Une colère légitime

C’est une chose qu’on ne croyait pas revoir de sitôt : dimanche, 10 000 personnes étaient rassemblées dans les rues de Montréal pour dénoncer la violence policière et le racisme antinoir. Une manifestation belle, forte, jeune, empreinte tant de calme que de colère légitime. L’impulsion a été donnée par les soulèvements qu’on voit aux États-Unis depuis le meurtre de George Floyd par un policier de Minneapolis, quelques semaines après celui de Breonna Taylor, une femme noire de 26 ans, abattue chez elle lors d’une perquisition erronée.

Certains s’empressent de dire que les manifestations chez nous sont un pastiche grotesque de l’indignation américaine. Il est pourtant évident que la violence policière est, ici aussi, imprégnée de racisme. Partout au Canada, les personnes noires et autochtones sont tuées par la police de façon disproportionnée. À Montréal, un rapport du SPVM indiquait en 2019 que ces populations sont cinq fois plus susceptibles d’être interpellées par la police, et ce profilage racial se reflète dans la criminalisation des populations noires et autochtones, qui sont largement surreprésentées dans les prisons canadiennes.

Les soulèvements états-uniens ont aussi trouvé un écho outre-Atlantique, alors que des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues de Paris lundi, répondant à l’appel du comité Adama, une organisation qui lutte contre les violences policières racistes depuis la mort d’Adama Traoré aux mains de la police, en 2016.

Cet effet d’entraînement n’a rien d’étonnant, car si les corps policiers des démocraties européennes et nord-américaines ont leurs particularités historiques et nationales, ils se rejoignent dans leur vocation originelle : contrôler les populations pauvres — plus particulièrement les minorités ethniques — et, dans le contexte contemporain, réprimer la contestation sociale, avec un arsenal toujours plus létal. Ces institutions s’inscrivent toutes, pour reprendre l’expression du chercheur et militant Mathieu Rigouste, dans un « marché global de la violence » qui suit la restructuration sécuritaire du capitalisme néolibéral. À mesure que les inégalités s’accroissent — et se déclinent selon des lignes raciales claires —, l’accumulation du capital se fait à un coût social toujours plus élevé, intensifiant le déploiement de l’appareil de répression.

La violence policière et la marginalisation socioéconomique sont en somme les deux faces d’une même médaille. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que l’assassinat de George Floyd, durant une pandémie qui, aux États-Unis, a frappé les communautés noires plus durement que les autres, ait mis le feu aux poudres. Une dynamique semblable s’observe aussi chez nous : ceux qui subissent le plus la violence policière sont aussi ceux qui, dans une proportion importante, nous soignent et nous servent depuis le début de la pandémie, pour un salaire dérisoire…

Les corps policiers, bien sûr, reconnaissent leur problème de profilage racial — du moins, c’est le cas du SPVM — et montrent régulièrement patte blanche après des incidents violents. On s’engage à implanter des programmes de formation, insistant sur le rôle « essentiel » de la police en matière d’intervention sociale. Mais faut-il vraiment lui déléguer cette mission d’intervention sociale, alors que les drames se répètent ?

Le 27 mai, à Toronto, Regis Korchinski-Paquet, 29 ans, est décédée lors d’une intervention policière chez elle. Les circonstances de son décès sont nébuleuses et font l’objet d’une enquête, mais on sait que Korchinski-Paquet est tombée du 24e étage de l’immeuble, alors que seuls les policiers se trouvaient dans la pièce, après avoir tenu sa mère et son frère à l’écart. Un mois plus tôt, D’Andre Campbell, un homme de 26 ans de Brampton, a lui aussi été tué par la police lors d’une intervention à son domicile. Cela rappelle la mort de Pierre Coriolan, abattu par la police à Montréal en 2017 alors qu’il était, de toute évidence, en détresse.

Les situations de crise qui se soldent par de la violence sont trop nombreuses. On peut réclamer plus de formation pour les policiers, ou le port de caméras, mais la réponse se trouve peut-être ailleurs. Peut-être est-il fondamentalement inapproprié d’exposer les citoyens à des agents qui peuvent exercer sur eux une force létale. Suivant cette idée, au lieu de s’entêter à réformer une institution qui ne peut pas l’être, peut-être vaudrait-il mieux rediriger le financement des corps policiers vers des services offerts aux collectivités.

C’est en ce sens que, dans le contexte des mobilisations actuelles, l’idée de « définancer la police » est de plus en plus mise de l’avant. Il ne s’agit évidemment pas de demander à la police de continuer à accomplir les mêmes tâches, avec moins de moyens, mais bien de déléguer à des personnes et à des organisations plus compétentes un rôle qui revient à la police en l’absence d’alternative. Il s’agit de repenser la fonction de l’institution policière dans notre société, en s’attaquant aux causes de la criminalité et de la marginalisation sociale, plutôt qu’en misant sur la répression.

La police ne peut pas désapprendre sa propre violence, car elle fait partie de l’ADN de cette institution, tout comme les préjugés raciaux qui teintent ses interventions. Nous pouvons cependant choisir d’envisager son rôle autrement.

38 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 5 juin 2020 00 h 45

    « l’idée de ''définancer la police'' est de plus en plus mise de l’avant» (Aurélie Lanctôt)


    Oui, sabrons le salaire indécent que gagnent ces sbires: une patrouille, un beigne*

    Et qu'on les loge au poste de police, pour les encadrer proprement; les gendarmes français vivent à la caserne avec leur famille.


    *Non pas un gnon, mais un [donute] en french-Paris.

  • Serge Lamarche - Abonné 5 juin 2020 04 h 34

    Allo la police

    La police a un rôle à jouer. Elle est bonne dans les cas flagrants de violence, vols armés, accidents mortels pour récupérer les morts, et arrestations de criminels de carrière. Pour les autres cas moins clairs, ils sont nuls (ils sont nuls aussi contre le crime organisé, de toute évidence). La psychologie qu'ils apprennent est de regarder si la jugulaire jugule trop fort. Si oui, ils ont un bandit à arrêter...
    Le 911 devrait appeler un intervenant avec une grande éducation du domaine applicable qui pourrait être accompagné de la police, si besoin est.
    Et un nouveau groupe anti-crime organisé devrait exister (un, efficace, je veux dire).
    Enfin, la police devrait avoir un salaire coupé de moitié. Ils ne se sentiraient pas si mal de faire autant d'argent. Ils ne sentiraient plus autant le besoin de distribuer les contraventions...

  • Clermont Domingue - Abonné 5 juin 2020 07 h 24

    Les points sur les i.

    " La violence policière et la marginalisation socioéconomique sont les deux cotés d'une même médaille." Votre texte de ce matin est clair,net et précis. Félicitations. J'aurais aimé l'écrire. Rien à ajouter.

    • Jacques Patenaude - Abonné 5 juin 2020 08 h 38

      D'accord moi aussi avec ce texte et celui de mme Nicolas hier. Il pose le problème de la bonne façon. Le rôle des policiers n'est de faire de l'intervention sociale. C'est à cela qu'il faut s'attaquer en premier. Mais vous baisser trop facilement les bras sur une réforme des corps policier. Il faut aussi à mon sens y voir et je pense qu'en commençant par ramener les corps policiers à leur rôle de lutte à la criminalité il y aurait moyen qu'une réforme fonctionne. Personnellement je ne suis pas près à accepter l'idée que tous les policiers sont des brutes épaisses. Les interventions les plus scandaleuses ont souvent été liées à des cas qui dépassaient les compétences des policiers. Nous ne pouvons nous passer d'un corps policier professionel et en phase avec la population, le monde n'est pas rose bonbon. Mais les brutes n'y ont pas leur place.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 juin 2020 14 h 18

      Depuis une vingtaine d’années, il y a érosion sociale qui se manifeste surtout par les difficultés de notre DPJ. Dislocation de la famille. Je suis de ceux qui endossent la thèse de Mme Arendt à savoir que nous vivons une crise de l’autorité et de la tradition. Nous avons « scrappé* la religion; mais ne l’avons pas remplacée comme cadre.

      Alors, dans ce contexte, le métier de policier est de plus en plus exigeant et difficile.

      Comparer nos policiers avec ceux des USA, ça ne se fait pas. Là-bas¸comme nous-autres il y plusieurs années, on donne très peu de formation et on embauche des gros bras.

      Nos policiers ont quand même fait 3 ans de Cégep et un stage à l’Institut de Police.

      Je me souviens que, il y a environ 30 ans, on exigeait une grandeur physique qui désavantageait les filles.On a enlevé cela. On compte de plus en plus de femmes dans nos corps policiers.On exige cependant une bonne condition physique.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 juin 2020 16 h 38

      Je me permets d'ajouter que beaucoup de jeunes veulent devenir policiers. Ce qui fait que, le nombre de places étant limité, les Cégeps sont obligés de choisir les meilleurs selon des critères.

    • Serge Lamarche - Abonné 5 juin 2020 18 h 10

      Il y a de bons policiers qui sont capables de penser par eux-mêmes. J'en ai vu. Comme groupe ils sont quand même incapables de combrattre ce qu'ils devraient combattre le plus: le crime et le crime organisé. Et j'ai vu des policiers terribles, tellement qu'ils seraient bons criminels, ou même mauvais criminels. Ceux-là devraient être détectés et rejetés avant qu'ils fassent du mal.
      La police a évolué dans le sens qu'ils répondent aux appels. Ils ne font pas assez d'enquêtes de fond.
      Des intervenants plus éduqués devraient les diriger lors des appels.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 juin 2020 18 h 56

      Très difficile être policier en 2020, au Québec.

      « La Loi sur la protection de la jeunesse a été imaginée comme une législation d’exception », souligne Régine Laurent. Lorsqu’elle a été adoptée, cette loi devrait être utilisée dans des cas graves de négligence ou d’abus pour protéger les enfants et les jeunes qui en sont victimes. Autrement dit, il s’agissait d’un moyen ultime lorsque les parents s’avéraient incapables d’assurer le bien-être et la sécurité de leur enfant. Avec le temps, l’exception est devenue la règle. Les signalements pour maltraitance auprès de la DPJ ne cessent de gonfler, année après année : désormais plus de 100 000 annuellement, l’équivalent de cinq autobus scolaires par jour.

      La DPJ, « c’est en quelque sorte “les soins intensifs” des services à la famille, à l’enfance et à la jeunesse », explique Régine Laurent.
      https://www.ledevoir.com/societe/579879/commission-laurent-est-ce-que-ca-pourrait-etre-pire

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 5 juin 2020 08 h 44

    Ras-le-bol...

    ... des amalgames, des emprunts à l'empire américain, du simplisme manichéen des analyses. Nous ne sommes pas aux USA, la "lutte des classes" de Marx n'explique pas mieux la réalité que "le ça, le moi et le surmoi" de Freud.

    Réduire la complexité de la culture aux rapports de production selon une conception doctrinale simpliste comme quoi l'infrastructure détermine la superstructure, réécrire l'Histoire en important du monde WASP le communautarisme qui en définit les barrières (Toronto n'est pas Montréal), voilà l'essentiel des arguments soulevés par la chroniqueuse afin de justifier ses aprioris "politically correct".

    J'ai encore une fois ici l'impression de lire le même discours rabâché sur les campus des universités Concordia et McGill confondants en un "melting pot" qui m'est étranger des nations différentes. Heureusement qu'il y a la chronique de Christian Rioux dans ce journal, sinon je le prendrais pour l'une de ces feuilles de chou publiées par ces particules marxistes-léninistes d'antan à l'entrée des campus ou le nouveau porte-voix des délires multiculturalistes de QS.

    • Clermont Domingue - Abonné 5 juin 2020 10 h 18

      Je ne suis pas d'accord, mais votre charge est intéressante et bien écrite.

  • Michel Belley - Abonné 5 juin 2020 08 h 59

    Sur quelle planète vivez-vous?

    L’autrice rapporte qu’il y a plus de noirs en prison à cause du profilage racial policier. Je considère qu’elle a tout faux ! En proportion de la population, il y a plus de criminalité chez les noirs et c’est pire aux États-Unis qu’au Canada.

    Les différences culturelles sont assez grandes. On rapporte, aux États-Unis, que plus de 60 % des mères noires vivent seules avec leurs enfants, ce qui n’était pas le cas il y a un siècle. Cet état de fait rend leur situation socioéconomique plus difficile. De plus, bien des noirs abandonnent l’école tôt, en partie à cause de cette situation économique précaire, et se tournent vers le crime organisé.

    Sur ce sujet, je recommande fortement de livre d’un économiste américain NOIR, Thomas Sowell, Economic facts and fallacies, 2011. Il rapporte ce qui suit : « Alors que 31 % des enfants noirs sont nés de femmes non mariées au début des années 1930, cette proportion est passée à 77 % au début des années 1990. … Alors qu’à la fin du 20e siècle, la grande majorité des familles noires sans mari vivaient dans la pauvreté, plus des quatre cinquièmes des familles noires avec époux ne l’étaient pas. »
    Plusieurs vidéos dans lesquels il expose les faits ont aussi été produits sur ce sujet.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 juin 2020 15 h 33

      Vous apportez une information intéressante. Vrai que la misère attire la police.Chez nous, durant la pandémie la Santé publique a vu à regrouper les itinérants dans un sous-sol d'église et dans un ancien presbytère.Or, la police doit venir régulièrement parce il y en a qui pètent des coches.

    • Jacques Patenaude - Abonné 5 juin 2020 17 h 42

      "la grande majorité des familles noires sans mari vivaient dans la pauvreté,"
      Je vous donne raison là-dessus. Pour paraphraser Yvon Deschamps "Mieux vaut vivre prospère et citoyen honorable que pauvre et citoyen déhonoré" . Peut-être qu'il faudrait se demander pourquoi il y a eu une telle dégradation de la " différence culturelle" des noirs. Il me semble que j'ai déjà entendu de telles chose à propos de la "différence culturelle" de nègres blancs vivant en Canada

    • Serge Lamarche - Abonné 5 juin 2020 18 h 25

      Bah, il y a aussi la visibilité. J'utilise mon vélo sans casque, sauf sur une autoroute. Les policiers me couraient après pour me donner des contraventions. Les gens parlaient de ça. Pourtant, pas un effort ni un mot au sujet du trafiquant de drogues connu. Voir un gars en vélo sans casque est évident. Les «bonnes gens» ne voient pas les crimes qui se passent sous leurs nez.