Images de Noirs en révolte

L’autre jour, déambulant parmi les œuvres de We Are One, le festival virtuel d’une vingtaine de festivals sur YouTube jusqu’au 7 juin, je suis tombée sur le documentaire Traveling While Black de l’Américain Roger Ross Williams. Ce film immersif nous fait pénétrer au Ben’s Chili Bowl de Washington, jadis gargote étape des voyageurs et des habitués du lieu, tous Noirs. Ceux-ci s’y massaient sous les lois Jim Crow, quand certains espaces étaient réservés aux Afro-Américains à l’abri du regard des Blancs.

Le film Green Book de Peter Farrelly, oscarisé en 2019, a éclairé le public sur cette discrimination raciale inique en vigueur entre 1876 et 1965 dans le sud des États-Unis : Blancs et Noirs séparés aux toilettes, dans les hôtels, les restaurants, les écoles, sans compter les trains et les autobus, avec Afro-Américains relégués à l’arrière, sans services aux escales et battus comme plâtre.

Dans ce documentaire, on entend une mère évoquer pour la première fois en public le jour tragique où son enfant de 12 ans, Tamir Rice, fut tué en 2014 par la police de Cleveland. Le rêve américain pour elle ? « Un cauchemar, surtout quand vous êtes Noir », répond-elle.

Cette semaine, le spectacle terrifiant mais porteur d’espoir des soulèvements américains, après l’asphyxie diffusée en ligne de George Floyd sous le genou d’un policier blanc à Minneapolis, nous replongeait dans ce cauchemar du profilage racial, sans cesse ravivé. D’autant plus que l’assassinat de Floyd suivait ceux d’Ahmaud Arbery et de Breonna Taylor : Noirs comme lui. Les manifestations font boule de neige partout, et aucun pays n’est à l’abri du racisme. Mais les États-Unis, présidés par un Trump cynique, criminel et sans cœur — qui perd des plumes dans cette mêlée —, sont bel et bien otages de leur passé esclavagiste jamais digéré. Aller là-bas, surtout dans le Sud, c’est sentir ces tensions partout.

À chaque émeute, certains s’écrient : « C’est différent ! » Désormais, les cellulaires peuvent filmer des meurtres. En revanche, des casseurs de droite ou de gauche viennent systématiquement abîmer des ralliements légitimes. Mais allez comprendre la crise actuelle sans explorer l’histoire des combats des Noirs aux États-Unis, souvent aux côtés de Blancs épris de justice. La fracture du pays est béante, les inégalités criantes, la révolte, un horrible feuilleton à épisodes, malgré des victoires, comme ces nouvelles accusations contre les policiers impliqués dans le meurtre de Floyd.

Quand le passé parle

Bien des fictions ont abordé l’héritage des chaînes dans la patrie de l’oncle Tom. Mais les documentaires peuvent nous transmettre le souffle des militants d’hier, qui revivent soudain. Le temps s’efface. J’en conseille deux en particulier, à retrouver en ligne, en VSD ou gratuitement.

I’m Not Your Negro, du grand cinéaste haïtien Raoul Peck, multiprimé, était sorti ici en 2017. Sa radiographie des combats de libération des Noirs depuis la seconde moitié du XXe siècle présente le profil implacable du racisme systémique aux États-Unis. Scénarisé par l’écrivain afro-américain James Baldwin, il met en exergue les figures des leaders Malcolm X, Medgar Evers et Martin Luther King comme celle de Baldwin lui-même, sous narration de Samuel L. Jackson. Plaidoyers vibrants, scènes-chocs de résistance sous coups et blessures, lynchages, marches collectives, insurrection des Black Panthers, extraits de westerns pétris de domination ethnique, soulèvements en série : alouette ! « Ce pays ne sait pas quoi faire avec sa population noire, conclut Baldwin. Il rêve à quelque chose comme la solution finale. »

Le documentaire le plus bouleversant du genre m’apparaît King : A Filmed Record… Montgomery to Memphis (1970), réalisé par Sidney Lumet et Joseph L. Mankiewicz (non crédités), qui dure trois heures. Y défilent les marches pacifiques des années 1960 réclamant justice. On y suit la traversée du géant Martin Luther King aux côtés parfois du jeune Harry Belafonte, ralliant des foules, sous coups et invectives des suprémacistes blancs. Des blues et des gospels — cette voix de Mahalia Jackson ! — offrent une intense trame sonore aux assourdissants dialogues de sourds à pleines rues. Place au fameux discours de King en août 1963 à Washington « I have a dream ». Il savait ses jours comptés. En épilogue : ses funérailles après assassinat à Memphis en 1968, en présence de Robert Kennedy (tué quelques mois plus tard). Il faut entendre ce discours du défunt diffusé à l’église, pur appel d’outre-tombe à l’inaccessible harmonie. Sa mort allait embraser l’Amérique.

Et sous les paroles apaisantes cette semaine du père et du frère de George Floyd à l’adresse des manifestants, j’ai cru entendre un écho aux prières du grand King disparu. « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé », écrivait Faulkner.

1 commentaire
  • Gilbert Talbot - Abonné 7 juin 2020 12 h 00

    Oui la lutte des Noirs américains contre le racisme, pour l'égalité des Droits, est toujours présente.Chaque semaine nous ramène dans les échos venant de ce pays de nouveaux assasinats de noirs, de nouvelles manifs contre elles.Et depuis l'assasinat de George Floyd ces manifs se font quotidiennes, dans plus de villes, avec plus de monde de différentes races, de différents sexes, de différents âges. Et cela dure depuis la fin de l'esclavage. Tout cela passera uniquement quand les gouvernants des États et du pays décideront de faire respecter les lois, feront taire la brutalité policière et leur profilage racial. Quand la pauvreté sera endiguée, quand tous auront un salaire suffisant pour bien vivre; Quand tous auront accès à une assurance santé. Peut-être quand les démocrates reprendront le pouvoir, ce sera le redébut, le retour à la victoire de Obama, aux souvenirs des discours de Martin Luther King jr, de Malcolm X et de Mohammed Ali.Le passé n'est pas encore passé tant que nous nous souvenons de ses horreurs et que nous nous devons encore aujourd'hui de les effacer de notre présent et de notre avenir.