Briser le tabou, repenser la police

Aujourd’hui, j’aimerais vous inviter à réfléchir au problème de la violence et de l’impunité policières ici, au Québec, sans faire ne serait-ce qu’une mention des États-Unis.

Ici, au Québec, le Bureau des enquêtes « indépendantes » a été créé en juin 2016, afin qu’une institution extérieure aux corps policiers se charge de faire la lumière sur les cas où une personne meurt ou est grièvement blessée à la suite d’une intervention. J’utilise « indépendantes » avec de grands guillemets, puisque la moitié des gens qui y siègent sont d’anciens policiers.

Selon la CBC, durant les trois premières années d’existence du BEI, 126 personnes ont subi des blessures assez graves aux mains de la police québécoise pour qu’un processus d’enquête soit déclenché, dont 71 personnes qui en sont mortes. À la fin de ces 126 enquêtes, aucun des policiers impliqués n’a été accusé au criminel. Voilà le résultat de notre système « indépendant ». 71 morts en trois ans. Un mort toutes les deux semaines. Je crois qu’il est tout à fait à propos, au Québec, de parler d’impunité policière systémique.

Le Québec compte une population de 8,5 millions d’habitants. Le Royaume-Uni en compte 66,5 millions. Durant cette même période de trois ans, au Royaume-Uni, 10 personnes sont mortes en différentes circonstances à la suite d’une intervention policière. 10 personnes de trop. Mais tout de même, il faut se poser la question : pourquoi un Québécois court-il 56 fois plus de risques de mourir aux mains de la police qu’un Britannique ? Hormis quelques exceptions, le patrouilleur britannique n’a pas d’arme à feu. Y a-t-il un problème de profilage racial et social au Royaume-Uni ? Oui, comme partout. Mais le même phénomène ne tue pas autant, loin de là.

Mais est-il possible ici de parler du désarmement des corps policiers sans faire l’objet d’un anathème ?

Seulement à Montréal, en 2020, le SPVM a coûté 665 millions en taxes municipales. Notre mairie progressiste investit autant par année dans le SPVM que dans le transport en collectif. Pourquoi ? Si on acquiesçait moins aux demandes de notre service de police, qui veut toujours plus d’armes et de ressources, combien de fonds à réinvestir dans des services d’urgence alternatifs, ou directement dans les communautés qui ont été les plus affectées par la discrimination systémique et le profilage racial et social ?

Pourquoi, alors qu’on a coupé dans plusieurs services publics récemment au nom de l’austérité, n’avons-nous jamais eu de débat national sur les budgets de la police ? Pourquoi est-ce un tabou ? Je ne crois pas qu’on se soit déjà donné la peine de faire la preuve de quelque relation à établir entre leurs ressources, leurs armes, et les variations du taux de criminalité au Québec.

Sandy Hudson, de Black Lives Matter Toronto, soulevait la question avec brio cette semaine : où est la démonstration selon laquelle les personnes qui ont reçu une formation en technique policière sont les mieux placées pour intervenir lorsqu’une femme veut porter plainte pour violence sexuelle, ou lorsqu’une personne vulnérable vit une crise de santé mentale ? Une grande partie des appels du 911 ne pourraient-ils pas mieux être servis par des professionnels d’urgence ayant une formation proche du travail social, par exemple, et qui n’auraient nul besoin d’être armés ?

Les gens qui soulèvent depuis longtemps ces questions ici même au Québec sont balayés du revers de la main comme s’ils étaient complètement fous. Alors que la folie, c’est de s’imaginer que les services de police tels qu’on en a l’habitude au Québec constituent la seule manière d’organiser une société moderne, soucieuse du bien-être de ses citoyens. L’absurdité, c’est de refuser d’en apprendre plus sur les alternatives qui offrent des résultats intéressants, là où elles existent déjà.

Le tabou de cette réflexion sur le rôle, les ressources et les procédures de reddition de comptes des corps policiers vient de plusieurs sources. En entrevue à Tout un matin en octobre dernier, Marie-Maude Denis, journaliste d’Enquête, s’est confiée sur les jeux d’intimidation et les tentatives de contrôle des médias exercés par la Sûreté du Québec. Elle y a raconté que la police traite les journalistes comme des poneys. Ceux qui signent des reportages qui leur plaisent reçoivent une « pomme », soit de l’information privilégiée. Les autres sont laissés sur la touche. Est-ce acceptable qu’un service public joue ainsi avec l’accès à l’information pour influencer la manière dont on parle de son travail à la population, en particulier lorsqu’il est question de citoyens blessés ou tués par des agents de l’État ? D’autres reporters ont sûrement d’autres informations à dévoiler sur ces tactiques incompatibles avec la démocratie. Je les invite à briser le silence. On ne peut pas avoir un débat public sain sur la police si nos journalistes sont intimidés.

Je crois aussi que bien des élus municipaux et leurs conseillers politiques auraient des choses importantes à révéler à la population sur la manière dont les corps policiers et leurs syndicats négocient leurs budgets et leur course à l’armement, refusent les réformes et s’entêtent dans l’impunité pour les bavures commises derrière les portes closes.

D’ailleurs, pourquoi les citoyens ordinaires ne pourraient-ils pas poser leurs questions directement à la police plus qu’une fois par éclipse lunaire ? C’est déjà le cas dans plusieurs autres villes canadiennes comme Toronto, où les séances du conseil d’administration de la police sont depuis longtemps ouvertes au public.

Quand on cesse un peu d’analyser nos propres problèmes uniquement dans la lorgnette de l’autre-pays-qu’il-ne-faut-pas-nommer, voyez l’espace de réflexion qui se libère et les pistes d’action qui se dessinent pour faire avancer le Québec ! La marche contre le racisme à Montréal de dimanche dernier a atteint des proportions historiques. Il faudra que la réponse politique et citoyenne au moment que nous vivons nous sorte aussi de notre carcan habituel. Imaginez toutes les vies que nous pourrions ainsi sauver dans les années à venir.
 

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