La métropole orpheline

Le Club des mal cités recrute principalement au sein de la classe politique, mais il compte également des membres provenant de la société civile dont les propos auraient été déformés par les médias. Il peut même accueillir ceux qui se disent simplement victimes de mésinterprétation.

C’est le cas de la directrice de Santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, qui n’a pas nié avoir été correctement citée par La Presse, mais dont les propos auraient été mal interprétés. Dans le compte rendu d’une entrevue publiée vendredi, voici ce qu’on pouvait lire : « Je pense que le centre de crise provincial aurait dû être à Montréal. Horacio [Arruda] le sait. Je le lui ai dit le 9 mars. Il aurait fallu qu’il soit là où on savait que ça allait flamber en premier. Je ne me suis pas gênée pour le dire. »

On a beau chercher une quelconque ambiguïté, c’est d’une telle clarté que toute interprétation erronée semble impossible. Que cela ait déplu au Dr Arruda et au premier ministre Legault, on le conçoit aisément. La Dre Drouin a certainement été dans ses petits souliers quand elle a réalisé la portée de sa déclaration. La pression pour qu’elle se rétracte a certainement été très forte, mais elle a quand même résisté toute une journée avant de diffuser un communiqué.

Elle n’est d’ailleurs pas la seule à avoir trouvé pour le moins étonnant que la crise soit gérée à partir de Québec, alors qu’elle se déroulait essentiellement dans la métropole, et que M. Legault ait attendu deux mois avant d’y mettre les pieds. L’ancienne présidente de Médecins sans frontières, la pédiatre Joanne Liu, qui s’y connaît en matière de pandémie, a également critiqué cette décision. Rares sont les généraux qui prétendent avoir une meilleure vue quand ils sont loin du champ de bataille.

  

On peut toujours comprendre que M. Legault ait choisi de rester dans la capitale, même si sa venue à Montréal aurait dû être plus hâtive. La pandémie allait durer des mois, et il lui fallait continuer à gouverner le Québec. En réalité, les reproches de la Dre Drouin s’adressaient plus spécifiquement au Dr Arruda.

Dès le premier point de presse, on a compris que le premier ministre avait décidé d’adopter le modèle du tandem que M. Bouchard avait formé avec le p.-d.g. d’Hydro-Québec, André Caillé, durant la crise du verglas de janvier 1998, mais les deux hommes étaient alors restés à Montréal, c’est-à-dire au cœur de l’action.

À tort ou à raison, le Dr Arruda affirme qu’avoir choisi de s’installer à Québec n’a pas nui à son travail, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il n’a pas pu résister au plaisir d’apparaître quotidiennement aux côtés du premier ministre et même de lui voler la vedette par moments. Cela lui plaît manifestement, parfois même un peu trop.

Force est de constater qu’à Ottawa et dans les autres provinces, les dirigeants de la Santé publique ont préféré maintenir leurs distances par rapport au gouvernement. À force de voir M. Legault et le Dr Arruda se comporter comme larrons en foire, il était inévitable qu’on en arrive à s’interroger sur l’indépendance de ce dernier. Demeurer à Montréal lui aurait permis d’apaiser certains doutes, mais il aurait dû renoncer à toute cette visibilité.

  

Si la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, a la réputation de ne pas porter les Montréalais dans son cœur, personne ne peut soupçonner M. Legault d’avoir quoi que ce soit contre la métropole. Au contraire, il aime sincèrement sa ville. C’est toutefois un euphémisme de dire qu’elle ne présente pas un grand intérêt pour le caucus des députés de la CAQ.

Le caucus constitue toujours la meilleure antenne dont un gouvernement dispose pour savoir ce qui se passe sur le terrain. Avec seulement deux députés caquistes sur l’île, les échos montréalais ne lui parviennent que faiblement. Il ne fallait pas davantage compter sur la ministre responsable, Chantal Rouleau, pour sonner la mobilisation. Elle n’a pas le leadership nécessaire.

À la faveur de la pandémie, la CAQ a encore accru son emprise sur le reste du Québec. La semaine dernière, ses sondages internes lui accordaient 59 % des intentions de vote, ce qui lui aurait permis de remporter pratiquement toutes les circonscriptions en dehors de Montréal. Certes, il reste encore plus de deux ans avant la prochaine élection, et l’après-crise sera tout sauf facile pour le gouvernement. La seule certitude est que la CAQ ne perdra pas son temps ni son argent à faire campagne à Montréal.

52 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 2 juin 2020 02 h 03

    «[...] Au contraire, il aime sincèrement sa ville. [...]»

    Sérieux?! La vice-première ministre , selon réputation (rumeur), ne porte pas dans son coeur les Montréalais! Ça vient d'où? Elle ne porterait non plus grand intérêt au «caucus»! Le «conseil des ministres» ne porte jamais grand intérêt au «caucus» sauf en temps de campagne de financement, d'élection(s) partielle(s), générale ou de solidarité en chambre. Quant à Chantal Rouleau (qui n'est pas «compresseur» ou «compresseuse»(!)) vous avez raison. Je termine. «[...] les échos montréalais ne lui parviennent que faiblement. [...]» S'il aimait tant que ça sa ville (lire Sainte-Anne-de-Bellevue) (sarcasme absolu ici)... Bref. Salmigondis du mardi encore une fois indigestes. Misère!

    JHS Baril

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 2 juin 2020 08 h 34

      La rumeur veut que M.David ne porte pas Mme.Guilbault dans son cœur.....

      Encore du grand journalisme au Devoir ce matin...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 2 juin 2020 10 h 13

      Ce n'est pas M. David qui a initié la rumeur sur Mme Guilbaut: "Mais une fois les portes du cabinet ministériel de la Sécurité publique refermées, c’est une autre histoire. Sautes d’humeur, hargne et rivalité à l’endroit des collègues, aversion viscérale vis-à-vis des « péquistes », des syndicats et même des Montréalais en général : Mme Guilbault a rendu la vie difficile à des collaborateurs que lui avait imposés François Legault." https://www.lapresse.ca/actualites/politique/201909/10/01-5240692-genevieve-guilbault-ce-quon-ne-voit-pas.php

  • Hélène Gervais - Abonnée 2 juin 2020 05 h 46

    J'ai le goût d'écrire...

    Pour qui Montréal se prend-il pour toujours vouloir que tout s'y tienne? Pensez-vous franchement que la pandémie y aurait été moins forte si le Dr Harruda y était resté? Avez-vous oublié que personne n'avait le droit de changer de région pendant des semaines? Mais on dirait que certains habitants prennent leur ville pour le nombril du monde. Revenez-en à la fin

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 2 juin 2020 08 h 10

      @ Gervais
      Je suis résident d'ailleurs que Montréal et il me semble évident que la ville de Montréal est le nombril de la pandémie. Pourrait-on laisser tomber les chicanes de clochers,svp?

    • Raynald Goudreau - Abonné 2 juin 2020 09 h 52

      Le Montreal qui vous donne des boutons n'existe plus Mme Gervais . Les nouveaux arrivants ne savent rien de cette rivalite et, n'en ont cure . Les descendants des montrealais d'autrefois , sont repartis au sud, au nord ,a l'est etc..de l'ile ou son decedes .

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 juin 2020 10 h 43

      Montréal a beau être le nombril de la pandémie y a t'il quelqu'un pour croire que le directeur de la santé public du Québec se devait de se promener d'un hôpital a l'autre pour faire une gestion de crise adéquate ? Avec près de 300,000 employés dans l'ensemble du réseaux de la santé et service sociaux il me semble qu'on peut comprendre que le directeur ne s'appui pas sur des contacts de personne a personne pour jouer son rôle correctement.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 2 juin 2020 11 h 31

      Ce n'est pas seulement Montréal mais la Communauté Métropolitaine qui comprend de nomreuses villes et municipalités.

      Quand Legault et son équipe se déplacent, cela est positif au plan de l'image.

    • Bernard Plante - Abonné 2 juin 2020 19 h 55

      M. Arès je suis tout-à-fait d'accord avec vous.

  • Paul Baker - Abonné 2 juin 2020 06 h 20

    Bravo Dr. Drouin !

    Ça prenait du cran et une bonne dose de courage pour que Dr. Drouin fasse cette déclaration publique.Bien qu'elle ait plus tard nuancer ses propos, reste que ce qui a été dit ... a été dit ! Je l'en félicite ! Elle a raison, Montréal a été en quelque sorte négligée dans la gestion de cette crise. J'ai personnellement trouvé très tardive la présence de M. legault à Montréal, près de deux mois après le début de la pandémie. Dès le 5 avril, suite aux révélations fracassantes sur la situation au Centre d'hébergement Herron à Dorval, le Premier Ministre aurait dû dès lors débarquer à Montréal. Une autre observation m'a traversé l"esprit, alors que la crise prenait l'ampleur que l'on sait dans les CHSLD de Montréal et de sa région, puis dans les communautés multiethniques: ce sont les points de presse quotidien du PM. M. Legault "baragouinait" en fin de point de presse,dans un anglais très approximatif, quelques mots à l'intention disons de ses "sujets" montréalais ! Quand on peut estimer à plus de 20 à 25 % les montrélais qui sont anglophones ou allophones. C'est clair que le message ne se rendait pas auprès de ces communautés culturelles.

    • Claude Bariteau - Abonné 2 juin 2020 08 h 50

      Le français n'est pas la langue officielle pour les 20-25 %. Où vivent-ils à Montrél ? Au Canada ! Pourtant, ça fait un bout de temps que le français a été rendu langue officielle par le PLQ.

    • Pierre Rousseau - Abonné 2 juin 2020 10 h 30

      Il y a un problème quand des citoyens d'un état ne peuvent ni parler ni comprendre la langue officielle de cet état. Doit-on tenir rigueur au Premier Ministre de cet état de « baragouiner » une langue autre que la langue officielle ?

  • François Poitras - Abonné 2 juin 2020 06 h 51

    Ce n'était pas au Premier ministre du Québec de déménager à Montréal, mais bien à la mairesse de Montréal de se rendre à Québec, de participer à l'effort de guerre dans une relation étroite avec le premier ministre. Où est Valérie plante depuis le début cette crise ? Qu'elle fut sa contribution à la gestion de la crise ? Bien malin qui peut répondre.

    La pandémie fut un révélateur impitoyable des forces et des faiblesses des élus en exercice du pouvoir. L’isolement de Montréal, le manque d’ancrage de son administration et l’absence de leadership du premier magistrat n’échappent en rien au regard de la population.

    Critiquer la gestion de la crise sans même mentionner le nom de la mairesse est tout aussi révélateur M. le journaliste.

    • Daniel Gendron - Abonné 2 juin 2020 08 h 42

      Madame Plante était avec les démunis de la société, les sans abris et les pauvres.

    • Claude Bernard - Abonné 2 juin 2020 10 h 20

      M Poitras
      Vous auriez préféré que la générale de division se rende ailleurs que là où la guerre a lieu?
      Je ne partage pas votre vision de ce combat à long terme.
      Au contraire le général en chef doit être sur place avec son état major, autrement dit sa cellule de crise.
      Malheureusement, on doit noter et trouver symptomatique que cette cellule ne comprenne aucun Montréalais.
      Elle (cette cellule) est restée en retrait de la bataille, soustraite à l'action et à l'odeur de la poudre et du sang.
      Voir clair implique de vivre dans l'action, sur le champ d'horreur, dans la morne plaine où l'on tue et où l'on meurt.
      Si elle avait humé l'air de la mort dans les miasmes des «résidences pour agées», si elle s'était pointée, le nez bien caché, dans les CHSLD, elle ne les aurait peut-être pas oubliées dans sa planification stratégique et tactique invisible pour cause de non existence.
      La vice première ministre aurait pu gérer à Québec le courant et Legault être où le devoir l'appelait.
      La composition de cette cellule était en partant trop peu représentative de la vraie vie et de la société civile et des expertises hors gouvernement.
      Celles des ministères impliqués aussi.
      Ce fut là, à mon avis, la source initiale qui a fait du Québec le charnier principal de la covid canadienne.

  • Claude Bariteau - Abonné 2 juin 2020 06 h 53


    La Dre Drouin a simplement répété ce qu'elle a dit le 9 mars.

    Vous en faites un plat politique et vous vous épandez sur la visibilité recherchée par le Dr Arruda, comme bien d'autres personnes.

    Toutefois, vous ne vous demandez pas pourquoi la Dre Droin a dit cela.

    Était-ce parce la lutte s'annonçait plus importante à Montréal à la suite du refus du PM Trudeau de fermer l'aéroport et les frontières, ce que savait autant les Dr Drouin et Arruda ?

    Étaait-ce aussi par la Dr Drouin savait très bien qu'elle n'avait pas les pouvoirs qui allaient avec ses responsabilités, ce qu'elle a aussi signalé récemment, et que, sans eux, il lui fallait du renfort ?

    Ce sont là deux facteurs connus qui rendaient le Grand Montréal en position vulnérable.

    Était-ce à cause de ces facteurs qu'il fut décidé de libérer 7 000 lits et fermer l'accès aux régions parce que l'on savait, autant les Drs Drouin qu'Arruda et la ministre de la santé que le Grand Montréal, restructuré à la méthode du PLQ et du Dr Barrette, que le Grand Montréal contenait des failles qui le rendaient difficilement ingouvernables ?

    Il me semble qu'il faille dire clairement les choses.

    Si Montréal était quasi ingouvernable, qu'aurait changé la présence du Dr Arruda puisqu'il ne détient pas les pouvoirs que détient la ministre de la santé et le PM Legault.

    La Dre Drouin savait tout ça et a accepté le poste qu'elle occupe en sachant très bien les défis qu'elle devait relever sans les pouvoirs pour le faire.

    Si Montréal fut orpheline, comme le suggère le titre de votre texte, n'est-pas la création de fiefs avec les CISSS et les CIUSS sans organisme de coordination avec des pouvoirs en conséquence qui en a fait une ville isolée d'une gestion québécoise intégrée et responsable ?

    Ceci dit, je ne défends pas la CAQ. Je pense plutôt que la Dre Drouin ne disposait pas du pouvoir pour gérer la crise dans le Grand Montréal, ce que doivent savoir les Montréalais qui vivent au Québec.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 2 juin 2020 09 h 14

      Personnellement, je pense que le sympathique Dr Horacio a pris trop de place. ll était trop collé sur le politique. Je pense,aussi, que lors des conférences de presse, les journalistes sont un peu trop gentils à l'égard du politique. En effet, il m'a semblé que, parfois, certaines questions *délicates* auraient pu et auraient dû être posées.Notamment pourquoi Québec n'a pas agi plus tôt et pourquoi on avait pas prévu s'équiper à temps: masques....etc?

      Je trouve, aussi, que le mode de gestion des CISSS et des CIUSSS est sclérosé et contrôlé par les fonctionnaires. Comment il se fait que toutes ces boîtes éparpillées un peu partout dans les régions n'ont pas allumé les lumières sur le manque de préposés, bien avant l'arrivée de la pandémie? Administer, c'est prévoir! Est-ce normal que seulement le directeur général, un employé nommé par le ministre, soit autorisé à aller sur la place publique?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 juin 2020 10 h 50

      Faudra expliquer un jour en quoi la structure d'avant celle mise en place par Barette aurait été plus efficace.

      En quoi les secours qui ont été demandés par la gestionnaire du centre Heron lui aurait été apporté plus rapidement ?

    • Gaetane Derome - Inscrite 2 juin 2020 11 h 02

      M.Arès,
      Avant la réforme de Dr.Barette,les CHLSD ne faisaient pas partis des grosses structures comme les CSSS.Chaque CHLSD avait sa direction.En liant les CHLSD de même que la DPJ aux plus grosses structures,les gestionnaires se trouvent éloignés des employés et des clients.Donc,maintenant au lieu d'appeler cela des CSSS on a changé pour CISSS et pour CIUSSS(pour les centres universitaires).Ces centres peuvent géger jusqu'à 10,000 à 15,000 employés.Un CHLSD qui a sa propre direction,indépendant d'un CISSS souvent trop loin,peut à mon sens être plus vite à réagir pour sa clientèle.Mon avis.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 juin 2020 12 h 47

      Mais avant ce rassemblement des petites unités en une plus les CHSLD, tous indépendante avec leur propre directeur, auraient été chercher ou le personnel de remplacement qu'il fallait pour combler les poste abandonnés ? ?

      Les plus gros structures permettent une gestion de personnel plus agile que celle des petites. Elles ont plus de ressources entre les mains pour répondre a des besoins inattendus comme c'est le cas présentement.