Hippopotames

Quelques-uns de mes amis se sont portés volontaires pour aller aider dans des CHSLD. Jamais ils ne se seraient engagés dans les rangs de l’armée. Et pourtant, ils se sont retrouvés dans un même théâtre d’intervention.

L’un de ces amis m’explique la situation depuis l’intérieur. Après une brève formation, ce professeur de littérature s’est vu affecter à une aile en compagnie d’une hôtesse de l’air en congé forcé et plus terre à terre que jamais.

Souvent, il s’est retrouvé seul. « Tu te rends compte de la catastrophe pour que je sois rendu là, tout seul sur l’aile, à vérifier si un patient respire encore ? »

Deux fois au cours de la dernière semaine, des vieillards malades se sont, sous son nez, arrêtés de respirer. « Je n’avais pas de montre. Alors, j’ai dû compter : un hippopotame, deux hippopotames… jusqu’à vingt hippopotames. Et là, elle a recommencé à respirer. » Comment parvient-on à esquiver la mort ?

La respiration dite des mourants, vous connaissez ? Un râle très particulier qui ne trompe pas, dit-on. La vieille dame en question s’est mise à respirer de nouveau. Mais elle est morte à peine quelques heures plus tard.

Cette réalité de la pandémie nous écrase de tout son poids, dans un cauchemar non climatisé de surcroît.

Un hippopotame, deux hippopotames, trois hippopotames…

  

Albert Memmi est mort. Cette nouvelle a été pratiquement enterrée par les médias québécois, comme si ce Tunisien vivant à Paris n’avait pas beaucoup compté ici aussi.

On ne comprend qu’en partie seulement la pensée des Miron, Godin, Falardeau, Aquin, Vallières, d’Allemagne et Bourgault, pour ne nommer que ceux-là, si on n’a pas d’abord un peu potassé les écrits de Memmi.

Son maître-livre, Portrait du colonisé, fut préfacé par Jean-Paul Sartre, ce qui contribua à le propulser. Le conservatisme qu’engendre partout une société coloniale, souligne Sartre dans cette préface, « engendre la sélection des médiocres », afin qu’ils puissent se donner l’illusion d’entretenir de façon légitime leurs privilèges.

Une des premières éditions du livre de Memmi fut dédiée aux Québécois. Par la suite, un éditeur de Montréal en publia une version locale, coiffée d’une nouvelle préface dans laquelle Memmi raconte avoir été surpris, en débarquant au Québec, de voir plusieurs militants distribuer des contrefaçons de son livre. Dans l’édition québécoise du livre, on trouve un entretien qu’eut l’écrivain avec des étudiants des HEC. Memmi revint dans d’autres écrits sur la question québécoise, l’abordant toujours sous ce rapport entre colonisé et colonisateur.

« Il est hors de doute que l’on trouve chez les Québécois des traits économiques, politiques et culturels de gens dominés », écrit Memmi. Ce qui ne l’empêchait pas d’être quelque peu surpris de voir qu’on tenait à analyser cette société sous l’angle avec lequel il avait observé les colonies africaines. Au point qu’il éprouvait le besoin de faire quelques précisions à ses lecteurs du Québec : « Nul doute […] que des différences considérables se trouvent entre le Québec et la colonie classique, ne serait-ce que pour le niveau de vie. » Et l’écrivain d’ajouter que, quoi qu’il en soit, l’oppression est toujours relative, « et l’extrême gravité d’une domination ne légitime pas de plus légères », le tout sans jamais aborder de front la situation des Autochtones d’Amérique.

« Nous ne nous sommes jamais trouvés dans une situation révolutionnaire et le portrait du colonisé de monsieur Memmi ne correspondait pas au nôtre », tranchait Jacques Ferron, trouvant que ce portrait sentait la caricature ou plutôt que la condition québécoise ne pouvait pas être seulement considérée entre, d’une part, le colonisateur et, d’autre part, le colonisé. Entre eux deux, il faudra un jour qu’on prenne la peine de considérer plus précisément le rôle et la situation ambiguë du colon. Ce qui reste encore à faire.

Toujours est-il que Memmi a incarné une pensée sur laquelle s’appuya largement un puissant mouvement de société. L’a-t-on oublié, cela aussi ?

  

Depuis des années, Gilbert Bessin enfourchait son vélo pour s’entraîner. Il avait l’habitude, pour assurer le maintien de sa condition physique, d’aller tourner en rond, un peu à l’exemple de sa société au fond. Chaque soir ou presque, il partait de loin pour aller tourner à l’île Sainte-Hélène, son circuit de prédilection.

Il n’aimait pas trop, me disait-il, risquer de rouler parmi les voitures, encore moins à Montréal qu’ailleurs. Il voulait être tranquille.

Concentré, roulant tête baissée, les mains posées aux cocottes, les bras bien en équerre grâce à une flexion du tronc que nombre de jeunes pédaleurs auraient pu lui envier, Gilbert Bessin était un des cyclistes les plus élégants que j’ai vus rouler, indifférent à toute distraction, y compris au spectacle de ces nouveaux paddocks de verre construits sur ce circuit au coût de 50 millions pour satisfaire les grosses huiles de l’automobile.

Depuis le confinement, le circuit de l’île Sainte-Hélène est fermé. Sa vie avait cessé de tourner comme avant.

À défaut de pouvoir s’entraîner là, Gilbert Bessin était donc parti rouler la semaine dernière du côté de l’île Bizard. À 71 ans, il gardait une forme splendide. Il représentait à lui seul cet autre versant de la vieillesse dont on parle peu durant cette crise où tous les regards sont tournés du seul côté des CHSLD.

Gilbert Bessin a tenté d’éviter un piéton qui a jailli devant lui. Il est tombé. Il est mort.

Un petit malin songera bien à me demander s’il portait un casque. Mais oui, il en portait un. Comme toujours. Sauf que, dans un monde qui perd la tête, porter un casque ne saurait suffire désormais à se protéger du néant qui nous guette.

18 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 1 juin 2020 04 h 37

    Le «piéton» de Béotie.

    De votre «rapière» vous visez juste. Nous vivons au temps des rétiaires «masqués»... Des «cons finis»! Quant «au petit malin», il serait étonnant que le lectorat du jouirnal Le Devoir en produise. Salut! Gilbert.

    JHS Baril

    Ps. Quiconque qui par... Bref.

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 juin 2020 10 h 50

      Voici la preuve d'une mentalité colonialiste d'une anglophone de Montréal: «Brandir le drapeau québécois équivaut à brandir le drapeau confédéré au sud de la frontière. »
      Voici la réponse d'un journaliste de CJAD, radio anglophone de Montréal. «Ce tweet témoigne bien de l'ignorance et du mépris d'une certaine "élite" anglophone de Montréal envers les francophones et leur histoire. Le drapeau des Patriotes est un symbole de liberté, de justice et de démocratie. Des gens sont morts au nom de ce qu'il représente ! Il peut être arboré fièrement partout où on lutte contre l'oppression. Ce drapeau et ce qu'il porte font l'objet d'une fête nationale au Québec !! Honte à vous Mme Zogalis ! »

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 1 juin 2020 06 h 46

    Colon

    Alain Deneault a travaillé cette notion de colon.
    Beaucoup de Montréalais ont colonisé les terres d'Abitibi.

  • Jean Lacoursière - Abonné 1 juin 2020 07 h 04

    Erreur

    Le circuit Gilles-Villeneuve où allait rouler monsieur Bessin est sur l'île Notre-Dame, pas Sainte-Hélène.

  • Pierre Samuel - Abonné 1 juin 2020 07 h 29

    La vie... et puis après ???

    Très émouvante votre chronique de ce matin, cher M. Nadeau. En effet, qui aujourd'hui se rappelle d'Albert Memmi, de Marcel Chaput, d'André d'Allemagne (... d'André qui ??? ), de PIerre Valllières d'Andrée Ferretti, peut-être un peu plus de Pierre Bourgault que vous avez personnellement contribué à mieux faire connaître par l'entremise de votre magistrale biographie et ce, je présume, majoritairement chez les plus intéressés ? Combien de vendus comparativement à une Marie Laberge ou à un Denis Monette ? Excusez l'indiscrétion...

    Quant, à votre ami cycliste bêtement décédé, mes sympathies les plus sincères. MInce consolation toutefois qu'il ait quitté au moment où il pratiquait probablement ce qu'il aimait le plus dans la vie...

    Salutations cordiales !

  • Serge Grenier - Inscrit 1 juin 2020 07 h 40

    J'allais le dire...

    Alain Deneault - Portrait du Québécois en colon
    [ https://youtu.be/XBv0azOMK0E ]