Exceptionnalisme états-unien

Une majorité d’Américains de toutes tendances croient, ou ont longtemps cru, au caractère « exceptionnel » de leur pays. On a même inventé le mot « exceptionalism » (en anglais) pour désigner ce phénomène. D’innombrables universitaires y ont consacré des thèses… à charge ou à décharge.

Exemple pour le monde, « cité brillante sur la colline », pays « multi » par excellence, où accouraient les éclopés et les persécutés (« Donne-moi tes pauvres, tes exténués, tes masses innombrables… » — poème d’Emma Lazarus sur la statue de la Liberté), mais aussi les plus grands talents du monde entier…

Même lorsque c’était pour inverser ce discours et vitupérer — en tant qu’Américain radical ou antiaméricain étranger — l’impérialisme arrogant ou le darwinisme économique… il y avait toujours cette idée d’un « cas à part ». Que ce soit dans la grandeur, la magnanimité, ou au contraire la cruauté, la malignité.


 

Aux États-Unis, cette triste année donne à voir le spectacle désolant et manifeste d’une décadence multiforme, sous un président qui, tel Néron en 64, tweete à sa fenêtre devant les flammes.

On assiste aujourd’hui à une conjonction unique de presque tous les types de crises qui ont affecté ce pays depuis un siècle.

2020, c’est à la fois « 1918 bis » (la pandémie), « 1929 bis » (la dépression économique) et « 1998 bis » (l’impeachment contre le président)… à quoi il faut maintenant ajouter un « 1968 bis » (les émeutes raciales, ou manifestations antiracistes).

Ne manquerait plus qu’un attentat terroriste (« 2001 bis » ?) pour que le bilan soit exhaustif… Mais attention : le secrétaire à la Justice, William Barr, a déclaré hier que les violences des manifestants d’extrême gauche — qui, dans certaines villes, ont infiltré des manifestations — équivalent à du « terrorisme intérieur ».

Donc nous y sommes : le tableau est à peu près complet… et, il est vrai, exceptionnel.

D’autres pays démocratiques ont élu des démagogues qui, en ces temps d’épreuves nationales, ont jeté de l’huile sur le feu et joué la division plutôt que l’unité (le Brésil de Jair Bolsonaro, politiquement le plus proche parent de Donald Trump). D’autres démocraties peuvent, comme les États-Unis, connaître une violence policière plus qu’épisodique (la France).

Dans la foulée de la pandémie, beaucoup de démocraties sont frappées par une crise économique profonde, qui, malgré une mobilisation exceptionnelle de l’État et de son « filet social », peut mettre en relief les inégalités, le racisme, la xénophobie. Ou encore provoquer une dérive autoritaire (Inde, Pologne, Hongrie).

Mais aucune démocratie, aujourd’hui, ne combine tous ces maux d’une façon aussi unique, accentuée… exceptionnelle que les États-Unis d’Amérique.

Aucun pays ne voit son système politique aussi menacé par une polarisation qui a pratiquement aboli le dialogue démocratique, l’échange, la persuasion et la synthèse comme méthodes, au profit de la « mobilisation maximale des troupes ». Le tout, dans l’optique d’un affrontement inexpiable entre le Bien et le Mal… qui est manifestement la stratégie de Donald Trump aujourd’hui.

Vers une nouvelle guerre de Sécession… « 1861 bis » ?


 

Comme durant la guerre de Sécession, la question raciale reste au premier plan, aveuglante, écrasante. Là se trouve sans doute l’exceptionnalisme maximal des États-Unis, toujours présent à travers plus de deux siècles d’histoire.

Ce week-end, le candidat démocrate, Joe Biden, parlait de l’omniprésence de « notre péché originel » (l’esclavage) jusque dans la crise d’aujourd’hui.

Regarder aujourd’hui les États-Unis, c’est garder en tête le caractère absolument unique de cette histoire, de ce « péché » états-unien. Et là se trouve aussi un danger, dans un monde qui — malgré ce déclin manifeste — reste colonisé par les images et les catégories venues de là-bas.

Le racisme aux États-Unis, allié à cette autre particularité qu’est le rapport (d’une part importante de la population) aux armes à feu, fait de cette crise américaine un phénomène unique, exacerbé.

La pandémie provoque une crise mondiale : sanitaire, sociale, économique, écologique. Elle se décline de mille façons variées… mais nulle part d’une façon aussi particulière, idiosyncratique, que dans ce pays. Un pays qui s’est longtemps cru le meilleur, unique, incomparable, exceptionnel… et qui le reste, jusque dans sa décadence.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

36 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 juin 2020 04 h 54

    Des émeutes prévisibles

    Ce qui arrive aujourd’hui aux États-Unis était parfaitement prévisible.

    Oublions sa politique extérieure prédatrice, hégémonique et guerrière qui fait de ce pays la plus importante menace à la paix mondiale. Comme l’Allemagne l’était voilà quelques décennies. Pour les mêmes raisons.

    À l’interne, depuis des siècles, ce pays est le temple de l’exploitation de l’homme par l’homme. Une exploitation verrouillée par un système juridique d’extrême-droite toujours prête à innocenter le meurtre d’un ‘Noir’ américain par un ‘Blanc’ (qu’il soit policier ou non).

    Un pays où se perpétue l’importance démesurée accordée à la pigmentation de la peau. Où même l’antiracisme perpétue cette importance démesurée (ex.: le concept d’appropriation culturelle destinée à museler les créateurs ‘Blancs’ qui critiquent l’esclavage).

    Mais pourquoi aujourd’hui ces émeutes ? Ce policier qui étrangle un noir menotté (donc impuissant) à son genoux se sait filmé. Il opère en plein jour. Il assassine publiquement. Pourquoi le fait-il sans gêne ?

    Parce qu’il sait qu’il s’en tirera. Que derrière lui, un système juridique profondément raciste l’innocentera de tout reproche.

    Ces émeutes ne sont pas les premières. Toutes les autres ont échoué à changer durablement ce pays. Parce que le respect de _l’ordre établi_ y prévaudra. Seule une seconde révolution américaine pourrait y parvenir.

    Les Américains y sont-ils prêts ? Je n’en suis pas certain.

    Il y a moins de dix jours, j’écrivais un texte prémonitoire intitulé ‘Les États-Unis : sur la voie d’une guerre civile ?’ qui permet de comprendre pourquoi cette émeute-ci sera probablement plus marquante que les précédentes.

    • Claude Bariteau - Abonné 1 juin 2020 11 h 55

      Le prévisible n'est pas une guerre civile, mais le déclin des États-Unis comme maître du monde.

      C'est ce qui ressort de son histoire de 1776 à 2016. Plus bas, j'y fais écho.

      Je le rappelle parce que, sous cet angle, on décode ce qui a cours avec le président Trump après le président Obama et on découvre que les prochaines élections seront décisives pour que les États-Unis acceptent de vivre avec la perte de leur hégémonie mondiale.

      Ce sera aussi un moment majeur pour redéfinir l'ordre internaitonal et faire face à la triple crise qui sévit actuellement dont celle de la pandémie révèle celle du rapport à l'environnement et à la nature, mais aussi celle d'une flambée économique de type néo-libérale hautement destructrice du pouvoir des États indépendants.

    • Richard Lupien - Abonné 1 juin 2020 12 h 12

      Le rôle du gouvernement canadien.
      Le gouvernement canadien critique le non-respect des droits humains en Chine. La logique voudrait qu'il en fasse de même vis-à-vis des États-Unis.
      Mais nous savons que çela prendrait tellement de courage, que nous, simples citoyens, ne pouvons attendre cela du gouvernement du Canada.
      Richard Lupien
      Ormstown

    • Hermel Cyr - Abonné 1 juin 2020 16 h 07

      Contrairement à M. Bariteau je ne pense pas que les prochaines élections présidentielles seront décisives en quoi que ce soit. Avec Trump ou Biden l’empire continuera à se croire invincible et ce sont quatre autres années de misère qui confirmeront son irrémédiable recul sur le plan mondial.
      Allusions, phrases hésitantes, propos maladroits et erratiques, vœux pieux et bons sentiments… voilà en vrac ce que nous propose Joe Biden. On voit bien que le personnage n’est pas un homme d’autorité ou de courage. Pour dire les choses comme elles me viennent, Joe Biden est une pâte molle. On dira peut-être qu'il ne peut que nous surprendre, mais j'en doute.
      Les quatre prochaines années de présidence seront soit la continuité vers l’abime soit quatre années d’insignifiances.

  • Claude Dallaire - Abonné 1 juin 2020 05 h 49

    Guerre civile

    Bonjour M. Brousseau, depuis une dizaine d'années que je dis que ce pays sApproche lentement d'une guerre civile suite à l'augmentation exponentielle des injustices reliées à la couleur de la peau. Depuis Trump, la vitesse s'est accéléré. Nous verrons cette guerre civile rapidement et trump va s'adjuger des pouvoirs extraordinaire pour faire face à cela: la dictature sera mise en place avec trump

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 juin 2020 09 h 18

      Moi ce qui me désarme, autant aux États-Unis qu’au Brésil, c’est l’appui des évangéliques à des leaders dont la conduite personnelle est très loin des règles simplement morales et éthiques.Et très loin des valeurs religieuses de charité et d’empathie.

      Alors que, dans un désordre organisé, la pandémie fait rage, tout ce que fait Trump c'est en fonction de sa réélection

      "Les États-Unis courent vers leur précipice", dit l'un d'eux:

      « Dès son arrivée au pouvoir, [Donald] Trump a démantelé toute la machine de prévention des pandémies, coupant le financement des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, annulant les programmes de coopération avec les scientifiques chinois pour identifier les virus potentiels. Les États-Unis étaient particulièrement mal préparés. »
      https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/579583/les-etats-unis-courent-vers-le-precipice-avertit-noam-chomsky

  • Michel Lebel - Abonné 1 juin 2020 05 h 59

    Trump doit partir.

    Le culte excessif, pharaonique de l'argent a mené à la décadence des États-Unis comme aussi de l'Occident. Pour les États-Unis, le premier pas d'une quelconque résurgence ne pourra venir que du départ en novembre du président actuel. Verra-t-on la chose? Il faut ardemment l'espérer.

    M.L.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 1 juin 2020 06 h 59

    Tellement armé

    Ce pays est tellement armé. Je me souviens avoir vu à Montréal un documentaire d'une durée de 14 heures sur la question de l'armement, de la fabrication, du transport d'armes nucléaires, un film je crois de Peter Watkins. C'est probablement Le voyage, dont parle Wikepedia.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 juin 2020 07 h 26

      @ M. Saint-Jarre

      Il est là le paradoxe. Ils ont ont une armée super puissante. Ils ont des bases militaires un peu partout dans le monde. Complètement désarmés devant la présence d'un virus qui, en sus, provient de la Chine.

      Par-dessus tout cela, la résurgence du racisme.

      "Un président qui, tel Néron en 64, tweete à sa fenêtre devant les flammes."-Analogie frappante du chroniqueur!

      J'ai eu un confrère d'études franco américain. Il y a quelques mois, je suis écrivais qu'une guerre civile pouvait être possible parce que, advenant une défaite électorale de Trump.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 1 juin 2020 12 h 08

      ce pays peut éliminer l'Humanité plusieurs fois, intentionnellement ou par hasard!! Alors, même en décadence il est dangereux. Il faut lui sourire... :)

  • Brigitte Garneau - Abonnée 1 juin 2020 07 h 18

    "...jusque dans sa décadence."

    Triste spectacle auquel nous assistons, armés de notre lourde impuissance ,de notre aveuglement volontaire. Témoins de la victoire de la bêtise et l'ignorance, provoquant subtilement ce sentiment d'indifférence...jusque dans sa décadence.