Parole d’évangile

Lorsque j’étais jeune reporter au Chicago Sun-Times, au début des années 1980, j’ai été tenté par une offre d’emploi qui m’aurait sorti de mon train-train quotidien consistant à couvrir crimes, incendies, faits divers ainsi que les commérages et les frasques de personnages publics. Ambitieux, j’imaginais non seulement des lieux de travail plus glamour que des gendarmeries poussiéreuses, mais aussi la possibilité d’écrire dans une publication plus haut de gamme que mon journal à tendance populaire et sensationnel.

Et en effet, je fus un candidat « comme il faut » pour un petit magazine mensuel installé à Washington, à l’époque très coté parce que ses anciens journalistes, après deux ans de travail acharné et mal payé, accédaient tous à des revues et à des journaux puissants et nationaux à Washington, à New York et à Boston. Il s’agissait, en effet, d’un imprimatur qui garantissait, ou presque, une carrière en journalisme de prestige. Mais attention : le jeune rédacteur qui m’avait sollicité m’expliqua qu’il y avait une condition avant que je puisse entrer dans la maison. Il fallait d’abord que je fasse un reportage au sujet du syndicat auquel adhéraient les salariés des transports publics de Chicago et que je raconte combien il était mauvais d’avoir des ouvriers syndiqués employés par le gouvernement. Surpris, je répondis que, d’habitude, j’enquêtais d’abord et que j’arrivais à des conclusions plus tard. Non pas que je prétendais à un journalisme totalement objectif. Au contraire, je favorisais un travail à la fois engagé et complexe. Cependant, mon point de départ a toujours été que tout gouvernement ment et qu’un bon journaliste a l’obligation d’attaquer de bas en haut, en général contre le pouvoir, et de défendre les petites gens comme les chauffeurs d’autobus. De plus, étant membre du syndicat des journalistes, je sympathisais avec d’autres syndicalistes, et surtout ceux de la régie des transports de Chicago, qui étaient d’origine modeste.

Toutefois, mon rêve d’être influent et notoire, de suivre les traces des « grands », me poursuivait. J’interrogeai alors d’autres journalistes, qui m’expliquèrent que la position anti-syndicats publics remontait à ce qu’on appelait « l’évangile » selon le fondateur et rédacteur en chef de la revue. Les rédacteurs adjoints fonctionnaient d’une certaine manière comme les disciples d’un chef d’une secte religieuse, dont les règles n’étaient pas forcément idéologiques, mais quand même rigides. En fin de compte, je retirai ma candidature ; à vrai dire, je mentis en disant que je ne pouvais pas accepter une réduction de plus de 50 % de ma rémunération syndiquée. Heureusement, car j’avais toujours beaucoup à apprendre, et à décrire, dans l’atmosphère rude, combative et souvent violente de Chicago.

Or toute cette histoire m’est revenue il y a deux semaines, quand j’ai lu l’excellent exposé dans le New York Times au sujet du reportage de dilettante de Ronan Farrow, fossoyeur de la carrière de Harvey Weinstein et de Matt Lauer, et héros du mouvement #MeToo. Farrow, prodige journalistique au magazine New Yorker, est devenu une vedette de la scène médiatique grâce à ses scoops sur l’intimidation et le harcèlement sexuel pratiqués par le producteur de cinéma et l’animateur de l’émission de télévision Today. L’ascension du jeune homme a été accélérée par ses liens familiaux — il est le fils de la comédienne Mia Farrow et du réalisateur Woody Allen, ce dernier ayant été mis en cause pour sa conduite sexuelle et sentimentale auprès de sa famille (Ronan Farrow a pris farouchement parti contre Allen) — et par ses relations très branchées dans le beau monde de la politique et des médias.

Je laisse aux lecteurs intéressés par le sujet le soin de lire l’enquête dévastatrice de Ben Smith, qui pourrait être accusé d’un règlement de comptes institutionnel, car le New York Times a été obligé de partager le prix Pulitzer en 2018 avec le New Yorker pour son propre article sur Weinstein publié cinq jours avant celui de son rival. Toutefois, sa révélation, parmi d’autres, selon laquelle Farrow avait contourné l’obligation de corroborer l’accusation d’agression sexuelle faite par Lucia Evans — apparemment dans le but de rendre plus accablant le cas de prédation du producteur — indique un manquement au devoir scandaleux chez le reporter et ses patrons du New Yorker. Smith montre que, chez Farrow, cette négligence est systématique — l’exagération constitue une grande partie de son style et de son succès commercial.

J’avais déjà un point de vue amer sur les excès de #MeToo, ainsi que sur la réputation du New Yorker (et celle de son rédacteur David Remnick) comme revue incontournable d’investigation et de clairvoyance. Mes doutes se basaient sur l’appui honteux par cet hebdomadaire « libéral », en 2002-2003, au cas frauduleux contre Saddam Hussein et pour l’invasion de l’Irak. Après la parution des articles sur Weinstein, #MeToo a explosé, et pas toujours en direction de la justice. Au sommet de sa pire frénésie, des hommes simplement mal élevés, voire innocents, ont été jetés dans le même panier que Weinstein et leurs carrières, détruites. Pour mieux vous informer, lisez les essais de Katie Roiphe, de John Hockenberry et de Lionel Shriver publiés dans Harper’s Magazine, ou écoutez ma passe d’armes à la radio anglaise de la CBC avec Anna Maria Tremonti.

Mais je parle là de la fausseté déshonorante de Ronan Farrow, une célébrité qui est passée avant son tour sans faire l’apprentissage d’un journalisme qui exige plus de profondeur qu’une idée fixe. Je reconnais maintenant que ce n’est pas entièrement de sa faute : dans une large mesure, il a réussi parce qu’il a adopté l’évangile (il faut sans hésitation « croire les femmes ») du New Yorker et de #MeToo. Un peu comme celui que j’ai rejeté il y a près de quarante ans à Chicago.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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