M. Trudeau et la Chine

L’expression « être entre l’arbre et l’écorce » ne suffit plus à décrire la situation dans laquelle se trouve le premier ministre Justin Trudeau en ce qui concerne les relations entre le Canada et la Chine. Depuis son arrivée au pouvoir, il a refusé de critiquer publiquement la Chine dans l’espoir de tisser avec ce pays des relations commerciales plus étroites. Cette approche n’a rien donné, les exportations canadiennes ne cessant de baisser. Et elles ne reprendront certainement pas dans un avenir prévisible.

Pendant tout ce temps, et sous l’égide du président Xi Jinping, la Chine a cessé de faire semblant de vouloir s’intégrer à la communauté des nations en respectant les normes sur le commerce international, la justice et les droits de la personne. Elle agit ouvertement pour étendre son influence et pour agrandir son pouvoir en violant ces mêmes normes, en jugulant toute contestation interne et en lançant des menaces à ses critiques externes.

Cela s’appelle de l’intimidation, sinon de l’agression. L’adoption jeudi par le Parlement chinois d’une loi sur la sécurité nationale à Hong Kong — qui fait fi des engagements chinois de respecter l’indépendance de l’ancienne colonie britannique de légiférer en la matière — montre jusqu’où M. Xi est prêt à aller pour consolider son pouvoir. Les manifestations pro-démocratie à Hong Kong sont certes une menace pour le régime communiste à Pékin, mais sa réaction met en lumière sa faiblesse fondamentale, c’est-à-dire son incapacité de faire face à la dissidence autrement que par la force, l’intimidation ou la suppression. Cela n’est pas de bon augure pour l’avenir.

Le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, s’est joint à ses homologues britannique, australienne et américain pour dénoncer la législation chinoise, déclarant qu’elle « est en conflit direct avec ses obligations internationales en vertu des principes juridiquement contraignants de la Déclaration commune sino-britannique enregistrée par les Nations unies ». Mais seul le gouvernement américain est allé aussi loin que de signaler son intention de révoquer le statut commercial préférentiel accordé à Hong Kong et qui est à la base de sa prospérité.

Depuis l’arrivée de la pandémie du coronavirus, les relations sino-américaines en prennent pour leur rhume. La montée du protectionnisme les avait déjà minées depuis l’élection de Donald Trump. Mais le désir de ce dernier de faire porter la responsabilité de la catastrophe sanitaire et économique que vit son pays actuellement sur les épaules de Pékin envenime davantage les relations entre ces deux superpuissances. S’ajoute à cela la guerre que livre Washington au géant des télécommunications chinois Huawei. Cette entreprise est assujettie à la loi chinoise en matière de sécurité nationale, ce qui soulève des craintes d’espionnage de la part des services de renseignements en Occident. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle M. Trudeau hésite tant à autoriser la participation de Huawei dans les réseaux 5G que mettent sur pied les fournisseurs de services sans fil au Canada. Or, le premier ministre ne peut plus tergiverser dans ce dossier. La décision qu’il doit prendre est évidente.

Certes, la décision qu’a prise cette semaine la Cour suprême de la Colombie-Britannique ne rendra pas la tâche de M. Trudeau plus agréable. La Cour a en effet rejeté la demande de la cheffe financière de Huawei, Meng Wanzhou, qui espérait qu’on mettrait fin aux procédures qui pourraient mener à son extradition vers les États-Unis, où elle fait face à des accusations de fraude bancaire. L’ambassade chinoise à Ottawa a accusé le gouvernement Trudeau d’agir comme « complice » de Washington dans une tentative d’anéantir Huawei. M. Trudeau a beau insister sur l’indépendance du système judiciaire canadien, Pékin prépare déjà sa riposte. Le Canada n’a qu’à bien se tenir. Le triste sort des Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig, emprisonnés en Chine dans la foulée de la détention de Mme Meng à Vancouver en décembre 2018, ne s’améliorera pas de sitôt.

M. Trudeau doit se rendre à l’évidence. Il est arrivé au pouvoir en 2015 avec un désir de rapprochement avec Pékin, alimenté par la communauté d’affaires canadienne. Or, les relations entre les deux pays sont devenues plus empoisonnées que jamais. Les échanges commerciaux avaient commencé à baisser bien avant la pandémie, ayant chuté dans la foulée de l’arrestation de Mme Meng en raison des tarifs douaniers imposés par la Chine aux exportations agroalimentaires canadiennes. Le désir de M. Trudeau de négocier un accord de libre-échange avec la Chine est reporté aux calendes grecques, pour ne pas dire carrément abandonné.

Et pourtant, M. Trudeau refuse toujours d’appeler un chat un chat. Son silence devant les actions de Pékin devient de plus en plus inexplicable alors que le régime communiste fait un pied de nez après l’autre à la communauté internationale. Qu’attend-il au juste ?

8 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 30 mai 2020 06 h 55

    "Qu'est-ce qu'il attend au juste?"

    Bonne question! Encore faudrait-il qu'il le sache lui-même...il est là tout le problème.

  • Claude André - Abonné 30 mai 2020 08 h 38

    Une superpuissance et non deux.

    Dans le champ de l'analyse des relations internationales, bien que l'influence chinoise soit grandissante et malgré les velléités de celle-ci, on s'entend pour dire qu'il n'y a encore qu'une seule «superpuissance» : les États-Unis.

    • Françoise Labelle - Abonnée 31 mai 2020 09 h 27

      Une bonne partie du billet de M.Yakabuski est biaisé. Vous avez raison: on ne danse pas le tango en solo.

      La «fraude bancaire» alléguée, remontant à 2013, visait à contourner les sanctions imposées par les USA à l'Iran, et au reste du monde, pour amener l'Iran à renoncer au nucléaire. Pour mémoire, les USA sont le seul pays à avoir atomiser une population civile pour menacer l'URSS, conclusion inéluctable du rapport du comité américain Strategic Bombing de l'époque. Et Trump a mis un terme unilatéralement au pacte sur le nucléaire entre l'Iran et le reste du monde. Selon la cour de C.B., ça aurait été un crime si ça avait été commis au Canada!!! Un passage du jugement en anglais et traduit (très significatif en anglais):
      «I conclude that, as a matter of law, the ‘double criminality’ requirement for extradition is capable of being met in this case» [is capable of being met???] «Je juge que, du point de vue légal, le critère de double criminalité requis pour l'extradition peut être satisfait dans ce cas»

      Avec des contingents importants en Corée et au Japon, moindre en Australie et des avertissements aux philippins, visant la Chine, de ne pas annuler les parades militaires américaines sur leur territoire. Des parades dans le détroit de Taïwan le long de la frontière chinoise. On s'étonne que la Chine réagisse. Ils ont fait de même avec la Russie en espérant qu'ils interviennent en Afghanistan. Le soutien américain aux «freedom fighters» s'est retourné contre eux et le reste du monde.

      Quant à l'espionnage, les USA espionnent le monde depuis les années 80 (Juneau-Katsuya expert canadien en sécurité), le monde civil et industriel, ce que l'Allemagne a dénoncé avec force. Le non-respect des brevets, vraiment?

  • Francine Comtois - Abonnée 30 mai 2020 08 h 49

    Monsieur Yakabuski, réponse à votre question.

    Depuis son arrivée au pouvoir, Trump n’a cessé de bousculer l’ordre mondial. Sa décision la plus odieuse, entre autres, a été de déchirer l’accord sur le nucléaire iranien. Ce qui place le gouvernement Trudeau dans une situation intenable comme vous le décrivez assez bien dans votre article. Face à la Chine, le Canada est un poids plume. Trump a placé le Canada dans une situation intenable sans lever le petit doigt pour lui venir en aide.
    Au fil de vos chroniques, monsieur Yakabusiki, vous êtes devenu le porte-voix du parti conservateur, vous avez un seul leitmotiv «Le premier ministre Trudeau ne fait rien de bon ».
    Vous posez la question : Qu’est-ce qu’il (Justin Trudeau) attend pour agir? Vous le savez autant que moi : la défaite de Trump au mois de novembre prochain.

    • Françoise Labelle - Abonnée 31 mai 2020 09 h 44

      En effet, «la plus odieuse, entre autres»!
      Son racisme obsessif (Trump est un birther) l'a poussé à annuler des décisions irréfragables d'Obama, comme le PTP qui visait à isoler la Chine pour l'amener à mieux respecter les principes de l'OMC, le règlement visant à interdire la vente d'armes à feu aux aliénés. Entre autres.
      Même les athées prient pour la défaite en novembre du sinistre guignol qu'une minorité impose au reste du monde. La démocrassie.

      Irréfragable: Qu'on ne peut contredire, récuser. J'ai dû vérifier.

    • Gilles Théberge - Abonné 31 mai 2020 14 h 57

      Je suis d'accord avec vous madame Comtois, en effet le jupon bleu de monsieur Yakabuski dépasse largement.

      Par contre, je ne pense pas qe les problèmes de monsieur Trudeau se limitent à la présence de monsieur Trump à la présidence des États Unis. Je pense que monsieur Trump est loins d'être battu en novembre. Et je ne suis pas un partisan de monsieur Trump soit dit en passant. Par conséquent l'attente de monsieur Trudeau risque d'être longue, très longue.

      Il y a beaucoup plus que le problème Trump à l'agenda de monsieur Tudeau. Pensez par exemple à la question du pétrole, et à la façon désinvolte avec laquelle ce dernier «garroche» les milliards actuellement... qu'il faudra bien rembourser n'est-ce pas? Ce ne sont que des exemples.

      Mais il y a un point sur lequel je suis daccord avec monsieur Yakabuski tout en ne partageant pas son orientation politique. Le premier mninistre Tudeau ne fait rien de bon. Je pense que tout simpement, la charge est trop lourde pour les capacités de monsieur Trudeau...!

  • Michel Lamoureux - Abonné 30 mai 2020 15 h 05

    Chronique de ce matin

    Bonjour, sur quelle planète vous viviez, en lisant votre opinion sur la Chine, vous apportez une chronique de non vérité sur ce pays, celui qui est le plus ravageur, ce sont les USA avec leur président qui veut défaire les entantes internationales surtout avec les pays qui ne suivent pas leurs dictés même les amis donc le Canada.

    Salutations

    Michel L

  • Gilbert Troutet - Abonné 30 mai 2020 21 h 11

    Hurler avec les loups

    J'attendrais d'un chroniqueur du Devoir un peu plus de rigueur et de perspective.

    Bien sûr que Justin Trudeau est mal pris. Sur la scène internationale, il n'a fait preuve jusqu'ici d'aucun courage politique, marchant dans les pas de Donald Trump presque à chaque occasion. Dernièrement, il félicitait le gouvernement israélien qui s'apprête pourtant à annexer une partie de la Cisjordanie, bafouant ainsi toutes les règles du droit international. Et, si l'on veut blâmer le gouvernement chinois pour sa mainmise sur Hong Kong, il aurait fallu s'en prendre de la même façon au gouvernement espagnol pour son intervention armée en Catalogne et l'emprisonnement des leaders politiques catalans.