Deux billes au-dessus d’un mouchoir

À vos masques, tous! Désormais, tout passera par le regard, le miroir de l’âme, dit-on.
Photo: Jacquelyn Martin The Associated Press À vos masques, tous! Désormais, tout passera par le regard, le miroir de l’âme, dit-on.

C’est la photo d’une petite fille de deux ans, masquée, qui m’a fait douter. Sa « normalité » à elle passerait par cette absence de communication non verbale, savez, tout ce qui échappe aux mots et constitue l’essentiel de nos échanges plus ou moins conscients. Comment cette enfant lira-t-elle l’avenir, la joie, l’espoir, les possibles sur nos museaux masqués et endeuillés ?

Nous aurons beau multiplier les modèles avec des pères Noël en bermudas ou des palmiers roses, les bandeaux de tissu emprisonneront nos sourires qui s’ennuient du dentiste, l’éclat de nos rires étouffés, nos lèvres, le gloss de la légèreté, le rouge carmin désormais réservé aux intimes. Les mimes sont au chômage et toute une facette de notre communication vient d’être larguée. Autrefois, on préconisait le couvre-chef ; aujourd’hui, c’est le couvre-visage.

Je vous observe, seuls dans la rue, avec vos gueules d’Arsène Lupin (oui, mais c’est un gentleman), masque noir épousant votre mâchoire. Je vous croise à vélo avec vos napkins à peu près ajustées, vous arrêtant pour croquer un selfie à moins de deux mètres avec vos amis. Le regard extérieur compte toujours.

Je remarque que le commis d’épicerie qui n’en portait pas il y a deux semaines s’y est résolu. Il a de beaux yeux, tu sais. À vos masques, tous ! Désormais, tout passera par le regard, le miroir de l’âme, dit-on. Il ne reste parfois que le langage des signes pour être vraiment vu et entendu.

Clin d’oeil benoît vaut mieux que regard soupçonneux

Avant la COVID-19, il m’arrivait de poser la main sur la photo d’une personne pour ne regarder que ses yeux, en saisir l’expression, le mensonge, l’intention. Désormais, le message est ailleurs, un éclat fugace, capté ou non, selon l’éclairage et le moment.

Tiens, je suis tombée au hasard de mes errances sur ce texte de l’auteure de théâtre Rébecca Désrape :

« Ça abîme aussi de croiser le regard de quelqu’un qu’on connaît

On ne sait plus toujours comment se saluer

Comment on fait pour que les conventions reviennent s’accrocher à nos rencontres

Pas possible de faire comme avant et la fatigue surtout

Tout ce qu’on a croisé de fantômes reste accroché à nous. »

Et nous n’avons pas tous le talent d’une dramaturge ou d’une préposée aux bénéficiaires pour arriver à dire tout en se taisant. Parler des yeux est un art réservé aux vieux, aux muets, aux comédiens et aux bébés.

Madame Fifi

Une amie qui travaille dans les écoles avec des enfants qui ont des problèmes langagiers et moteurs me confiait combien l’expression faciale est importante dans son travail. Pour ces enfants, le défi consiste à tenir un crayon ou à lancer un ballon. Mon amie orthopédagogue, c’est Fifi Brindacier et sœur Sourire avec une marguerite au coin de la bouche.

C’est une spécialiste des acronymes, TSA, TED, TDAH. Quand elle parle aux enfants, elle utilise tout son catalogue de mimiques et de grimaces. En ce moment, ses petits Pakistanais lui manquent.

- Pourquoi les Pakistanais ?

- Parce qu’ils sont tellement reconnaissants. Ils n’ont rien.

- Pourquoi eux et pas les Italiens ?

- Parce que dès qu’ils me voient ils sautent de joie ! Madame Fifi, madame Fifi ! Des femmes comme moi, ils n’en voient jamais. Les femmes de leur culture, elles sont sages, elles ne s’expriment pas comme moi.

Ces enfants ont découvert un personnage de bédé en 3D (avec la modestie incarnée). Et le sourire de Fifi traverserait les masques. Elle dessinerait des sourires dessus au feutre rouge et s’attacherait les cheveux avec des barrettes arc-en-ciel.

Peu importe notre âge, nous désirons par-dessus tout être vus. En amour, on espère que l’autre apercevra notre essence subtile et, dans certains cas, volatile.

Le regard des autres peut nous donner un envol (celui des spectateurs devant un artiste) ou nous freiner (la pression sociale).

Je remarque qu’il y a deux mois à peine, on se faisait scruter du regard si on portait un masque et que désormais, grâce aux instructions sanitaires, on peut allègrement porter le couvre-visage et rejoindre les rangs des concombres masqués. On gage combien qu’il sera obligatoire dans les transports collectifs dans un mois ?

En ces temps confinés
on s’est posés un peu
Loin des courses effrénées
on a ouvert les yeux

Feuilles de vigne

Tendance 2020 : on soigne le maquillage des yeux et la longueur des cils. On pratique le clin d’œil et les regards ténébreux ou aguichants, taquins ou pétillants.

Dans son essai sur l’énigme du regard, Les yeux dans les yeux, le pédopsychiatre Daniel Marcelli explique cet échange des mirettes, « une danse visuelle interactive » permise lorsqu’on est amoureux ou curieux. « Ce rapprochement, s’il se prolongeait, deviendrait vite envahissant, risquant de faire perdre à chacun sa part d’individualité : Où suis-je dans cet échange qui perfore mes limites ? »

On connaît l’expérience faite par le psychologue américain Arthur Aron il y a 25 ans : deux inconnus se regardent dans les yeux durant quatre minutes (après avoir répondu à un questionnaire de 36 questions ensemble (nytimes.com/2015/01/11/style/36-questions-that-lead-to-love.html), et paf, ils s’aiment.

Après ça, on dira que l’amour est aveugle…

Hors de l’amour, le regard peut mentir ou, au contraire, transpercer. Ne dit-on pas « en regard de la loi » ?

Pour respecter la distance, jauger son vis-à-vis ou s’entendre muettement sur la façon de céder le passage, le regard est essentiel.

Pour manifester son désaccord, sa gêne, son infériorité ou sa supériorité, il le devient aussi. En effectuant un balayage du regard, on repère tout de suite ce qu’il est convenu de faire ou pas en société. On peut dévorer ou déplorer. Dans les deux cas, le regard est une arme.

Et l’inattention calculée est utilisée par tous de façon à survoler l’espace furtivement sans s’appesantir sur une personne ou une « scène ». On effleure la surface, une politesse exquise ou une feinte hypocrite lorsqu’on ne désire pas « reconnaître » quelqu’un ou « voir » quelque chose.

Dites ? J’y songe. Ils auront l’air de quoi dans les campings naturistes cet été ?

Écouté Grand Corps Malade dans cette vidéo sonore sur notre état actuel. Parlant du virus : « Et s’il essayait aussi de nous rendre la vue / Sur nos modes de vie devenus préjudiciables. » Un slam à écouter devant la clim ou le ventilo sur les nouveaux horizons qui s’ouvrent à nous.

Remplacé le lien du texte The American Dream Is Alive and Well que je vous ai donné la semaine dernière. Voici le bon. Même titre, différent auteur et tout autre propos. Des lunettes roses pour l’avenir ?

Vu et aimé la vidéo Face au mur du groupe Menthüll de Hull. Le choc entre nature et humanité par Gabriel Clémentier et Yseult DeMésanges, des lecteurs de cette chronique qui préparent un album chez les… Allemands.

Visionné trois ou quatre fois cette vidéo réalisée, seul, par le photographe Quinn B Wharton, dans laquelle il parodie une scène de danse. Ici, le classique Dirty Dancing. Suave. Ça donne envie d’être un abat-jour.


​JOBLOG

Énergies vertes ?
 

Comme bien des admirateurs de Michael Moore, j’ai vu le documentaire Planet of the Humans offert gratuitement sur YouTube fin avril. Il a été retiré cette semaine pour une question de quatre secondes de droits d’auteur. Moore, producteur, hurle à la censure. Les critiques de ce film ont été rudes et on a reproché des erreurs factuelles au réalisateur, Jeff Gibbs. Le film porte sur le paravent des énergies renouvelables comme solution à notre avidité en matière d’énergie tout court.

Le docu est provocant, remet en question les liens entre l’industrie des énergies renouvelables, ses promoteurs et les ressources sous-jacentes. Tout y passe, des voitures électriques aux panneaux solaires en passant par la biomasse et l’éolienne. Même s’il tourne les coins ronds selon certains, il aura au moins l’avantage de nous faire réfléchir à notre consommation d’énergie. Les énergies renouvelables nous sauveront-elles comme nous l’espérons ? La question demeure entière. Et lorsque le film reviendra en ondes, la publicité aura été fournie gratuitement.

6 commentaires
  • Serge Grenier - Inscrit 29 mai 2020 06 h 40

    Maintenant commence la période des questions...

    Les masques sont-ils si utiles que ça? Sont-ils au contraire nuisibles puisqu'ils limitent la respiration alors qu'on a tant besoin d'air. Et pourquoi continuer toutes ces mesures de distanciation sociale alors que l'épidémie est pratiquement finie? Elle ne repartira pas même si on recommence à se toucher parce que son temps est fait, son message est passé, il n'y aura pas de deuxième vague.

    On a fait d'une épidémie sérieuse une grave pandémie, non pas par souci de la santé publique, mais pour détourner le regard d'une crise financière majeure. On en a profité pour mettre en place des outils de surveillance et de contrôle des populations qui seraient tentées de se révolter contre les banquiers qui nous ont floués.

    Heureusement, les mots très forts de Grand Corp Malade nous révèlent le principal effet secondaire du virus : le doute s'est installé dans les esprits. Paradoxalement, le doute libère de la peur. Quand on se met à douter de la force des puissants, ils ne nous font plus peur!

    • Clermont Domingue - Abonné 29 mai 2020 11 h 04

      Crise financière majeure, dites-vous? Les banques centrales et les gouvernements gèrent bien la situation. Ils ont mis l'économie sur pause pour mieux faire la chasse au virus; puis ils ont viré des milliards de $$$ dans nos comptes bancaires pour que nous puissions consommer , vivre. Que fallait-il faire d'autre?
      Face à la Covid, puissants et petits sont égaux. Ils partagent la même peur: la mort.
      Soyez plus optimiste.Même si la planète perdait huit millions d'habitants, il lui en resterait plus de ( 99.8% ) la plupart en bonne santé.
      Quant à l'économie, peu de choses vont changer. En gros, ce sera la pauvreté au Sud et l'abondance au Nord.

  • michel labrie - Abonné 29 mai 2020 10 h 47

    ''On a fait d'une épidémie sérieuse une grave pandémie, non pas par souci de la santé publique, mais pour détourner le regard d'une crise financière majeure. On en a profité pour mettre en place des outils de surveillance et de contrôle des populations qui seraient tentées de se révolter contre les banquiers qui nous ont floués.''

    https://youtu.be/8xhMEtgd2pY ''...confusion will be my epitaph''

  • Serge Gagné - Abonné 29 mai 2020 15 h 13

    Une belle citation pour ma collection

    Madame Blanchette,

    Je collectionne les citations (celles qui me plaisent et me frappent, bien sûr, c'est bien relatif).

    Vous m'avez conquis avec ceci : « Parler des yeux est un art réservé aux vieux, aux muets, aux comédiens et aux bébés. » Je me permets de la verser dans ma collection.

    Merci!

  • Michel Dumont - Inscrit 29 mai 2020 16 h 18

    Michael Moore

    Beau coup de pub effectivement. Je prévoyais le regarder plus tard mais après l'annonce d'hier, j'ai tenter de le regarder et contrairement à ce qui était dit, nous avons encore accès.
    Dans le film, comment rater la déforestation sauvage causée par l'industrie de la biomasse et par l'extraction des terres rares essentielles aux batteries des autos électriques. Comment ne pas faire le liens entre la pandémie actuelle et cette destruction massive?
    Et voir avec quelle facilité les auteurs du film démontre le mensonge des possibilités des énergies vertes lorsque lors d'un concert annoncé comme étant totalement alimenté en énergie par le solaire, nous voyons derrière la scène une immense génératrice diésel et l'explication du technicien qui explique que les panneaux solaires sur place ne peuvent que brancher un grille-pain!
    Et que dire du remplacement des centrales au charbon par celles le gaz qui ne fait qu'augmenter les émissions!
    Il faut voir ce film et cesser de croire sur parole ces vendeurs du temple!

  • Marie Nobert - Abonnée 29 mai 2020 21 h 31

    «Dites ? J’y songe. Ils auront l’air de quoi dans les campings naturistes cet été ?»

    Nous sommes dans l'ère (ou l"air, l'aire) des «natures mortes». Corvidés seront ces campeurs (Covid - co(rps)vid(és)) (!) Bonne réflexion. Mouarf! Une autre belle feuille de notre «plume» favorite.

    JHS Baril