Les montagnes russes du Cirque du Soleil

À vol d’oiseau, le Cirque du Soleil aura fait longtemps partie de mon paysage. J’allais déjà voir ses acrobates, ses échassiers et ses jongleurs à Baie-Saint-Paul au temps où la compagnie cofondée par Guy Laliberté se lançait sur son trampoline. L’ancien cracheur de feu allait devenir son unique actionnaire en 2001. Comme bien des Québécois, j’aurai vu le Cirque grandir, exploser, partir en tournée triomphale aux États-Unis en 1987, se colleter aux plus grands artistes du monde devant nous à Montréal, à Las Vegas ou ailleurs. Puis ce blason québécois du cirque, sans lions, ni éléphants, ni ours, Guy Laliberté en lâcha peu à peu les rênes, surtout en 2015.

Les derniers spectacles auxquels j’ai assisté en mettaient plein la vue, enjeu dont il convient de se méfier car la surabondance va souvent de pair avec une perte de poésie, d’inspiration ; substances impalpables qui ne s’achètent guère avec les gros sous. Il devenait un produit d’exportation de qualité, sans assises ni souffle supérieur. On le regardait vaciller comme un ballon qui nous passe sous le nez.

Le fleuron s’était propulsé hors du berceau, même s’il y gardait son siège social. Avec un consortium dirigé par l’américain TP Capital (55 %) aux côtés du groupe chinois Fosun (25 %), les actions de la Caisse de dépôt (20 %) semblaient minces. Cette dernière a racheté en février dernier les ultimes parts de Laliberté par l’entremise d’une firme au paradis fiscal et tropical des îles Caïman ! On est moins regardant devant les gros que devant les petits, en ce type de besogne. Puis soudain son naufrage… Badaboum ! comme glapirait un de ses clowns.

Retour dans le giron

En vente, renfloué par ses actionnaires affolés, puis par l’État québécois qui accorde un prêt conditionnel de 200 millions $US et pourrait bien en racheter des parts si sa propriété s’ancre mieux ici, le Cirque du Soleil nous aura démontré, par sa récente dégringolade, la fragilité de la mondialisation. Lorsqu’un virus enraie tout à coup le mécanisme, mais aussi sur le plan créatif quand une compagnie artistique s’éloigne trop de sa propre transe. Déjà, deux semaines après le début du confinement, cette multinationale jonglait avec la perspective de la faillite. Le géant du divertissement, aux ramifications planétaires, exhibait ses pieds d’argile. Certains spectacles, décidément trop dilués, n’avaient pas fonctionné. Les autres se trouvaient à l’arrêt. (Et quand reprendront-ils ?) Une dette de près de 900 millions $US, c’est lourd.

Soit ! Mais s’effondrer si vite. Son élastique était à ce point tendu qu’il excluait toute marge de manœuvre. Leçon de choses… Le spectacle désormais moins glorieux de ses artistes et techniciens au chômage, largués sans primes depuis le début de la crise, ne lui faisait pas une belle jambe. Qu’on les compense vite !

Or, donc, parmi les groupes intéressés par son rachat, Guy Laliberté autant que Pierre Karl Péladeau, chez Québecor, veulent reprendre sa barre en maintenant le siège social à Montréal, avec si possible une majorité d’actionnaires québécois. C’est beau d’ouvrir ses bras aux étrangers, reste que les effets de la pandémie donnent à plusieurs l’envie de ramener les éparpillés dans le giron, en appelant en prime au retour de ferveur. Avec des tentacules sur autant de continents, un esprit de liberté s’était envolé de ses chapiteaux bicolores. Alegría semblait appartenir à la vie antérieure d’un mammifère cloué au sol, par-delà les arabesques de ses funambules.

Il faudrait être dans le secret des dieux pour saisir l’ampleur des tractations de coulisses que mèneront Guy Laliberté, le gouvernement du Québec, Québecor et des spéculateurs d’ici ou d’ailleurs afin de remettre la main sur le Cirque du Soleil, en tassant du pied certains joueurs attablés devant leur mise. Féroces joutes au menu, menées par le mandataire du Cirque, la Banque Nationale, qu’un petit moineau témoin nous raconterait par le menu s’il pouvait parler.

J’ignore où tous ces pourparlers conduiront le Cirque et qui remportera la mise sans y laisser sa chemise (est-ce possible ?), mais l’entreprise est chanceuse de faire toujours battre le cœur des Québécois. Plusieurs ici veulent la garder en vie pour des raisons en partie sentimentales et symboliques. Encore là, mieux vaut être un gros acteur qu’un petit pour se voir ainsi épaulé par son gouvernement, quand tant de petits menacent de s’écrouler après la pandémie…

Il est souvent abusif de sommer les compagnies artistiques de se réinventer, mais dans le cas du Cirque du Soleil, ce virage paraît souhaitable. Une rotation vers l’intérieur et vers le haut du côté des muses, en gardant ses expansions mondiales, certes, mais sans s’inféoder à la Chine et à Las Vegas : vrai retour aux sources et au sens dans l’envol retrouvé. Pari risqué, mais pari possible.