Les vieux, d’hier à aujourd’hui

Les bonnes âmes ont profité de la situation dramatique engendrée par la COVID-19 dans les CHSLD pour se fendre de leçons sur la bonne manière de traiter les personnes âgées. Les sociétés traditionnelles, ont-elles rappelé, par le respect qu’elles réservaient aux vieux, devraient nous inspirer à cet égard. Une vision plus réaliste des choses nous est offerte par le géographe et anthropologue américain Jared Diamond dans Le monde jusqu’à hier (Folio, 2014).

« Comparé au statut des anciens dans les sociétés traditionnelles, demande Diamond, celui dans nos sociétés marque-t-il un progrès ou une régression ? » Les aînés, dans nos sociétés, vivent plus longtemps, en meilleure santé et dans de meilleures conditions matérielles qu’à toute autre époque, souligne le géographe. Cela explique que « jamais dans le passé aucune société humaine n’a eu, en proportion, à s’occuper d’autant de personnes âgées ». Il est vrai, en revanche, que l’isolement social est le lot de trop d’entre elles.

Les sociétés traditionnelles étaient loin d’être toutes des paradis pour les vieux. D’abord, comme l’écrit Diamond, dans plusieurs de ces sociétés, on est considéré comme vieux à 50 ans. Dans les années 1980, lors d’une enquête dans un village de Nouvelle-Calédonie, l’anthropologue a eu la surprise de s’entendre qualifier de « demi-mort » parce qu’il avait 46 ans ! Les sociétés étudiées par Diamond réservaient souvent aux personnes âgées devenues « inutiles » un traitement — abandon, incitation au suicide, meurtre — qu’on considérerait comme inhumain dans nos sociétés.

Comme les vieillards étaient rares dans ces sociétés non alphabétisées, il est vrai que ceux qui atteignaient ce statut étaient parfois considérés comme des sages en matière de médecine, de religion et de politique. D’autres sociétés, comme la Chine traditionnelle, le Mexique et l’Italie du Sud, sont fortement marquées par une sorte de « piété filiale » et par le modèle de la famille patriarcale, qui imposent aux enfants de s’occuper de leurs parents jusqu’à la fin.

Dans nos sociétés occidentales riches, nous disposons de suffisamment de moyens pour ne plus être contraints de négliger nos compatriotes devenus matériellement improductifs. Les valeurs modernes dominantes, toutefois, contribuent à assombrir le sort des personnes âgées. En faisant du travail « l’affaire centrale de la vie de l’individu, la source de son identité et de son statut », nous exposons les retraités au déclassement social.

Le culte de l’individu et de l’autonomie, partagé par presque tous en Occident, a pour effet pervers de disqualifier les personnes condamnées, en fin de vie, à la dépendance. Notre désir d’intimité, de plus, impensable dans les sociétés traditionnelles, engendre le modèle de la famille « néolocale » — les enfants quittent les parents pour fonder une famille à part, dans un lieu souvent éloigné du domicile de naissance —, ce qui rend difficile la prise en charge des parents par les enfants et explique la popularité des résidences pour aînés. Le culte de la jeunesse, enfin, auquel adhèrent même les plus vieux, contribue à dévaloriser l’expérience de la vieillesse.

Dans ces conditions, que faire des personnes âgées, demande Diamond, lui-même âgé de 82 ans, et comment s’inspirer des sociétés traditionnelles pour améliorer leur sort ? Comme le respect qu’on suscite est souvent lié à la reconnaissance de notre utilité — Diamond, rappelons-le, est aussi un biologiste évolutionniste —, l’anthropologue avance trois suggestions : les aînés peuvent s’occuper de leurs petits-enfants, être reconnus pour leur expérience permettant de prévenir des erreurs et continuer d’être engagés dans des domaines où leurs forces particulières — relations humaines, capacité de synthèse, collaboration dénuée d’égotisme — sont requises.

Trop malades, les résidants des CHSLD, toutefois, ne lisent pas Jared Diamond et ne sauraient ni répondre ni convenir à ses invitations. Leur « improductivité » économique est définitive. Ils n’en sont pas moins pleinement humains et, à ce seul titre, méritent notre respect et notre considération. Ils n’auraient pas mieux vécu dans les sociétés traditionnelles ; ils ne retourneront pas chez eux, même avec la meilleure volonté de tout le monde.

Leur humanité intime à la nôtre de les traiter avec douceur et bonté, dans des lieux rassurants où la vie, même réduite à une petite flamme vacillante, a droit à tous les égards. Les personnes âgées en CHSLD, même si on les aime et quoi qu’il arrive ou non, vont mourir à court ou à moyen terme. C’est la raison pour laquelle il faut être auprès d’elles. Je connais bien des Québécois — des fils, des filles, des conjoints, des conjointes, des petits-enfants, des amis — qui sont déjà là, au lieu de rêver ou de sermonner les autres. Qu’ils nous inspirent.

13 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 30 mai 2020 08 h 27

    Bel article

    Article bien équilibré. Les retours en arrière ne servent à rien et chaque cas est particulier. De plus, rappelons-nous que plus on vit vieux plus on perd nos amis intimes et donc plus on se retrouve seul et plus les occasions de créer de nouveaux liens intimes se font rares, ce qui contribue à l'isolement des personnes âgées. Vieillir c'est fréquenter de plus en plus la solitude et il faut apprendre à la rendre intéressante, le plus possible, malgré les handicaps qui nous tombent dessus l'un après l'autre. Apprendre la patience, la résilience, l'acceptation de la mort qui nous délivrera finalement, avec l'aide de la médecine moderne autant que possible. Quelle chance!

  • Pierre Rousseau - Abonné 30 mai 2020 08 h 36

    Nuances

    D'abord, les sociétés traditionnelles auxquelles M. Diamond fait allusion sont souvent des sociétés qui faisaient face à la famine et à une espérance de vie très courte à cause des conditions dans lesquelles elles vivaient. Par exemple, il est arrivé que des Inuits aient à laisser un aîné mourir soit que ce dernier le veuille soit que le groupe l'abandonnait. Pourquoi ? Parce qu'ils étaient incapables de nourrir tout le monde et que la vie était très précaire dépendant des circonstances. Néanmoins, ces sociétés avaient un grand respect pour les aînés dont le rôle était de transférer leur savoir aux jeunes générations. On ne peut comparer leurs modes de vie avec celui d'aujourd'hui ni avec notre volonté de placer les aînés malades en CHSLD.

    On oublie aussi que la grande majorité des aînés ne sont pas en CHSLD, car ces établissements visent ceux qui ne sont plus autonomes et qui souffrent de conditions qui nécessitent un suivi constant. Les aînés autonomes ou semi-autonomes ne sont pas dans ces établissements et ils ont le loisir d'aller en résidence pour personnes âgées ou rester chez eux. Ces derniers sont quand même ostracisés par le gouvernement actuel s'ils ont le malheur d'avoir franchi le seuil de 70 ans sous le prétexte qu'ils sont vulnérables alors que le vrai problème réside dans les CHSLD. D'ailleurs pouvez-vous dire combien de décès ont touché les « vieux » qui n'étaient pas en résidence pour personnes âgées ?

  • André Joyal - Inscrit 30 mai 2020 08 h 42

    Mieux mourir ailleurs

    «Notre désir d’intimité, de plus, impensable dans les sociétés traditionnelles, engendre le modèle de la famille « néolocale » — les enfants quittent les parents pour fonder une famille à part,»

    En effet M. Cornellier. C'est ce qui scandalisait les Brésiliens quand je suis allé au Brésil les premières fois dans les années 1990.
    Combien de fois, le dimanche, j'ai été invité là où plusieurs familles se réunissaient autour du patriarche et de la matriarche : un souper incroyable. Et malheur si je n'essayais pas tout les plats, la grand-mère ne manquait pas de me rappeler mes obligations...

    Dans les années 2000, c'est en Kabylie rurale, au pied du Dujurdjura, que j'ai pu voir dans la maison familiale les «vieux» (comme ils disent avec respect) d'un de mes doctorants à quel point les ainés ont toujours leur place. Ce qu'ils étaient vénérés dans cette maison où, chaque fois qu'un fils ramenait un épouse on ajoutait deux pièces. J'en ai mangé du vrai bon couscous dans cette maison! Les deux «vieux» sont décédés à un an d'intervalle à 94 et 95 ans, entourés de leurs enfants, les conjoints, et des petits-enfants.

    Ouf! mon père, lui, est décédé d'un infarctus 3 ans avant de prendre sa retraite. Ma mère s'est laissée mourir à 95 ans, avec toute sa conscience, comme elle disait, dans un excellent CHLD ( oui, sans «S» à l'époque) de l'est de Montréal. L'excellente pension de mon père le lui permettait. Ma femme et moi allions la visiter (quand je n'étais pas au Brésil ou en France) une à deux fois par semaine. Il parait que nous n'étions que 10% à le faire. Ce m'étonnerait...quand même!

  • Jean Roy - Abonné 30 mai 2020 10 h 22

    La dignité humaine jusqu’au bout!

    Excellente chronique de monsieur Cornellier! Un portrait qui ne colore pas en rose le traitement des personnes âgées d'autrefois, et qui ne présente pas de platitudes sur ce que les aînés auraient à offrir à la société, comme leur supposée grande sagesse naturelle... Le fondement de toutes nos relations individuelles avec les aînés et de toutes les politiques les visant devrait simplement être le respect d'une dignité humaine adaptée à leur condition particulière!

  • Denis Blondin - Abonné 30 mai 2020 11 h 31

    Le point de vue d'une « bonne âme »

    On peut toujours désigner comme « les bonnes âmes » ceux qui pensent que les vieux ont été mieux traités à d’autres époques. Il y a quand même un grand nombre de vieux qui peuvent témoigner de la vie que leurs propres grands-parents ont menée quand eux-mêmes étaient enfants, en étant pris en charge par l’un des enfants et en contribuant à l’éducation des petits-enfants. Ce sont là des faits tangibles, tout comme l’est l’allongement de l’espérance de vie depuis cette époque.

    Il est vrai que nos conditions matérielles d’existence ont beaucoup progressé, y compris pour les vieux, à condition qu’ils soient riches ou membres d’une société riche, mais cela ne concerne en rien les composantes invisibles de l’existence humaine, telles que la dignité, le respect, les liens affectueux, le sentiment d’être utile à quelque chose, autrement dit le bonheur.

    On aura beau prétendre que c’est le « modèle néolocal » des jeunes familles qui « explique la popularité des résidences pour aînés », cela n’expliquera pas le fait que les jeunes vivant à trois coins de rue du CHSLD où vit leur père ou leur mère ne les visitent pas plus. Et cela n'explique pas que le pourcentage de vieux placés dans des CHSLD soit beaucoup plus élevé au Québec que dans les autres sociétés comparables.Ce sont là des faits vérifiables, pas des données sélectionnées pour supporter une théorie du progrès humain.

    Comme les besoins matériels de vieux sont les seuls qui comptent, il y a fort à parier que ce seront aussi les seuls que nos gouvernements prendront en compte s’ils décident de mieux financer les soins aux aînés.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 31 mai 2020 10 h 35

      Vous n'êtes pas le premier qui affirme que bon nombre d'aînés reçoivent peu ou pas de visite. Je suis de ceux qui souscrivent à la thèse de Hannah Arendt à savoir que société vit une crise de la tradition et de l’autorité. Cela se manifeste clairement, quant à moi, par les problèmes de notre DPJ, l'éclatement de la famille et par une certaine érosion sociale. Dans ce contexte, je ne suis pas surpris d’apprendre que des aînés reçoivent peu de visites.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 31 mai 2020 13 h 36

      "Et cela n'explique pas que le pourcentage de vieux placés dans des CHSLD soit beaucoup plus élevé au Québec que dans les autres sociétés comparable".

      Avec le temps, on devrait avoir plus de précisions là-dessus.Selon ma compréhension, il y a 3 types de maisons: 1-CHSLD publics
      2-RPC: Résidences privées *conventionnées*: où il y a entente avec le public quant aux soins pour les personnes non autonomes. 3-RP: Résidences privées.

      Un jour, il faudra clarifier la situation. Toutes proportions gardées, y a-t-il plus de RP ici qu'en Ontario?