Quand les planches craquent et crient

Le milieu des arts de la scène québécois en a assez. Assez d’être tassé du pied à l’heure des déconfinements — neuf semaines de silence gouvernemental, c’est long. Assez de se voir exclu de la société de demain appelée pourtant à épouser de nouvelles valeurs hors du champ de la consommation à tout-va. Assez de s’entendre sommé de se réinventer alors que le théâtre, la danse, la musique, les spectacles ne font que ça, en plus de porter la mémoire. Car sous l’expression « se réinventer » — les artistes ne sont pas dupes — se cache l’invitation à se jeter corps et âme dans l’aventure du « tout au numérique », à se concentrer sur les captations, à oublier le contact avec le public, qui est le sang et la chair de l’art vivant comme son esprit.

Ce secteur numérique, déjà glorieux, devenu triomphant et indispensable durant la crise du coronavirus, a moins besoin de soutien que le vivier des énergies en communion. Tout le crie. Et l’avenir devant nos seuls écrans maison recèle ses pièges et ses appauvrissements intérieurs et sociétaux. Plaçons devant lui un drapeau rouge.

Bien sûr, l’univers des arts de la scène s’est mis en pause pendant la pandémie, comme l’ensemble des activités culturelles et commerciales. Bien sûr, il a besoin aujourd’hui d’un calendrier de réouverture pour ses spectacles et d’aide aux artistes laissés en plan, mais il veut avant tout se sentir un partenaire respecté, attendu, consulté pour des lendemains meilleurs en sa compagnie. Car il faudra bien réapprendre le vivre-ensemble. Et si possible, le faire mieux qu’avant, en tenant compte des protestations de la nature et de valeurs plus humaines et culturelles que la trépidante course du rat de nos vies d’hier.

En un temps jadis, nos gouvernements nationalistes s’alliaient aux forces vives de la création, pour galvaniser et inspirer leur peuple, pour l’attirer en de hautes sphères vers quelque chose qui dépassait le pain et les jeux. Appelons ça une aspiration collective et individuelle à un épanouissement toutes voiles dehors. Car la culture n’est pas réservée à une élite, mais à tout un chacun qui veut voler avec ses ailes.

Désormais, on sent à la CAQ le terme « culture » se confondre avec celui de « divertissement » — une partie de sa mission, bien sûr, mais une partie seulement. L’art n’est pas qu’une industrie porteuse à mettre en ondes. Il secoue aussi les consciences et réveille les morts. De ses coups de boutoir, nos temps troublés ont bien besoin.

Quand la ministre de la Culture, Nathalie Roy, est venue vendredi dernier tendre en point de presse quelques hochets au milieu culturel si éprouvé — timide réouverture des bibliothèques et des musées, bras ouverts aux cinéparcs —, le monde de la scène s’est senti largué et trahi. Quand lundi, sur la même tribune, les artistes Pier-Luc Funk et Sarah-Jeanne Labrosse se sont adressés à la jeunesse — riche idée — sans néanmoins parler de culture, il a encore frémi.

Alors, oui, lire la missive de l’homme de théâtre Olivier Kemeid portée par sept créateurs québécois à l’adresse de la ministre, cosignée par tant d’artistes mardi dernier, c’était partager la tragédie d’un monde privé de ses sources.

Ils ne vivent pas dans une tour d’ivoire, ces porteurs de culture là. La distanciation sociale, ils en comprennent la nécessité, travaillant déjà aux mesures sanitaires à mettre en place dans leurs temples et leurs agoras : « Nous avons été bouleversés, nous le sommes encore, nous le serons longtemps — nous qui jouons parfois des pièces vieilles de plus de mille ans, nous n’avons pas l’amnésie facile », lancent les voix derrière la lettre de Kemeid, mais les créateurs se sentent déchiquetés par la tornade et réclament une rencontre et un dialogue avec la ministre. Car sans leur concours à l’heure de pousser la roue, que valent les projections étatiques pour l’horizon des bardes, des baladins, des comédiens et du public nourri de leur sève ? Il faut écouter les cris vibrants des créateurs tant ils sont beaux et se propagent au loin : « C’est par l’art que se définit l’âme d’une population. […] Nous sommes les témoins, les opposantes, les subversives, les esprits libres, les chagrineurs, les satiristes, les philosophes, les poètes, les objecteurs de conscience. Nous sommes les taons qui piquent sans relâche le cheval du corps social. »

La relance des salles de spectacles n’est pas pour demain, a fait entendre François Legault. Mais on souhaite de tout cœur à son gouvernement, à la veille de proposer de nouvelles mesures de soutien à la culture, de porter haut l’avenir des arts vivants, baumes et témoins des lendemains à étreindre. « Les temps tragiques que traversent nos sociétés, c’est nous qui les raconterons aux générations futures », présagent-ils d’une seule voix.

1 commentaire
  • Lucie Mandeville - Inscrit 28 mai 2020 10 h 45

    Merci!

    Madame Tremblay
    Je tiens à vous dire merci, du fond du coeur. Merci de donner une voie aux artistes. Votre article donne les sentiment qu'il reste un quelconque bon sens au Québec. Oui, nous avons besoin de l'humanité des artistes, de leur présence. Nous avons besoin d'être plusieurs dans une même salle à les applaudir. Non, ce n'est pas la logique qui parle, quand on vous dit qu'il faudra changer les choses et que l'argent sera la solution. C'est la peur qui a été semée au début d'une crise qui aura fait plus de tort à une population saine, en plus de n'avoir jamais eu le pouvoir de protéger les personnes malades isolées de leurs proches. Nous avons besoin de retrouver les festivals et être plusieurs à célébrer la culture. La distanciation sociale n'est appuyée par aucune science, j'ai baigné dans la recherche en psychologie pendant 25 ans. Le rapprochement l'est pourtant, pour conrer les maladies et surtout pour préserver la santé!
    Lucie Mandeville