Ils sont fous, ces Américains

Les médias canadiens ont l’habitude, en rapportant les nouvelles internationales, de trouver l’angle ou le visage canadien dans la réalité étrangère, s’il existe. Une catastrophe naturelle, un accident, une crise politique, ou un phénomène inusité a cours à l’autre bout du globe : qu’en pensent les Canadiens qui le vivent, comment vont-ils ? Souvent, c’est un réflexe nécessaire : si nos propres médias ne couvrent pas cet aspect de l’histoire, on ne peut pas compter sur les autres pour le faire. Parfois, ça nous donne l’air déconnecté quand on interviewe quelques touristes dont les plans de vacances sont altérés au moment ou les morts s’accumulent dans la population locale. Quoi qu’il en soit, la pratique demeure.

À l’exception de cette semaine. Amy Cooper est la vedette d’une vidéo virale lancée lundi, et vue mercredi déjà plus de 40 millions de fois un peu partout dans le monde. Il s’agit d’une femme blanche frustrée d’être interpellée par un homme noir dans le célèbre Central Park de New York, lequel lui demandait de tenir son chien en laisse. Sa réponse, résolue et menaçante : « Je vais appeler la police, et leur dire qu’il y a un homme afro-américain qui nous menace, moi et mon chien ». Une fois au téléphone avec le 911, elle prend soudainement un ton paniqué, en répétant qu’un homme afro-américain la menace et qu’il est urgent que les policiers arrivent.

La vidéo de l’homme faussement accusé, Christian Cooper, témoigne d’un phénomène répandu et profondément dangereux. Celui des personnes blanches qui, parfaitement conscientes du danger que peut représenter une intervention policière pour une personne noire, utilisent le 911 pour remettre à sa place, effrayer, voire punir un individu qui les dérange. Souvent, ce sont des femmes qui récupèrent le cliché sexiste de la demoiselle en détresse pour en faire une arme. Les appels théâtraux aux services d’urgence peuvent être utilisés comme élément de preuve pour accuser un innocent, en l’absence de vidéo démontrant le manège. Dans un système juridique où l’on emprisonne les accusés dans la longue attente d’un procès, et où l’on encourage souvent ceux qui n’ont pas les moyens de se payer ni un avocat ni la caution de libération conditionnelle à plaider coupable et à faire leur temps, le comportement d’une Amy Cooper peut briser une vie.

La nouvelle vidéo, donc, et l’analyse qui doit l’accompagner, fait le tour du monde. Les images d’Amy Cooper, une diplômée de l’Université de Waterloo qui affichait fièrement son drapeau canadien sur les médias sociaux, sont largement partagées ici, en français et en anglais. Je n’ai pas encore vu « l’angle canadien » de cette nouvelle internationale exploré, pour le moment. Plutôt, on regarde en se disant : ils sont fous, ces Américains. Là-bas, des personnes appellent les policiers, demandent de parler au gérant, avertissent le gardien de sécurité pour des riens.

Là-bas, aussi, il y a ces Américains fous qui organisent des manifestations pour demander le déconfinement hâtif, au diable la santé publique, leurs cheveux ont besoin d’une coupe. Là-bas, il y a ces individualistes irrécupérables, qui persistent à organiser des fêtes au milieu de la pandémie. Mais les images de Trinity Bellwoods, ce grand parc de quartier bobo de Toronto où on a bafoué par centaines des règles de distanciation le week-end dernier, ont-elles circulé autant, ici même au Canada, que celles qui nous proviennent des irresponsables de la Géorgie ou de la Floride ? Est-on prêt à prendre acte de la connerie qui peut sévir dans certaines franges de la classe moyenne nord-américaine, même là où on n’arbore pas de casquette MAGA ?

On s’insurge de la mort de George Floyd, tué cette semaine au Minnesota, encore sur vidéo, lors d’une intervention policière, et avec raison. Mais sait-on même que D’Andre Campbell, un jeune homme noir de 26 ans, est mort d’une intervention policière après qu’il a appelé lui-même le 911 à Brampton, le 6 avril dernier, pour du secours en santé mentale ? Pourquoi la nouvelle du Minnesota reçoit-elle plus d’attention que la nouvelle de l’Ontario, ici et même en Ontario ? Sait-on que la police de Winnipeg a abattu trois Autochtones, dont une jeune fille mineure, en 10 jours, toujours en avril ?

Cette manie de dénoncer les réalités américaines tout en protégeant la belle image canadienne, on la dénonce dans certains milieux depuis longtemps, puisqu’elle est impossible à ignorer lorsqu’on s’intéresse aux iniquités raciales. Mais il ne faudrait pas penser que seuls les débats sur ces questions en sont affectés.

À force d’avoir sous les yeux le fiasco évident du système de santé américain, on s’est probablement aussi désensibilisé vis-à-vis de la place grandissante qu’on a laissée au privé dans le soin des aînés, ici même au Québec — avec les résultats qu’on connaît. Et les inégalités dans le système scolaire sont si grossières chez nos voisins du Sud, qu’il est facile dans une certaine classe politique de se trouver particulièrement épris du principe d’égalité des chances, alors qu’on ne fait, au fond, que se satisfaire d’être moins mauvais. Partout où notre filet social s’effrite et où la violence surgit dans nos vies, si on a les États-Unis en tête, on relativisera la gravité du problème.

Si on prenait l’habitude de parler plus souvent des injustices d’ici avec le même vocabulaire franc, sans détour et sans que l’on emploie pour décrire avec autorité bien des phénomènes états-uniens, on pourrait se surprendre à exiger mieux de nos institutions, et élargir notre horizon des possibles politiques.

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