L’austérité demain?

Au sortir supposé de cette crise sanitaire, personne ne prévoit que nous aurons rendez-vous avec des lendemains qui chantent.

Pour mieux comprendre ce qui nous arrive, il n’est pas interdit d’observer à quel point une crise financière comme celle subie par la Grèce a pu s’avérer socialement destructrice. En 2008, la crise provoquée par des spéculateurs avait révélé à la face du monde non seulement la fragilité de la Grèce déstructurée, mais surtout la nature autoritaire d’un capitalisme qui entend désormais diriger les pays comme un conseil d’administration, au nom d’une vérité unique, qui prend l’allure d’une religion qu’il se charge de justifier par la culpabilisation des personnes mêmes qui en subissent les principaux effets.

Écrasée par des politiques d’austérité, la Grèce s’est lézardée et s’est mise à tomber sous les coups répétés des marchés financiers. Dans Adults in the Room, un film qui vient enfin d’apparaître sur les écrans virtuels des cinémas, Costa-Gavras s’est employé à démontrer cette mécanique destructrice. Le film reprend le récit des événements vécus par Yánis Varoufákis, l’ancien ministre des Finances réformiste du pays.

Aux Grecs, on recommandait de conserver l’espoir et de souffrir en silence de sacrifices dont l’accumulation n’engendrerait pourtant pas de jours meilleurs. La crise fut en effet sans cesse aggravée par l’effet de spirale créé par une campagne d’austérité des finances publiques exigée par les bailleurs de fonds internationaux.

Au plus fort de la pression exercée contre la population, la radio britannique rapportait que les moyens manquaient désormais aux Grecs pour payer jusqu’à leur lotissement au cimetière. Je me souviens avoir été troublé en écoutant la BBC affirmer que les Grecs avaient dû se soumettre à la douleur et à l’incertitude qui accompagnent une crise financière jusque dans les derniers retranchements de l’existence. « Dans de nombreux cas », affirmait la BBC, « un sentiment de dignité dans la mort leur est également refusé ».

Selon ce reportage, diffusé le 26 novembre 2015, même la mobilisation des ressources nécessaires au maintien en terre des disparus était devenue trop dispendieuse. Aprèsquelque temps en terre, le corps du défunt devait être exhumé afin qu’on puisse le placer dans un ossuaire, jugé plus économique. Ce reportage soutenait que des gens n’avaient même plus les moyens d’assurer cet ultime hommage.

Le pays des morts offre toujours un miroir vivant dans lequel l’image d’une société rebondit de ses profondeurs jusqu’à nous. Les éclats de l’existence que contiennent les cimetières scintillent, pour peu qu’on sache les questionner.

Mais la mort peut aussi être une glace sans tain où l’observateur croit voir une partie du monde qui l’entoure tout en oubliant volontiers de se considérer comme faisant partie du décor. Ainsi, le poids que fait porter le système capitaliste mondial sur les Grecs se traduit-il vraiment, tel que le soutenait la BBC, par cette pratique qui conduit à retirer de la terre des êtres chers ?

Cette image morbide des conséquences financières imposées à la Grèce a beau être saisissante, elle s’articule autour d’une double erreur de perspective. D’abord, en laissant croire qu’on doit, grâce à l’acquisition d’une concession perpétuelle au cimetière, assurer une place individuelle à chaque mort afin de l’honorer. Dans ce petit pays au sol rocailleux qu’est la Grèce, retirer les os de la terre correspond en fait à une pratique ancienne, laquelle n’a rien à voir avec la crise économique, mais s’accorde plutôt aux dogmes de l’Église orthodoxe, qui s’oppose à la crémation, conjugués aux nécessités que posent un sol ingrat et un manque d’espace engendré par l’urbanisation. Erreur de perspective encore parce que l’image utilisée par la BBC sert en définitive à illustrer ce qu’elle prétend déplorer des politiques ultralibérales, à savoir que, prisonniers comme nous le sommes d’un tel régime d’idées, on parvient à se convaincre de façon moralisatrice qu’un regard uniforme sur le monde suffit à se l’expliquer et, par conséquent, à se l’approprier.

Ce faisant, la BBC en disait donc beaucoup moins sur la pauvreté consécutive à une crise financière effroyable que sur la capacité étonnante des médias à produire des clichés qui s’accordent avec leur besoin sans cesse renouvelé d’illustrer en trop peu de mots des faits sociaux complexes conjugués sous un regard unique.

Même la mort n’apparaît jamais comme ce nivellement ultime auquel nous croyons commodément, moins d’ailleurs par un sens profond de l’égalité entre les hommes que par une peur commune de s’y trouver confronté. L’attention prêtée aux morts ne constitue finalement qu’une façon parmi d’autres d’oublier que la véritable quête d’égalité est d’abord à mesurer du côté des vivants.

En somme, la BBC avait forcé le trait en donnant vie à une image mortuaire pour expliquer cette crise qui, par ailleurs, peut nous aider à comprendre la nôtre. Car il n’en demeure pas moins vrai que l’appétit de quelques puissants ronge jusqu’aux os de la société. Qu’on en juge par le fait que ce sont bien des gens des milieux les moins nantis qui apparaissent jusqu’ici avoir le plus souffert des effets de la crise actuelle.

Dans un passage du livre dont s’inspire Costa-Gavras pour son film, le ministre Varoufákis raconte que son homologue allemand lui affirma un jour que l’austérité était un principe soutenu à majorité par l’opinion publique. Ce à quoi Varoufákis rétorqua qu’une majorité peut se tromper sur les causes des maux qui l’affectent, donnant l’exemple de la peste noire au XIVe siècle, où les gens croyaient nécessaire de pratiquer la saignée et l’autoflagellation pour s’en tirer.

Au cours des prochains mois, comment se vivra la nécessité de devoir défendre plus que jamais les principes d’égalité et de justice menacés d’être inhumés au nom de nouvelles politiques d’austérité ?

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