Monique Mercure à fleur de peau

Elle dégageait une générosité vibrante qui perçait la surface de ses rôles. Une humanité, une fêlure, un don de soi, une sensualité, une force, une personnalité tout feu tout flamme à fleur de peau, un rire, une émotion contagieuse, un insatiable appétit de vivre. Vraie Montréalaise épanouie dans sa ville d’abord. Disparue, vraiment ? Et meurt-on tout à fait après avoir laissé autant de traces sur son passage ? Prononcez le nom de Monique Mercure. Du coup, ses grands rôles remontent à pleins souvenirs en déferlante d’images et d’émotions, au théâtre comme au cinéma ou au petit écran. Elle a tant accompagné le Québec au long de ses révolutions artistiques. Quatre-vingt-neuf ans, en résidence de soins palliatifs pour un cancer depuis trois semaines ; de là, elle s’est envolée. Les grandes dames de nos scènes meurent beaucoup ces temps-ci. Même un acteur français immense comme Piccoli. On n’aura plus assez de mouchoirs pour les pleurer.

« En plus d’être une grande actrice, Monique Mercure était une merveilleuse folle, me lance la comédienne Monique Miller, une de ses chères amies. C’est pour ça qu’elle a pu jouer des personnages forts aussi éloignés les uns des autres, notamment au théâtre, la passion de sa vie. Avec son départ, ceux de Michelle Rossignol et de Renée Claude, une époque inspirée s’évanouit. »

Photo: Céline Lalonde Monique Mercure se destinait à l’origine à devenir violoncelliste, pour finalement choisir l’art dramatique, tantôt à l’écran, tantôt à la scène, comme ici dans «Un jour ou l’autre», de Brigitte Poupart, en 2008.

Lorsque Monique Mercure nous parlait du compositeur Pierre Mercure, dont elle fut l’épouse de 1949 à 1958 et qui lui donna trois enfants, ses yeux se mouillaient de larmes des décennies après la rupture. Avec lui, elle aura partagé aussi l’amour des harmonies. Monique Mercure, fille d’une pianiste, après ses études à l’école de musique Vincent-d’Indy, s’était d’abord rêvée violoncelliste, instrument dont elle joua toujours. D’autres horizons l’attendaient.

Élevée dans un milieu bilingue, sautant d’une solitude à l’autre, elle avait tant de cordes à son arc, cette artiste-là, qui étudia la danse auprès de Ludmilla Chiriaeff. Ajoutez des cours d’art dramatique à Paris sous l’enseigne de Jacques Lecoq, puis au Montreal Drama Studio. La culture dans son grand tourbillon créatif d’un Québec en explosion porta souvent son visage aux yeux obliques comme sa folle énergie. « Les artistes sont les seuls témoins, les seuls gardiens », m’avait-elle déjà confié en entrevue. Ajoutant plus loin : « Je crois en la parole des sages et des poètes. » Puissent ses propos trouver meilleur écho dans nos quotidiens chamboulés…

Consumée par la flamme

Au début des années 1960, la télévision ouvrait ses bras aux interprètes, pour ne plus les refermer. Sous le signe du lion, La petite patrie, L’héritage, Shehaweh, Providence, Mémoires vives et maintes émissions au petit écran lui auront valu au fil du temps de pénétrer le cœur battant des Québécois.

En plus d’être une grande actrice, Monique Mercure était une merveilleuse folle. [...] Avec son départ, ceux de Michelle Rossignol et de Renée Claude, une époque inspirée s’évanouit.

 

Sa présence réchauffa tant de films phares imprimés dans la mémoire collective. Dans Mon oncle Antoine, de Claude Jutra (1971), chef-d’œuvre explorant avec finesse la Grande Noirceur, la femme fatale du village, Alexandrine, objet de tous les fantasmes, lumière féminine émergeant du brouillard d’un village engourdi, c’était elle.

Son prix d’interprétation à Cannes en 1977 pour l’extraordinaire J.A. Martin photographe, de Jean Beaudin, l’avait émue autant qu’étonnée. Ce grand rôle, aux côtés de Marcel Sabourin, dans un road movie de couple en carriole, lui offrait un portrait de femme inoubliable, entre sourires en coin et francs coups de gueule.

Elle aura tâté de tous les genres, la banlieusarde dégourdie de Deux femmes en or, de Claude Fournier. Au soir de sa vie, comment oublier sa plongée dans cette femme atteinte d’alzheimer en ultime cavale à travers La brunante, de Fernand Dansereau (2007), offrant sa vieillesse en partage ?

Immense dame des planches qui interpréta Brecht, Genet et Shakespeare. Exigeante et éprise de transmission, celle qui au cours des années 1990 dirigea l’École nationale de théâtre éleva toujours aux nues cet art de mystères et de rituels quasi sacrés.

Michel Tremblay fut un grand compagnon de son voyage. Monique Mercure jouait dans Les belles-sœurs au début des années 1970, au Rideau Vert et ailleurs, le personnage de Rose Ouimet, avant de reprendre ce rôle pour le film Il était une fois dans l’Est, d’André Brassard. Et comment oublier sa merveilleuse présence de maturité dans Albertine en cinq temps, mise en scène par Martine Beaulne à l’Espace Go en 1995, pièce devenue téléfilm sous la gouverne d’André Melançon ? La faconde des figures féminines de Tremblay se soudait à sa personnalité flamboyante.

« Bien au-delà du talent, il y a le désir du théâtre, une flamme qui ne s’éteint pas, comme un brûleur. Celui qui la possède est marqué, prédestiné. Cette flamme-là me consumait », me confiait-elle. Ni les honneurs, ni les triomphes, ni les échecs n’auront fait vaciller cette flamme-là. Même pas sa mort, qui nous la garde vive.

 
1 commentaire
  • Daniel thérien - Inscrit 19 mai 2020 11 h 40

    Monique Mercure rendez-vous manqué ?

    Je crois que les acteurs (trices) donnent leur pleine mesure au théâtre. Pourtant, pour moi, Madame Mercure n'a donné la sienne qu'au cinéma. Malheureusement la seule fois que je l'ai vue au théâtre c'était pour son interprétation de Mère Courage à la NCT. Interprétation à laquelle je n'ai jamais cru. On me dira que le rôle de Mère Courage a un côté très froid, après tout elle gagne sa vie avec la guerre, donc l'interprétation de madame Mercure était dans la note de la pièce, oui peut-être...J'étais à cette époque placier à la NCT et j'ai dû la voir jouer une bonne vingtaine de fois avec une indifférence complète. Était-ce la mise en scène ? je ne crois pas. Je ne puis songer qu'à cette pièce où selon moi une grande actrice comme elle aurait dû donner sa pleine mesure. Elle avait une grande pièce entre les lèvres après tout. On reconnait, selon moi, une grande actrice, dans une pièce plus mineure. Je me souviens d'avoir vu Adjani à Paris dans : La dernière nuit de Marie Stuart, une pièce correcte , un peu entendue, sans surprises mais Adjani nous tenait le cœur à chaque seconde dans un étau, elle élevait la pièce. J'aurais souhaité voir Monique Mercure dans une “situation” convaincante. Au cinéma elle l'a fait avec J.A. Martin. Difficile de kidnapper plus l'écran que cela ! À sa décharge je dois dire que j'aime les actrices plus enflammées comme Frédérique Collin (maintenant oubliée ) ou Pol Pelletier ou Adjani évidemment. Peut-être finalement aimons nous les acteurs (trices) qui sont le miroir de ce que nous sommes. Tous s'entendent pour dire que Gabriel Arcand est un grand acteur, j'en conviens, moi il ne me touche pas. Sa fameuse réplique larmoyante dans les Plouffe : Y a pas de place pour les Ovide Plouffe dans ce monde” me laisse de glace. Au moment de devenir touchant , pour moi, il fait fausse note. Le jeu qui nous touche, malgré la psycho à 5 cennes que j'essaie de faire, reste un grand mystère. Merci pour J.A. et à un rendez-vous céleste peut-être ?