Les minorités modèles

The Book of Negroes. Avant d’être le titre d’un roman à succès canadien, il s’agit d’abord du nom d’un document bien particulier datant de la guerre d’indépendance américaine. Une longue liste de 3000 noms de Noirs survivants à l’esclavage aux États-Unis qui, pour avoir risqué leur vie pour la cause loyaliste des Britanniques, ont reçu la promesse de liberté et de terres, du côté de la Nouvelle-Écosse. Des Noirs affranchis, donc, en contexte de guerre, pour services rendus, alors que l’esclavage allait continuer à avoir cours tant dans l’Empire britannique que chez les Américains pour quelques décennies.

Je sais qu’il peut être dangereux de faire certaines comparaisons historiques et que différents moments de l’Histoire ne sont jamais identiques. Cela dit, je vois qu’il faut encore aujourd’hui invoquer les services extraordinaires rendus à l’État, au péril de sa vie, pour revendiquer les droits de la personne de base et l’accueil au Canada pour des personnes, majoritairement noires, qui ont fui le contexte américain il y a quelques années. Et ça me décourage.

Des familles, surtout d’origine haïtienne, qui sont passées par le chemin Roxham pour s’installer ici, travailler ici. Ces hommes et ces femmes redirigés vers les rôles de préposés aux bénéficiaires auprès de nos aînés, ou dans les usines de production alimentaire dont dépendent nos épiceries. Ces « anges gardiens » sous-payés parmi les sous-payés, pris en otages par les agences de placement qui s’arrogent une grande partie des salaires versés par les CHSLD et autres employeurs en manque de main-d’œuvre. Ces personnes qui sont toujours en attente d’une décision pour leur demande d’asile. Et celles qui sont aujourd’hui sans statut et qui ont donc difficilement accès au système de santé si elles sont malades de la COVID-19.

Cette semaine, les organismes de la Concertation haïtienne pour les migrant.e.s ont lancé une pétition à la Chambre des communes pour demander un « programme spécial assurant la régularisation du statut pour des raisons humanitaires, pour les demandeurs d’asile travaillant à la lutte contre la COVID-19, contribuant ainsi à la santé et à la sécurité de toute la population canadienne. » On cite le rôle central joué dans les services essentiels et les compétences que toutes ces personnes apportent dans des conditions exceptionnelles. On fait valoir que « l’expulsion de ces anges gardiens, aussitôt la bataille gagnée, irait à l’encontre de nos valeurs québécoises et canadiennes ». Et on a tout à fait raison.

Les demandes de cette pétition devraient aller de soi. Il est aberrant que l’on ait pu tergiverser sur la désirabilité, voire stigmatiser des personnes pourtant indispensables à nos sociétés. On ne devrait pas avoir besoin d’une pandémie pour prendre conscience de leur valeur. Et surtout, on ne devrait pas avoir à qualifier d’exceptionnels leurs sacrifices pour même considérer leur accorder les droits revendiqués. On ne devrait plus, comme au XVIIIe siècle, avoir à faire la liste des Noirs fuyant des conditions difficiles « méritant » de faire partie des heureux élus, alors que l’injustice persistera partout autour d’eux. On ne devrait plus avoir à risquer sa vie au front pour être accueilli et traité dans le respect et la dignité.

Les travailleurs essentiels méritent l’accès à la résidence permanente, non pas à cause de la COVID-19, mais parce que. Point. Tout comme leurs hausses salariales ne devraient pas être justifiées par la crise. Nul besoin d’être un être exceptionnel dans des circonstances exceptionnelles pour être rémunéré correctement.

Vous trouvez mon parallèle avec le Book of Negroes injuste ? Que dites-vous, par exemple, du combat pour les droits civiques des Canadiens d’origine chinoise ? Amenés ici plus ou moins librement pour construire le chemin de fer au XIXe siècle, et occuper d’autres emplois au service de l’Empire, ils ont vécu dans ce pays durant plusieurs générations sans avoir le droit de vote, le droit d’habiter certains quartiers, d’avoir accès à certains métiers, d’aller à l’université. Il a fallu que les jeunes se battent pour avoir le droit de s’enrôler dans l’armée durant la Deuxième Guerre mondiale pour, avec le statut de vétérans ayant risqué leurs vies, revendiquer avec succès qu’on mette fin à la ségrégation raciale.

Et puis, il y a le système d’indenture, qui a longtemps existé sous une forme ou sous une autre un peu partout dans les colonies britanniques, y compris ici : cette idée de faire venir des travailleurs domestiques ou agricoles, par exemple, et de ne pas les payer, ou si peu, durant une période prédéterminée dans des conditions exécrables, jusqu’à ce que l’affranchissement légal soit « mérité ». Ces systèmes migratoires douteux sont l’ancêtre des programmes d’immigration pour les travailleurs temporaires ou d’aide à domicile qui sévissent encore aujourd’hui, et dont on comprend enfin l’importance capitale.

Cette logique, donc, du « tu seras mon égal seulement si tu travailles fort pour mériter ce que moi, je tiens pour acquis », est une logique de charité arbitraire qui est bien sûr au fond incompatible avec l’égalité réelle. Un stratagème qui permet d’applaudir à des gestes prétendument magnanimes qui devraient être naturels. Un système si présent dans notre histoire — vraiment, les exemples abondent — qu’on le prend pour le sens commun, voire pour de la générosité toute canadienne.

Il faut donc absolument la signer, cette pétition. Mais il faudra aussi un jour que notre sens de la justice cesse d’être étouffé par le piège des listes de minorités modèles méritantes. Ça fait quelques siècles déjà qu’on s’est enfermés là-dedans. Ça commence à faire longtemps.

À voir en vidéo