Choisir l’avenir

Il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, d’autres qui doivent l’être, mais qui sont difficiles à entendre. Pour le premier ministre albertain, Jason Kenney, rien ne le fait sortir de ses gonds comme l’annonce de la fin prochaine de l’industrie pétrolière de sa province. Ses commettants et lui ont donc été servis la semaine dernière quand la députée verte Elizabeth May et le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, s’en sont pris au fleuron albertain. La première a déclaré que « le pétrole est mort » et le second, que les sables bitumineux n’ont plus d’avenir.

Les provinces des Prairies exigent depuis des mois, sinon quelques années, un plan d’aide pour le secteur pétrolier, qui en arrache. Le coup porté par la pandémie de COVID-19 n’a fait qu’ajouter à ses déboires. Et pour M. Kenney, la crise sanitaire est un argument de plus en faveur d’un soutien fédéral substantiel pour le secteur des hydrocarbures. Mais le premier ministre s’impatiente.

Le gouvernement Trudeau répète depuis des mois qu’un tel plan s’en vient, mais il tarde à passer aux actes. Le secteur pétrolier n’est pas oublié, mais pour l’instant, il est traité comme tous les autres. Il pourra bénéficier du nouveau crédit offert aux grandes entreprises pour faire face au choc de la COVID-19, à la condition que les compagnies répondent aux conditions énoncées.

Le chef bloquiste est d’accord pour que le secteur pétrolier ait droit au même appui que les autres secteurs pour surmonter la crise de la COVID-19 et préserver des emplois existants. Il approuverait aussi qu’on aide l’Alberta à diversifier son économie et à faire la transition énergétique, mais pour des raisons environnementales, il s’oppose à ce que le gouvernement appuie l’expansion des sables bitumineux. En plus, ce serait un investissement perdant, le prix du pétrole étant trop bas pour en assurer la rentabilité, a-t-il noté. Portée par un sentiment d’urgence face à la crise climatique, Mme May a pour sa part toujours demandé qu’on cesse de subventionner les énergies fossiles au profit d’une aide à la décarbonisation de l’économie, y compris en Alberta.

Les deux politiciens veulent que les fonds publics destinés au redémarrage de l’économie fassent d’une pierre deux coups et ne servent surtout pas à reproduire le statu quo, comme le laisse entendre M. Kenney. Les pressions de ce dernier, tout comme celles de ses alliés politiques et industriels, ne cesseront pas, car ce secteur a davantage que la COVID-19 à affronter. Il y a d’abord et avant tout la chute du prix du baril de pétrole, résultat d’une gestion désordonnée de l’offre par des pays producteurs. Le marché est déstabilisé et rien n’indique qu’on reviendra aux sommets passés. Ottawa n’y peut pas grand-chose.

Tout récemment, le fédéral a offert des fonds pour nettoyer et fermer les puits orphelins. Mais les gestes les plus coûteux politiquement et financièrement ont été posés il y a deux ans. Pour donner au pétrole albertain cet accès aux marchés étrangers que M. Kenney appelle de tous ses vœux, Ottawa a, en l’achetant, sauvé d’une mort certaine le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain.

Il est vrai que notre société a encore besoin de pétrole, mais le marché de l’énergie change. Dans le milieu financier, de plus en plus d’investisseurs et d’entreprises boudent le secteur des hydrocarbures. Des experts, comme Céline Bak, de la firme Analytica Advisors, ont maintes fois prévenu les investisseurs institutionnels des risques posés par une baisse de la valeur des actifs pétroliers sous l’effet de l’accélération de la transition vers une économie faible en carbone.

Selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie, publié le 30 avril, les seules ressources énergétiques à ne pas avoir souffert de la crise sanitaire sont les énergies renouvelables. (Il faut dire que la quasi-paralysie des transports a frappé de plein fouet les énergies fossiles.) Face à ce choc « historique », le directeur exécutif de l’agence, Fatih Birol, a prévenu : « Il est trop tôt pour déterminer les effets à long terme, mais le secteur énergétique qui émergera de cette crise [de la COVID-19] sera significativement différent de celui qu’il y avait avant. »

Le coup de massue infligé par la COVID-19 exige des gouvernements d’ajuster le tir. Ils ne peuvent simplement reprendre là où ils en étaient quand tout a été mis sur pause. Cet arrêt forcé a provoqué des interrogations sur nos valeurs et nos priorités collectives. Ce serait affligeant qu’on n’en tire pas des leçons et ne procède pas à des changements vers une société plus juste et plus respectueuse de l’environnement.

Le déficit budgétaire s’est gravement alourdi et ne peut être ignoré, mais le déficit écologique, lui, ne pourra jamais être épongé et ne fera que se creuser si nous restons toujours aussi dépendants des hydrocarbures. M. Kenney est choqué ? La vérité choque, en effet.

On peut aplatir la courbe des dommages environnementaux, mais à la seule condition d’agir maintenant, de façon décisive, avec solidarité et sens du bien commun. Comme on l’a fait face à la pandémie.


 
18 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 13 mai 2020 03 h 40

    Choquante vérité

    C'était en effet très choquant quand les Libéraux ont acheté TransMountain. C'était politique et pourtant n'a rapporté absolument rien aux Libéraux car ils ont perdu les provinces pétrolières encore plus. Ils devraient comprendre que ce n'est pas possible de faire plaisir aux malades du pétroles.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 13 mai 2020 05 h 10

    Malheur

    À quelque chose, malheur est bon. La pandémie actuelle est une calamité qu'il faut combattre, mais dont il faut en même temps tirer des leçons et des opportunités que nous n'avons pas eu la détermination de saisir et d'assumer jusqu'à présent, dont d'abord celle de réduire significativement notre dépendance aux énergies fossiles.
    L'occasion s'en présente et les astres sanitaires comme économiques sont alignés pour la saisir.

    Jacques Bordeleau

  • Daniel Gendron - Abonné 13 mai 2020 06 h 01

    Le pétrole canadien

    Le pétrole caanadien est davantage victime de la guerre des grands producteurs du domaine que de la Covid.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 mai 2020 09 h 20

      Et vous avez raison M. Gendron.

  • Robert Bérubé - Abonné 13 mai 2020 06 h 46

    Un début à tout

    Depuis le temps que l'on dit qu'il faut amorcer la transition vers des énergies plus propres, le moment est propice à s'y mettre. Merci.

  • Claude Bariteau - Abonné 13 mai 2020 07 h 27

    Le Canada survit avec un poumon en phase terminale et un autre, loin du premier, qui respire un air irrespirable. Mme May propose d'extraire le goudronné et M. Blanchet suggère une chimiothérapie sur ce poumon alors que le Canada poursuit son appui aux entreprises localisées en Alberta et à l'est de Terre-Neuve qui entendent tirer avantage du recours aux pétrole.

    Le problème est le coût actuel et les coûts futurs mais surtout l'approche en émergence en faveur des énergies renouvelables qui deviendra privilégiée dans les vingt prochaines années. Le Canada, état pétrolier qui s'est défini tel en favorisant l’essor des sables bitumineux et en faisant du pétrole sa source principale d'énergie et de revenu, a choisi son camp. Il supporte le poumon en phase terminale et cherche à minimiser ses effets sur l'autre poumon déjà mal en point.

    Dit autrement, cet État pétrolier avance avec une jambe à amputer tenu sur par béquilles et rêve de sous pour s’exhiber sur des scènes qui l’accueilleront. Quant on vit dans une province de ce pays pétrolier avec à la portée des énergies renouvelables pour promouvoir un environnement plus sain ici et ailleurs, il urge de penser l’avenir hors des sentiers dans lesquels le Canada s’est embourbé.

    Là se trouve le défi du peuple québécois pour créer son pays et l’aligner économiquement avec les ressources qu’il possède et développer des industries en les utilisant, ce qui implique un effort de recherche et des ententes avec des pays qui prendront cette direction.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 mai 2020 09 h 49

      Ah ! M. Bariteau. J’aime lire la justesse de vos propos et je suis d’accord avec vous presque 100% du temps. Mais pas ici.

      De quelles énergies renouvelables parlez-vous sans pétrole? L’hydroélectricité, mais après, qu’elles sont-elles? Est-ce que vous saviez que les panneaux solaires sont fabriqués avec du quartz et du charbon? Est-ce que vous saviez qu’on utilise des fours à charbon pour fondre le quartz et le charbon? Est-ce que vous saviez que les éoliennes sont fabriquées de fibre de verre à base de pétrole? Est-ce que vous saviez que dans la génération d’électricité par la biomasse on utilise du charbon et des pneus déchiquetés pour augmenter la température de la combustion?

      L’industrie pétrolière au Canada, subventionne, indirectement par ses consommateurs, toutes les énergies vertes qui sont intermittentes et très dispendieuses. C’est presque 50% pour les éoliennes. Le pétrole est la plus grande exportation canadienne et celle qui procure le plus de revenus dans les coffres fédéraux. Ottawa le sait cela et c’est pour cela qu’il va continuer à subventionner cette industrie en catimini. Nos sociétés auront encore plus besoin du pétrole dans l’avenir. Presque tous les objets que nous utilisons sont fabriqués à partir du pétrole dont l’ordinateur que vous vous servez pour écrire vos commentaires.

      Et que l’auteure nous dise que les seules ressources énergétiques à ne pas avoir souffert de la crise sanitaire sont les énergies renouvelables est démagogique. C’est vrai pour l’hydroélectricité, mais les autres énergies dites vertes, sans l’apport de subventions beaucoup trop généreuses, elles n’existeraient tout simplement pas. L’Allemagne a dépensé près de 725 milliards dans les énergies renouvelables pour rencontrer ses cibles écologiques qu’elle s’était fixées et elle n’a pas réussi. Ce n’était même pas proche. C’est pour cela qu’elle a recours au charbon pour générer 40% de son énergie électrique aujourd’hui.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 13 mai 2020 10 h 22

      Bonne métaphore.

    • Claude Bariteau - Abonné 13 mai 2020 13 h 54

      M. Dionne, je connais moins bien que vous les intrants venant du pétrole -ils sont nombreux- dans une multitude de biens de consommation et je sais que le recours au pétrole ne cessera pas d'un coup de bâton magique.

      Savoir ça ne m'empêche pas d'imaginer -l'imagination étant propre à l'homme, mais pas exclusivement- qu'il y a des correctifs qui s'imposent à une utilisation du pétrole dont les effets de production, de sa transformation et de son utilisation participe à la déterrioration de l'air, de la couche d'ozone, qui fut corrigée en partie selon les analyses de 2018, de la hausse du CO2, et de l'environnement.

      D'ici trente ans, des changements majeurs s'imposent. Vous le savez. Aussi m'apparaît-il important d'investir des énergies pour chercher à susciter le recours aux énergies remouvelables. Soit dit en passant, l'exploitation de sables bitumineux et le pétrole a nécessité la mise au point de technologies novatrices pour y avoir accès.

      Dans la création de nouvelles sources d'énergie, il y aura des erreurs, peut-être plus d'erreurs que de découvertes, mais il y aura des découvertes qui seront génératrices de changements. Je sais, comme vous, que le contexte actuel n'incite pas à penser hors des paramètres du pétrole. Je sais par contre que c'est seulement ainsi que des découvertes seront faites.

      Dans trente ans, je ne serai pas un témoin du monde. Peut-être que ce sera aussi votre cas. Je pense par contre que l'état que vous notez aujourd'hui ne sera plus du même ordre parce que l'usage du pétrole a franchi la frontière de l'acceptable au point qu'une conscience nouvelle émerge.

    • André Bastien - Abonné 13 mai 2020 22 h 59

      M Cyril, vous écrivez: "Nos sociétés auront encore plus besoin du pétrole dans l’avenir". Personne ne dit qu'on n'aura plus besoin du pétrole à l'avenir, mais on peut en réduire facilement l'usage de 50% en l'éliminant du transport, puisqu'il y a maintenant l'alternative du transport électrique.

      Quant à d'autres usages, par exemple, on peut recycler les plastiques alors que le pétrole brûlé dans les transports ne reviendra jamais sans compter les gaz à effet de serre et la pollution de l'air qu'il génère.

      Les énergies vertes sont subventionnées? Mais, en temps normal, l'ensemble des gouvernements du Canada subventionnent l'industrie pétrolière à raison de 3,5 milliards$ PAR ANNÉE, depuis de décennies: ça en fait de l'argent. Ça c'est sans compter les 12 milliards$ investis dans le pipeline TransMontain par le fédéral, l'appuie de 500 millions$ au gazoduc Coastal GasLink par Exportation et développement Canada du fédéral, le milliard$ investi récemment par l'Alberta dans l'oléoduc Keyston XL et sa garantie de prêt de 6 milliards$, etc, etc, ...

      Selon le Fonds monétaire international, la pollution de l'air du pétrole coûte 8 milliards$ par année aux canadiens quand on compte tous les effets sur la santé et autres.

      Il est temps que les gouvernements investissent dans d'autres domaines plus respectueux de l'environnement.