Un triste couronnement

Dans la grande noirceur où ils sont plongés, les militants libéraux se sont offert un moment de nostalgie samedi, à l’occasion d’une commémoration virtuelle du 50e anniversaire de la première victoire de Robert Bourassa, le 29 avril 1970. Avec le retrait d’Alexandre Cusson et le couronnement automatique de Dominique Anglade, on peut les comprendre de chercher refuge dans un passé plus glorieux. L’ancien premier ministre représente tout ce que le PLQ n’est plus.

M. Bourassa aurait certainement été à même d’évaluer le poids qui pèse actuellement sur les épaules de François Legault. Tous les chefs de gouvernement traversent des périodes difficiles, mais le stress provoqué par la crise d’Octobre est sans doute ce qui s’approche le plus de ce que M. Legault vit depuis des semaines. La différence est que le nouveau premier ministre avait seulement 37 ans et quatre petites années d’expérience dans l’opposition. Ses proches disent qu’il en est resté marqué, comme M. Legault le sera certainement par la COVID-19.

Avec le temps, celui dont on disait en 1976 qu’il était « l’homme le plus détesté au Québec » est devenu un véritable mythe au PLQ. Au moment où elle a été interrompue en raison de la pandémie, la course à la succession de Philippe Couillard s’annonçait d’une telle platitude que les années Bourassa prennent des allures d’âge d’or. Malgré les échecs constitutionnels retentissants qui ont marqué son dernier mandat, il personnifiait le nationalisme « raisonnable ». À côté de la Baie James, le Plan Nord de Jean Charest fait bien pâle figure, et la CAQ a ravi au PLQ l’étendard du développement économique qui avait fait sa fortune électorale.

  

M. Cusson a invoqué des raisons financières tout à fait plausibles pour justifier son retrait, mais il était vite devenu évident qu’il allait devoir se contenter d’un rôle de figuration. Sans expérience, sans appuis et sans autre programme que celui d’être le porte-voix des régions, il s’annonçait une proie facile pour Mme Anglade.

Ceux qui voyaient dans la députée de Saint-Henri–Sainte-Anne un aller simple pour un interminable séjour dans l’opposition avaient jeté leur dévolu sur un poids plume comme M. Cusson, parce que personne d’autre ne voulait se porter volontaire. Là encore, les militants libéraux ont de quoi être nostalgiques à la pensée qu’au congrès de janvier 1970, M. Bourassa avait dû l’emporter contre les deux ténors qu’étaient Pierre Laporte et Claude Wagner.

Cette fois-ci, les Pierre Moreau, André Fortin, Sébastien Proulx, sans oublier Denis Coderre, se sont désistés les uns après les autres. Certes, Mme Anglade n’est pas la première à être élue par acclamation. Dans un passé récent, cela a même été la règle plutôt que l’exception. Jacques Parizeau, Lucien Bouchard, Jean Charest, Bernard Landry, Pauline Marois l’ont également été, mais ils en imposaient par leur stature, tandis que Mme Anglade a hérité du trône par défaut, sans même avoir eu à exposer sa vision de l’avenir du Québec. Un bien triste couronnement, à l’image d’un bien triste parti.

  

Il était pour le moins étonnant d’apprendre que son équipe avait menacé le PLQ de poursuites judiciaires si l’échéancier de la course, qui prévoyait l’élection du nouveau chef à la fin de mai, était modifié. Certains auraient en effet souhaité que toute l’opération soit reportée d’un an. Ce délai n’aurait sans doute pas amélioré de façon significative les chances de M. Cusson, mais une conjoncture plus favorable aurait peut-être réveillé des ambitions.

Malgré les errements des derniers jours, M. Legault conserve l’appui massif de la population, mais il reste encore plus de deux ans avant la prochaine élection. Le premier ministre a affirmé de façon catégorique que le scénario d’une véritable hécatombe à Montréal, évoquée vendredi dernier par l’Institut national de santé publique du Québec, ne se réalisera pas, mais il est clair que des mois difficiles sont encore à venir.

Le ministre des Finances, Eric Girard, laisse déjà entrevoir une explosion du déficit et un réaménagement des dépenses gouvernementales qui imposeront des choix douloureux et feront inévitablement des mécontents. La popularité est chose éphémère en politique. À peine dix mois après la crise du verglas de 1998, Lucien Bouchard, qui en était sorti en héros, est venu à un cheveu d’une humiliante défaite, le PQ étant réélu avec moins de voix que le PLQ.

La population aura également deux ans pour prendre la mesure de Mme Anglade, qui demeure relativement peu connue. Cela ne sera pas nécessairement à son avantage. Là encore, l’exemple de Robert Bourassa est à méditer. En 1970, les stratèges libéraux s’étaient réjouis que le premier ministre unioniste de l’époque, Jean-Jacques Bertrand, déclenche des élections moins de trois mois après qu’il eut été élu chef. Ce jeune économiste de 36 ans faisait sans doute très moderne, mais on craignait que les Québécois le trouvent bien ennuyant s’ils avaient l’occasion de l’observer plus longuement avant d’être appelés aux urnes. Il leur a fallu des années avant de découvrir les côtés attachants de sa personnalité.

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