Dans le champ

À l’âge où on aime encore se regarder dans le miroir et où les problèmes engendrés par l’absence de coiffeur apparaissent majeurs, Simon est au nombre des jeunes gens qui ont répondu présent, en cette année de crise sanitaire, pour aller travailler aux champs.

Le premier matin, l’agriculteur d’Oka qui a accueilli Simon et ses camarades s’est montré sceptique et, conséquemment, un peu caustique. Des 8500 volontaires espérés par le gouvernement cet été pour aider à la ferme, au moins 6000 vont disparaître à la fin de leur toute première journée de travail, a-t-il laissé entendre.

« Et que va-t-il arriver des 2500 autres, Monsieur ? »

Ils vont tout simplement être partis avant la fin du premier avant-midi, a-t-il laissé tomber.

Aux champs, Simon devait suivre un tracteur qui faisait jouer, toute la journée, du country. Il a passé la journée à se pencher puis à se redresser, suivant tant bien que mal un sillon pour y planter des oignons. C’est la saison des semences qui commence, bien que quelques épisodes de giboulées puissent faire douter de l’à-propos du calendrier.

Après une première journée passée au champ, Simon est rentré chez lui, complètement épuisé, s’écrasant directement sur son lit, sans boire ni manger. Le lendemain matin, il a décidé de ne pas se lever pour y retourner.

Cependant, il aurait pu tenir plus longtemps. Deux semaines facilement, selon lui. Peut-être plus. Mais de toute façon, il aurait abandonné. Parce que ce n’est pas pour lui, dit-il. « Parce qu’il faut aimer ça, pour travailler si fort et si longtemps à partir du petit matin », dit-il. Ce qui n’est pas son cas.

En démissionnant, Simon a eu en quelque sorte le sentiment de rendre service parce qu’il manifestait d’emblée son honnêteté au maraîcher. « Si j’étais resté encore, a-t-il expliqué, j’aurais quand même quitté d’ici peu, c’est-à-dire à un moment où on aurait encore eu plus besoin de moi et où j’aurais été plus difficile à remplacer. »

Faut-il seulement aimer labourer la terre pour concevoir la nécessité et l’urgence de la remuer si l’on veut nourrir toute une population ?

L’alimentation, pour la plupart d’entre nous, est devenue une abstraction. Il est si facile de se couler dans des abstractions de nos jours puisque c’est bien dans l’abstrait que se passe l’essentiel de nos vies, loin des prairies, ce qui confine la réalité du monde à l’accessoire du réveille-matin qu’on pose au bord de son lit et que l’on regarde, le matin où l’on décide de ne pas se lever.
 

 

Pour réaliser Mouchouânipi, un documentaire terminé en 1980, Pierre Perrault était parti dans le Nord du Québec, au « pays de la terre sans arbre », vaste territoire ancestral du peuple innu.

Ces Autochtones ont migré pendant des millénaires pour gagner cette région nourricière de la rivière George. Ils allaient y chasser le caribou à coups de lances, les serrant de près sur l’eau avec leurs canots, dardant les flancs des bêtes tandis que celles-ci tentaient de gagner la rive.

Dans ce film, un Innu affirme s’être rendu près de Montréal et y avoir vu des troupeaux de vaches. Jamais il ne lui a pris l’envie, dit-il, de tuer ces vaches pour les manger. Ce n’est pas à ce coin de terre que revenait la responsabilité de le nourrir. Alors pourquoi, se demande-t-il, des hommes riches viennent-ils chez moi pour tuer les caribous ? Le caribou qui arrive, explique cet Innu, « il rentre pas juste pour les hommes riches, mais pour tout le monde, pour nourrir les enfants, tout ça ».

Devant la caméra, le propriétaire d’une pourvoirie se plaint de ne pouvoir engager d’Indiens, comme il dit, parce qu’ils finissent tous, immanquablement, par partir. Et un anthropologue d’expliquer que les Autochtones ne tiennent pas au même type de valorisation du travail que la société occidentale. « Le travail, ce n’est pas une valeur pour eux. Parce qu’ils n’en ont pas besoin, dans leur vie traditionnelle. » En revanche, une société fondée sur les labours, les semences et la récolte attend beaucoup du travail. Car l’agriculture demande une plus grande dépense d’énergie que la chasse. « Et si ça demande plus de travail, ça devient intéressant de faire faire la job par d’autres », constate l’anthropologue, analysant les racines de sa propre société.

Ainsi avons-nous engendré un monde qui préfère être servi par d’autres, lesquels feront les récoltes à notre place, quitte à les faire venir par avion d’Amérique du Sud à la belle saison. Et au bout du compte, nous récoltons de la graine de capitalistes.
 

 

La semaine dernière, Dominique Anglade, l’ancienne présidente de la CAQ promise au titre de cheffe du Parti libéral, apparaissait flanquée de Carlos Leitão, ancien ministre et chef d’orchestre d’une valse des compressions budgétaires, et du député Monsef Derraji, ex-directeur des jeunes chambres de commerce. Ils étaient réunis pour discuter de la « relance économique » au Saguenay. « Oui, on va vous aider », ont-ils dit.

Un des participants de la rencontre était GNL Québec, qui poursuit le projet de développer la production de gaz naturel, bien qu’il ait perdu les investissements d’un fonds du milliardaire américain Warren Buffett. « C’est très à la mode de parler de souveraineté alimentaire, a soutenu GNL, mais qu’en est-il de notre souveraineté économique ? »

Pour nous nourrir, selon l’UPA, nous ne sommes autonomes, au mieux, qu’à hauteur de 57 %.

Mme Anglade a fait plaisir à GNL en soutenant que l’environnement devait être vu comme un levier de développement économique, plaidant par la même occasion pour une révision des normes environnementales, afin de répondre davantage « à des besoins qui sont régionaux ».

N’est-ce pas ce qui s’appelle être dans le champ ?

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