Alimentaire, mon cher

Aux Jardins d’Ambroisie, Mariève Savaria et Francis Madore (ici avec Saule, la chienne Léa et Lou) tentent d’éduquer la clientèle aux défis de l’autonomie alimentaire et à la cuisine saisonnière.
Hugo B Cardinal Aux Jardins d’Ambroisie, Mariève Savaria et Francis Madore (ici avec Saule, la chienne Léa et Lou) tentent d’éduquer la clientèle aux défis de l’autonomie alimentaire et à la cuisine saisonnière.

Juste à côté du rang d’oseille, le pluvier kildir pousse des cris pour nous éloigner de ses œufs « plantés » au milieu du champ. Oui, les bébés peuvent naître dans l’oseille (et les choux). Le mâle kildir feint d’être blessé pour détourner notre attention. La chatte Minouchette rôde. Lou et Saule, quatre et six ans, veulent me montrer les œufs couvés « de proche », mais je reste à l’écart. Deux mètres de distance, mettons.

Aux Jardins d’Ambroisie, en Montérégie, on s’inquiète davantage de l’espace entre les plants et les animaux qu’entre les gens. La communauté de jardiniers guidée par le maraîcher Francis Madore est tissée serrée depuis le début du confinement. « Ça ne fait pas une grosse différence, nous sommes déjà confinés en temps normal », me glisse Mariève Savaria, conjointe, maman, cuisinière, auteure et jardinière.

Cette grosse famille d’une dizaine de personnes inclut les deux ouvriers guatémaltèques saisonniers, Manuel et Axel, qui font partie de l’ADN rural depuis une douzaine d’années. Tout le monde s’est fait pousser des racines ici et loge à la même adresse. Celle d’un idéal commun.

Se reconnecter avec la terre et ceux qui la cultivent est urgent. Parce que le sol et ce qu’on choisit d’y cultiver font partie de notre identité, de notre patrimoine alimentaire.

Les Jardins d’Ambroisie cultive environ 7 acres d’une terre qui en compte 26. Pour Francis, 49 ans, et Mariève, 45 ans, se nourrir est un geste politique. L’enjeu de l’autonomie alimentaire, sur toutes les lèvres en ce moment, ils y songent depuis 14 ans. Les petits fermiers bios comme eux fournissent seulement 4 % de nos légumes.

Les deux maraîchers voudraient même ajouter la culture des légumineuses à la quarantaine de fruits et légumes de leur étal : des bleuets, des camerises, de l’ail, des asperges, des laitues cœur-de-glace, des poires, des prunes, de la livèche, de l’oseille, du cassis, des vignes. On assure une diversité en plus d’être végétaliens et d’aider la clientèle à se familiariser avec les légumes « moches » (exit le gaspillage), les plantes vagabondes (ortie, champignons, camomille), les bases d’une cuisine à faible empreinte carbonique.

La fatigue est dans le pré

La Russie, premier producteur mondial de blé, n’exportera plus ses céréales jusqu’en juillet, apprenait-on la semaine dernière. François Legault semble avoir découvert depuis peu que nous ne sommes pas souverains dans l’assiette (à 57 %, selon l’UPA). Le PM nous encourage à exercer notre devoir patriotique aux champs faute de travailleurs étrangers cet été.

Le risque de pénurie alimentaire ne sourit à aucun gouvernement. Un peuple qui a faim peut facilement faire fi de la distanciation sociale pour brandir la fourche.

L’écolo-philosophe français Pierre Rabhi répète souvent que cultiver un potager est un geste politique. Et si la politique s’installe dans le champ, la saisonnalité et l’achat local touchent au cœur. L’éléphant dans la serre ? L’UPA. Comme le dit Roméo Bouchard, cofondateur de l’Union paysanne et auteur de L’UPA. Un monopole qui a fait son temps (2018), c’est une sorte d’État dans l’État.

Depuis la COVID, UPA ou pas, des abattoirs ferment, on euthanasie des cochons, on jette du lait et des œufs. 40 % de notre consommation d’aliments provient des États-Unis ou y transite en hiver et au printemps. Les trois quarts de nos terres cultivables produisent du maïs et du soja qui seront destinés au bétail (un peu à nos autos pour l’éthanol).

Mettre un élastique sur un plant de chou-fleur pour qu’y reste blanc, le faire dans des conditions pas seulement difficiles, mais absurdes, le faire sur des kilomètres de plants, c’est pas de l’agriculture

 

« Des abattoirs ferment. Toutes ces terres de maïs et de soya, ils vont faire quoi avec ? Ça va avec la demande de viande », note Francis Madore en me servant un bol de soupe aux fèves et tomates (de l’année dernière) sous l’érable à Giguère où la longue table de bois est installée.

« On encourage ce qu’il ne faut pas faire — la monoculture — et les fermes de taille moyenne font faillite », souligne Mariève Savaria. Effectivement, subventionner du porc québécois qui ira nourrir les Japonais deviendra une aberration alors que nous nous questionnons sur le prix des tomates l’hiver prochain. Peut-être que manger des tomates en hiver n’aura plus de sens non plus. Il y a des limites à se battre contre la géographie.

« La santé du sol et de l’être humain, c’est relié, constate Francis. Nous, chaque année, on se demande si on va continuer. Tous nos amis maraîchers se questionnent aussi. Cette année, c’est pire ; on ne veut pas rester pris avec des surplus faute de main-d’œuvre. » Effectivement, il y a des limites à engraisser le compost.

Heureusement, le marché Laurier, où Francis et Mariève tiennent kiosque, va finalement rouvrir le 14 mai. C’est la moitié de leurs ventes, en plus des 200 paniers aux familles. « On a la reconnaissance de nos clients, mais du politique ? Non ! On n’est pas soutenus par la société », poursuit le fermier.

« J’aide plein de gens à rester en santé, je ne pollue pas les rivières, mon bio est plus bio que le bio, s’indigne Mariève Savaria. Ce n’est pas du bio de masse sans biodiversité avec des Guatémaltèques embauchés pour mettre des élastiques autour des choux-fleurs. Mes choux-fleurs sont jaunes à cause du soleil et j’éduque les clients au marché. On ne reçoit rien pour ça ! »

La force des petits

Le jardinier maraîcher Jean-Martin Fortier (Ferme des Quatre-Temps) l’a rappelé dans une vidéo sur FB à la suite de son passage à TLMP la semaine dernière : les petits fermiers sont résilients. « C’est un lifestyle intéressant. Ce n’est pas le cas sur des grosses fermes. »

Une agriculture décentralisée qui nourrit des communautés locales, c’est ce que notre gouvernement devrait privilégier aussi.

Des paysans comme Francis ou Jean-Martin voudraient voir des contraintes levées qui leur permettraient de mieux fonctionner à petite échelle. « Les fermes ne doivent pas être des business comme les autres, martèle Francis Madore. Y a une fatigue avec la cadence de ce modèle-là. C’est un travail toffe. Mais toute la structure politique est basée sur des fermes de 500 acres dans le conventionnel. La Commission de protection du territoire agricole nous empêche de nous développer en communauté. Un propriétaire de 500 acres ne peut pas en vendre dix à un petit fermier qui pourrait en vivre. » Et pourrait nourrir tout un écosystème qui se serre les coudes, même à deux mètres de distance.

Vous l’aurez peut-être remarqué, le papier cul, ça se conserve bien, mais ça ne se mange pas.

Aimé plusieurs textes publiés dans le magazine culinaire québécois Caribou.Celui-ci donne la parole à Mariève Savaria (il date de janvier 2019) qui y parle de s’alimenterlocalement à l’année.

Dans celui-là (29 avril 2020), le comédien et chroniqueur Christian Bégin dénonce la mondialisation et notre dépendance aux ouvriers saisonniers, aux choux-fleurs blancs et à la « culture » de l’agro-business.

Souligné maints passages du livre de la journaliste Marie-Claude Lortie et de Jean-Martin Fortier L’avenir est dans le champ. Le jardinage domestique est en hausse.

En 12 fruits et légumes, on nous explique les dommages faits par les pesticides sur la santé de nos terres, des agriculteurs et des consommateurs.

Et Jean-Martin y va de ses conseils pour nous aider à planter radis, épinards, fraises, maïs, courges, etc. Un must cet été, version papier ou numérique.

Regardé la vidéo de Jean-Martin Fortier sur FB, parue après son passage à TLMEP, où il était plutôt silencieux. Il nous encourage à consommer les produits d’ici, mais aussi à faire un potager.

Noté cette phrase dans le livre de Roméo Bouchard L’UPA. Un monopole qui a fait son temps (2018) : « Les enjeux sont colossaux. C’est désormais la loi du libre-échange, des grandes multinationales, des semences OGM enrobées de pesticides toxiques, des engrais chimiques, de la grosse machinerie, des grandes meuneries, des grands abattoirs, de la Bourse de Chicago ; en un mot, le monde du capitalisme mondialisé, qui a tout pouvoir sur la qualité de nos aliments, l’utilisation de plus de 90 % de notre territoire habité, l’état de nos cours d’eau et de l’environnement en général, l’occupation (ou la désertification) de nos campagnes, notre sécurité alimentaire et, enfin, l’avenir de milliers de jeunes qui redécouvrent le goût de la culture de la terre et de la nature. »Point. Un essai essentiel.

(Merci à Zoé Dumais qui me l’a envoyé !)

En passant, l’agroalimentaire, c’est 7 % du PIB du Québec et 500 000 emplois.


JOBLOG

La ferme et son État
 

C’est le temps de visionner le documentaire La ferme et son État, du peintre-documentariste-auteur Marc Séguin, pour mieux comprendre les enjeux auxquels font face les petits fermiers et maraîchers québécois. Vous pourrez le faire gratuitement du 11 au 14 mai grâce au festival Ciné vert.

Une table ronde animée par la journaliste Catherine Mercier aura lieu le 14 mai à 19 h sur FB : « Pour une souveraineté alimentaire », en compagnie de Marc Séguin, de l’agronome Louis Robert, de l’agricultrice Maude Prud’homme et du professeur spécialiste en circuits courts alimentaires Patrick Mundler.


 

9 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 8 mai 2020 04 h 25

    Titre équivoque ET conclusion espiègle , Josée Blanchette !

    EnFin , un hommage bien senti aux agriculteurs et agricultrices,
    un retour à la terre , qui nous produit un service essentiel ,
    un reMerciement - du - jour , qui tardait à venir , hein ⁉️

    " La santé du sol et de l'être humain , c'est relié . "

  • Réjean Martin - Abonné 8 mai 2020 08 h 47

    on euthanasie des cochons ?

    on euthanasie des cochons, écrivez-vous ? pourquoi ne pas utiliser le verbe «abattre» plus adéquat ? Autrement, hélas, votre chronique ne nous apprend rien que nous ne savions déjà... dans un monde qui n'est pas près de changer...

  • patrick mougin - Inscrit 8 mai 2020 09 h 10

    Il est temps de se ré-inventer!

    On l'oublie trop souvent, mais notre alimentation fait partie de la solution à nos problèmes! Et cela dans bien des domaines, de la santé, de l'écologie, de l'économie, du bien etre ...! Une saine alimentation (et donc une une saine agriculture) est à inclure dans l'éducation qui semble etre une priorité !

  • Gilbert Troutet - Abonné 8 mai 2020 09 h 42

    La ferme et son état

    J'ai vu le film « La ferme et son état », un excellent réquisitoire en effet contre l'agriculture industrialisée préconisée par l'UPA et soutenue aveuglément par le gouvernement du Québec.

    Dans la campagne aussi, il faudrait raviver la devise « Maîtres chez nous » pour contrer « la loi du libre-échange, des grandes multinationales, des semences OGM enrobées de pesticides toxiques, des engrais chimiques, de la grosse machinerie, des grandes meuneries, des grands abattoirs, de la Bourse de Chicago ; en un mot, le monde du capitalisme mondialisé ».

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 8 mai 2020 11 h 08

    UPA

    Bravo pour l'avoir mentionnée!

    Adoptons avec 10 ans de retard le rapport Pronovost.
    Ouf y'était temps!