L’étrange guerre de monsieur T.

Le gouverneur Hogan du Maryland ne s’y est pas trompé. Ce républicain, souvent décrit comme modéré (socialement progressiste, fiscalement conservateur), a rapidement pris la mesure de l’ampleur de la tâche : il allait devoir mener deux combats. L’un contre un redoutable virus pour lequel il ne disposait ni de remède ni de vaccin. L’autre contre le gouvernement fédéral, qui a choisi de se positionner comme un prédateur plutôt que comme un chef d’orchestre.

Dans la foulée de la saisie dans le port de New York et par le gouvernement fédéral, en mars dernier, de 3 millions de masques N95 acquis par le Massachusetts, le gouverneur du Maryland a donc négocié en secret l’acheminement la semaine dernière de 500 000 tests venus de Corée du Sud. Pour éviter que le gouvernement fédéral ne les confisque, l’avion a exceptionnellement atterri au Maryland plutôt qu’à Dulles, et sous la protection de la garde nationale.

De la même manière, la gouverneure du Michigan, Gretchen Whitmer, navigue dans une mer houleuse, où les écueils sont triples : la pandémie, le choc économique, et le président… qui a appelé à la libération de son État. Directe conséquence de cet appel présidentiel à l’insurrection, Dayna Polehanki, qui représente la circonscription du 7e district au Sénat du Michigan, écrit jeudi, dans l’enceinte du Capitole du Michigan ces mots, glaçants : « Juste au-dessus de moi, des hommes armés de fusils crient contre nous. Mes collègues qui possèdent des gilets pare-balles les portent. » Légiférer en gilet pare-balles parce qu’on ne peut pas s’entendre sur une stratégie commune… Au fond, c’est le gouverneur Ned Lamont du Connecticut qui a les mots justes : « Désormais, nous sommes seuls. »

C’est exactement pour cela que les Pères fondateurs avaient pris le risque d’inscrire un président dans la Constitution (alors que leur plus grande peur était celle d’une tyrannie). Parce que les États fédérés ont tiré à hue et à dia aux dépens de l’Union, le préambule à la Constitution affirme clairement qu’il s’agit « de former une Union plus parfaite, d’établir la justice, de faire régner la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de développer le bien-être général. » Il faut éviter l’anarchie et les rivalités délétères… à tout prix.

C’est certain qu’il y a toujours des tensions entre les niveaux fédérés et le fédéral lors de l’attribution de fonds, mais les débats portaient traditionnellement sur le contrôle que pouvait exercer Washington sur leur emploi. Dans une logique fondée sur le principe de subsidiarité, au niveau local, les municipalités, les communautés sont sur la ligne de front. En cas de besoin, elles peuvent obtenir du gouverneur de l’État qu’il mobilise la garde nationale et octroie des ressources additionnelles. Et c’est lui qui, à son tour, peut se tourner vers le fédéral, dont la capacité de voir la situation globalement lui permet d’agir comme un guichet unique supprimant des rouages et des délais superfétatoires.

Or, il y a seulement quatre mois, ce rôle de pivot paraissait compris. Comparaissant dans le cadre de la procédure de destitution, la professeure de droit Pamela Karlan cherche à illustrer ce qui s’est passé avec l’Ukraine. Elle recourt alors à une analogie peu probable mais parlante : « Que penseriez-vous si, lorsque votre gouverneur se tourne vers le gouvernement fédéral pour obtenir l’aide que le Congrès a allouée en cas de catastrophe, le président répondait : “ J’aimerais que vous nous rendiez un service. [j’]enverrai les secours lorsque vous aurez qualifié mon adversaire de criminel” ». Cette image est aujourd’hui bien plus qu’une analogie, lorsque le président affirme, le 24 puis le 27 mars 2020, à Fox puis face à la presse, que « si les États veulent de l’aide » d’urgence, il va falloir qu’ils le « traitent bien », voire qu’ils « donnent quelque chose en échange ».

Cette stratégie ne le sert pas. Dans chacun des 50 États et le district de Washington, les électeurs (selon un rapport des universités Northeastern, Harvard et Rutgers paru le 30 avril) estiment que leur gouverneur gère mieux la crise que le président — avec un écart moyen de 22 points. Notamment dans les États pivots. Plus encore, un sondage NPR-PBS Newshour Marist montre que si 44 % des Américains approuvent la gestion présidentielle (un chiffre constant, celui que l’on voit le plus souvent), la variation la plus grande (et ce que l’on devrait surveiller) est dans le taux de désapprobation, passé de 49 à 55 %.

Le président a donc besoin de tirer son épingle du cafouillage pandémique. Il a accru ses pressions. Et les gouverneurs ont obtempéré, autant amadouer le président. Depuis, les quelques déclarations positives des gouverneurs démocrates de Californie, New York, du Nouveau-Mexique et du New Jersey servent de munitions électorales : elles sont au cœur de la dernière publicité électorale du président, publiée sur YouTube le 29 avril et intitulée « COVID-19. Promesse faite, promesse tenue ».

Ainsi, dans cette étrange « guerre contre un ennemi invisible », le président peine à trouver une manière de se dissocier de sa prise de décision désastreuse. Faute d’avoir pu faire porter le chapeau à des gouverneurs trop efficaces, il a mis plusieurs lignes à l’eau, et attend que le poisson morde. La Chine pourrait constituer l’un de ces appâts.

13 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 2 mai 2020 07 h 14

    La guerre n'est pas terminée

    On annonçait ce matin que le virus était hors-contrôle au Nouveau-Mexique. Au Mississipi et en Georgie, la réouverture n'est pas acquise. La réouverture de certaines plages en Californie a été accompagnée d'une augmentation de 22% des cas de covid. De nombreux américains appuient le confinement malgré les parades des milices du Michigan que le terroriste McVeigh fréquentait. Il (son entourage) comprend les limites à appuyer le déconfinement à tout prix. Le pari d'appuyer Gilead (remdesivir) et Moderna pourrait rapporter mais il est risqué à court terme et le cafouillage des tests «faits en America», plutôt que les tests allemands utilisés ailleurs, lui sera rappelé.

    Quant à l'argument chinois, les services de renseignement l'ont émoussé en rappelant que le virus ne portait pas de signature humaine. Selon des virologues européens, la Chine a avisé le reste du monde suffisamment tôt et avec une transparence qu'ils ont pu validé sur leur terrain respectif. Enfoncer ce clou rapellerait qu'il a été complètement sourd aux avis de ses propres services de renseignement. Les tarifs en récession évoqueraient la dérive d'Herbert Hoover qui a aggravé la dépression des années 20 en imposant des tarifs. Trump ayant échoué à rapatrier la production manufacturière, son industrie a besoin de la Chine.
    Quant à l'économie, il serait étonnant qu'elle en ressorte pétante de santé alors que le reste du monde sera en récession. Comme il s'est attribué la reprise d'Obama, il sera plus difficile de plaider l'irresponsabilité.

    Autres inconnues: le comportement électoral des américains, la tendance des jeunes à ne pas voter alors qu'il peut compter sur sa base sectaire et sur un certain nombre de zombipublicains.

  • Cyril Dionne - Abonné 2 mai 2020 10 h 03

    Ah ! Non, pas encore le méchant « Donald »

    Bon, rien de mieux que « varger » sur le méchant Donald Trump encore aujourd’hui. Coudonc, cette Chaire Raoul-Dandurand à l'Observatoire sur les États-Unis de l’UQAM, c’est tout ce qu’ils font? On aimerait bien avoir aussi des points de vue différents et qui vont à l’encontre de ces proverbiales lamentations sur le « Donald ».

    Ceci dit, les gouverneurs des différents états ont plus de pouvoirs législatifs et exécutifs qu’en a le président dans leur état. C’est pour cela qu’ils sont directement responsables des conséquences s’ils n’ont pas pris leurs responsabilités au sérieux. On parle du gouverneur Cuomo comme s’il faisait un travail formidable alors qu’il est directement responsable, avec le maire démocrate de New York évidemment, Bill de Blasio, de l’hécatombe qui sévit dans leur état.

    Enfin, dans cette guerre contre un ennemi invisible, les États-Unis, malgré sur tout ce qui est dit, tire mieux leur épingle du jeu que le Québec. Doit-on rappeler à notre gauche plurielle de Montréal que votre ville compte plus de 700 décès par million alors que la moyenne aux États-Unis est de 199? Si on exclut l’hécatombe de New York, disons poliment qu’on devrait se fermer la bouche lorsqu’on se compare à l’ensemble des USA. Dans la province de Québec, c’est de l’ordre de 237 morts par million et cette situation risque d’empirer dans les semaines à venir.

    En passant, selon les statistiques mondiales, ce virus tue 7% de toutes les victimes officiellement contaminés. C’est 70 fois le nombre de ceux qui décèdent de la grippe par année (0,1%).

    • Bernard Plante - Abonné 2 mai 2020 11 h 46

      Ainsi selon notre "expert qui sait tout mieux que quiconque" on ne devrait pas s'intéresser à Trump alors que celui-ci est en train de faire passer les États-Unis de démocratie à dictature juste sous nos yeux! Franchement.

      À part les radios poubelles et M. Dionne on ne voit pas qui pense ainsi. C'est ben pour dire. Pu capable.

    • Raymond Labelle - Abonné 3 mai 2020 09 h 19

      "selon les statistiques mondiales, ce virus tue 7% de toutes les victimes officiellement contaminés" CD.

      Pour connaître le taux de létalité du virus il ne suffit pas de prendre le nombre de personnes rapportées en ayant décédé par le nombre de cas confirmés (ce 7% suggère que c'est ce que vous avez fait). Voici pourquoi.

      Le nombre de cas confirmés dépend du testing. Les personnes asymptomatiques qui n’ont pas été testées ne font pas partie des cas confirmés. Plus on fait de tests, plus les chances sont meilleures qu’il y a ait correspondance entre les cas réels et les cas confirmés.
      Si un pays manque de tests, il concentrera l’administration de ceux-ci sur les personnes qui ont des symptômes. Dans cette division (décès du COVID/cas confirmés), on aura donc un nombre nécessairement plus grand comparé à d’autres pays où on a testé plus largement. C’est sans doute pourquoi la Corée du Sud et l’Allemagne ont des taux plus bas de décès/cas confirmés : parce qu’ils ont testé plus largement.

      Pour vraiment avoir une meilleure idée du taux décès/infections réelles (et non seulement tests positifs confirmés), il faudra attendre les tests séros. Un test séro c’est un peu comme des sondages d’intention de vote : au lieu de demander pour qui on pense voter, on teste la présence d’anticorps du virus. En extrayant un échantillon représentatif de la population, on a une idée de la présence du virus dans celle-ci. On n’en a pas encore vraiment, au Québec et au Canada en tout cas – il faut laisser le temps aux anticorps de se développer assez dans la population pour avoir une idée assez significative.

      Ceci dit, un taux de létalité de 1% ou même de 0,5% ferait énormément de morts, étant donné la très grande contagiosité du virus (avant symptômes, ça complique). Même avec un tel taux, ça en fait un pandémie grave. Le SRAS était plus létal, mais beaucoup moins contagieux. Le coronavirus pourrait finir par contaminer 60% ou 70% de la population.

    • Claude Gélinas - Abonné 3 mai 2020 10 h 12

      Lorsque l'état le plus puissant du monde a choisi par le biais de son Collège électoral, un groupuscule dépassé, un Président voyou, narcissique et menteur pathologique faut-il se surprendre que l'on s'attarde sur sa personne. Dans une démocratie corrompue par la puissance de l'argent, une Cour suprême et des tribunaux partisans que le Président s'empresse de désigner des conservateur et ce malgré l'opposition des Barreaux, sans systéme de santé digne d'un pays riche avec un niveau de pauvreté et d'inégalités en augmentation Monsieur Dionne souhaiterait que l'on regarde ailleurs.

      À la suite des nombreuses interventions de Monsieur Dionnne à la défende du Président américain se pourrait-il qu'il ait lui-même de la graine de dictateur, un Président qul'admire pour sa faconde et son ton hautain et méprisant prompt à toujours rejeter le blâme chez les autres, sans empathie, ni compassion et qui ne carbure qu'à l'argent toujours focalisé sur sa personne.

      Il faudrait bien qu'un jour Monsieur Dionne se mette à table et qu'il nous ponde un panagérique d'éloges et d'admiration envers le Petit Président qui dans cette crise de la pandémie n'a pas su démontrer le leadership et la capacité d'unir son peuple. Un Président qui selon le Guardian et le Boston Globe a du sens sur les humains.

    • Marc Therrien - Abonné 3 mai 2020 14 h 43

      M. Labelle,

      Vous conviendrez peut-être comme moi que ce qui nous intéresse vraiment, c’est la probabilité que nous avons de mourir quand nous avons le diagnostic de la Covid-19 et que nous en souffrons. Tant qu’on est asymptomatique et qu’on ne développe pas la maladie, la vie est belle, quoique beaucoup moins qu'avant, bien entendu.

      Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 3 mai 2020 16 h 47

      "Tant qu’on est asymptomatique et qu’on ne développe pas la maladie..." MT

      Quant aux personnes qui finissent par développer des symptômes, c'est avant l'apparition des symptômes, alors qu’elles auraient pu croire que la vie était belle, qu'on est le plus contagieux - ça on l'a établi.

      Il y a incertitude quant à savoir si des personnes ayant contracté la virus et qui n'auront eu que peu ou pas de symptômes ont une capacité de le transmettre et dans quelle mesure.

      Espérons que les gens ne tiennent pas compte seulement de la probabilité d'attraper eux-mêmes la maladie, mais aussi du potentiel qu'ils ont de la transmettre.

    • Raymond Labelle - Abonné 3 mai 2020 17 h 00

      De plus. il ne faut tenir seulement compte des décès. On peut sortir très amoché d'avoir contracté la maladie même si on n'en meurt pas. Parmi les survivants des soins intensifs, souvent des séquelles permanentes importantes et, même sinon, des mois de réhabilitation nécessaire après des jours alités sous sédatifs et respirateur (ce qui est très dur sur le système, les poumons et l'ensemble des organes).

      Et même parmi les gens qui n'aboutissent pas aux soins intensifs, on découvre des choses troublantes, des symptômes bizarres. On se demande si peut provoquer ACVs dans certains cas par exemple. Les effets de ce virus sont encore loin d'être tous connus.

    • Raymond Labelle - Abonné 3 mai 2020 17 h 00

      En résumé M. Therrien, se dire "moi, moi j'ai X chances sur 100 de mourir", c'est un peu court, car on peut causer la mort de quelqu'un d'autre, ou des domages à d'autres en propageant le virus, et il ne faut pas oublier les conséquences négatives importantes autres que la mort.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 2 mai 2020 16 h 34

    « rien de mieux que ''varger'' sur le méchant Donald Trump encore aujourd’hui.» (Cyril Dionne)



    En effet, pourquoi les journalistes perdent-ils leur temps à publier des articles sur ce type qui n'est simplement que le président des États-Unis d'Amériques?

  • Richard Dufour - Inscrit 3 mai 2020 09 h 20

    Parlez-en en bien, parlez-en en mal mais.............

    Permettez moi de réagir à vos commentaires.

    Le cas Trump est particulier, unique à la solution cornélienne.

    Trump sans la presse n'est rien. Imaginez Trump sans Tweeter ? Êtes-vous d'accord avec cet énoncé ?

    Pourquoi la presse convre t'elle Trump alors ? J'ajouterais "et pas qu'un peu" ! Les journalistes se font insulter, intimider, expulser et quand même couvrent ce président hors normes.

    Y aurait-il, comme une des nombreuses raisons, notre coté voyeur. Je fais souvent l'analogie du cas Trump avec les bagarres au Hockey, tout le monde condamne et tout le monde regarde.

    Je me met dans la peau des journalistes lors de la déclaration de Trump au sujet du Lysol. Auraient-ils dû se taire, ne pas en parler ? À tous les jours avec trump, il se passe quelque chose qui dépasse l'entendement.

    Y a pas à dire, Donald Trump est dangereusement distrayant par le seul fait de notre demande aux journalistes de relayer ses inepties.

    je répète, le probléme est cornélien !

  • Claude Gélinas - Abonné 3 mai 2020 12 h 18

    Les riches amis de Trump cherchent à tirer profit du coronavirus. (extrait du Guardian ) Partie 1

    Dans son dernier livre " Discuter avec les Zombies ", l'économiste et chroniqueur du New York Times, lauréat du prix Nobel, est au sommet de son art en éviscérant ceux qui ont entraîné l'Amérique vers le bas

    Les ennemis de Krugman sont les «idées zombies» du titre de son livre, en particulier la croyance que les déficits budgétaires sont toujours mauvais et l'idée que les réductions d'impôts pour les riches peuvent jamais bénéficier à quiconque autre que les ploutocrates qui ne cessent de plaider pour eux.

    Les mêmes arguments fatigués en faveur de dorloter les riches ont été déployés à maintes reprises, par les présidents républicains de Ronald Reagan à Donald Trump , même s'il n'y a jamais eu la moindre preuve sérieuse pour les soutenir.

    Ces efforts incessants sur cinq décennies ont abouti à la réduction d'impôt de Trump, décrite par le consultant politique Rick Wilson comme un chef-d'œuvre de «gigantesques cadeaux gouvernementaux, de dépenses non financées, de dettes et de déficits massifs et d'un catalogue de cadeaux capitalistes copains».

    Wilson a également identifié l'effet des milliardaires sur la capitale nationale. Washington, écrit-il, est devenu «la syphilis pharmacorésistante des climats politiques, largement imperméable aux traitements et très contagieuse».

    Les colonnes de Krugman agissent comme un flux constant d'antibiotiques, visant à restaurer l'importance des sciences économiques qui ont été si bien déplacées par l'idéologie républicaine morte de cerveau.

    Paul Krugman est à son meilleur niveau orwellien ici: "Lorsque vous affrontez des arguments de mauvaise foi, le public doit être informé non seulement que ces arguments sont faux, mais ils sont en fait faits de mauvaise foi."

    Krugman écrit également que «même en posant les bonnes questions comme« ce qui arrive à l'inégalité des revenus »» incitera bon nombre de conservateurs à «vous dénoncer comme non américain». Et c'est pire pour les climatologues, qui sont confrontés à la pe