Je le sais pas (2)

«Dis, ma chérie? Tu penses que ça se terminera quand les arcs-en-ciel?» – Je le sais pas…
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Dis, ma chérie? Tu penses que ça se terminera quand les arcs-en-ciel?» – Je le sais pas…

Les services essentiels

L’ado apprend Imagine au piano, l’amoureux français gratte le Tango de l’ennui à la guitare et me chante Anastasie, l’ennui m’anesthésie. J’enfourne les miches de pain au four en me disant que la domesticité, ça vous occupe les deux mains aussi.

Heureusement, pas d’orage à l’horizon, tout baigne, on navigue à vue et on sent encore la bravoure avec quelques percées de découragement. Ça devrait bien aller, mais, eh, nous n’en sommes pas à un mensonge près. Ça ira où ?

— On va recommencer l’école quand, maman ?

— On le sait pas vraiment. Ils disent en septembre. Ils peuvent reculer n’importe quand. Ça va dépendre des morts. La vice-première ministre a remercié les ados officiellement cette semaine pour leurs efforts.

— Oui, mais les écoles primaires rouvrent le 11 mai.

— Tu devrais peut-être y retourner, réviser tes tables de multiplication, les accords de verbe ? C’est jamais mauvais, tu sais.

— Hahaha. Y a Internet. Pas besoin.

— Ouin. D’ailleurs, j’ai deux mots à vous dire à tous les deux. Lâchez vos maudits écrans. Vous sauverez pas le monde comme ça. On a besoin d’hommes vaillants. Des Vikings pour travailler aux champs !

— Mais JE télétravaille, MOA.

— Et MOA aussi, je fais l’école à distance !

Je retourne sortir les pains du four. J’évite le gluten. J’évite les chicanes. J’évite l’avenir. Je sauve mes miches.

La morale de ce tango, tout à fait utopique, c’est que c’est pas interdit de rêver. C’est que si tous les prolos, au lieu d’aller pointer, décidaient un jour de s’arrêter.

L’avenir est fait de passé qui radote

— Tu sais ce que j’ai remarqué, maman ? L’avenir crée de l’anxiété et le passé nous rend nostalgiques. Finalement, on n’est jamais dans le moment présent.
— C’est le principe du « ici maintenant ». Y a tout un courant philosophique qui en traite, tu sais ? Le bouddhisme, mais aussi quelques vieux hippies qui en fumaient du bon en lisant Carlos Castaneda.
— Ah, le livre sur ta table de chevet ? Je l’ai vu. Moi, des fois, avant de m’endormir, je loope.

— Tu « loopes » ?

— Je me pose des questions, genre, est-ce qu’on se rappelle de notre vie après la mort ?

— Je le sais pas, j’ai oublié…

–– Hahaha ! Moi, je me dis une chose en tout cas. C’est nous, le virus. La COVID, C’EST le vaccin !

— Le biologiste Boucar Diouf a amené ça autrement dimanche soir à TLMP : « La planète nous envoie un message. »

— Je l’aime, lui. Tu as vu ma story sur Instagram ? Tiens !

« People buy stuff they don’t need with money they don’t have to impress people they don’t like. »

— Tu as tout compris. Et c’est précisément pour cela que le gouvernement relance l’économie.

J’ai rendez-vous avec vous

— Du coup, on célèbre quoi, ma chérie ?

— Mon roman d’amour ! J’ai terminé au-jour-d’hui. Je l’ai envoyé à l’éditrice.

— Oh ! À notre histoire, alors. Putain ! 16 mois, c’est un record !

— Parle pour toi ! J’ai vécu 25 années en couple durant ma vie, deux divorces aussi, mais c’est la première fois que je « confine » avec un homme. De l’inédit.

— À l’imprévu, alors. On ne sait pas où on va, mais on y va…

— Personne n’aurait pu prédire ça. C’est ce qu’Esther Perel, la grande gourou de l’amour, affirme : les désastres agissent comme des accélérateurs, les gens ont une conscience aiguë de leur mortalité, ils se quittent soudainement, des amoureux se mettent à vivre ensemble, des bébés imprévus vont naître. On vit main-te-nant. Pis on ne sait rien.

— J’adore nos rendez-vous galants, même confinés.

— C’est exactement ce qu’Esther dit de faire. Et nous l’avons fait d’instinct dès le début. On s’habille, on se met sur notre 36 et on se date, comme avant. On ne peut pas passer notre vie en mou.

On n’a pas nécessairement les réponses qu’on aimerait avoir

Jeux de société

— Tu veux jouer à Catan avec nous, Hugo ? Ça nous prend trois joueurs.

— Un jeu de société ? ! Ben pourquoi ? Y a encore de l’électricité !

— OK, c’est la plus vieille qui commence. C’est dans les règlements.

— C’est le seul règlement dont tu te souviens, bien sûr.

— Maman ! Tu fais n’importe quoi.

— C’est vous qui trichez ! Je vais mettre un cat pic sur Insta. Tant pis pour vous.

— Qu’est-ce que t’as écrit ? « #catwisdom » ! Oh my God ! J’ai une mère hashtag. J’ai honte !

Jojo en gris

— J’ai des cheveux gris qui poussent.

— Ma mère est cool ! Tu es #greyhairmovement.

— Le monde entier fait une fixation capillaire, à part Billie Eilish.

— C’est chill. Ça te donne un look « spirituel ». Ça va avec toi, maman, l’ayahuasca pis tes cartes de tarot.

Inondations passagères

— Tu pleures, ma chérie ?

— Ben oui. Les lecteurs m’écrivent leur désarroi. En plus, ils veulent des accusés de réception.

— Ils exagèrent, non ?…

— Ils ont besoin d’une oreille. J’en ai que deux. C’est l’effet cumulatif. Je n’y arrive plus. C’est parti en sucette, comme dit Isa.

— Viens là. Je vais consoler tes lecteurs.

Mouroir mouroir, dis-moi qui est la plus vieille ?

— Mamie vient de m’écrire ! Y a un cas de COVID dans sa résidence.

— On va la revoir quand ?

— Je le sais pas… Franck a perdu sa mère de 96 ans y’a trois semaines dans sa résidence.

— Hein ? Elle est morte ? Il doit être triste ! Il s’en occupait tellement.

— Il me dit qu’il est chanceux de l’avoir côtoyée. Il a bien profité de sa présence. Franck est exemplaire, c’est un vrai sage. Il a lâché prise. C’est la seule façon de faire ça. On contrôle rien.

Amours pixels

— Maman ! On va présenter un Power Point à la mère de ma blonde. On veut vivre ensemble pendant la pandémie. Si ça dure un an, on va virer fous.

— Un Power Point ? Y a quoi dedans ?

— Ben, on dit qu’on est prêts à aller passer un test de dépistage. Pis que je vais l’aider avec ses maths et la vaisselle. Pis elle demande ça comme cadeau de fête de 15 ans.

— Tu vas faire quoi pour son anniversaire ?

— Aller lui chanter Bonne fête sous son balcon.

— Vous êtes les Roméo et Juliette de la COVID. Ils avaient votre âge, d’ailleurs. J’ai même vu leur balcon à Vérone.

— Ah oui ? Ils avaient une pandémie eux aussi ?

— Oui et non. Deux familles qui se détestaient et les empêchaient de s’aimer, et il y avait aussi une épidémie de peste. L’amour a toujours aimé les obstacles.

Darwin Awards (avec l’accent français)

— J’ai acheté un gallon de gel hydroalcoolique, mon Viking ! 69 $ en solde !

— Du gel pour les mains ou pour les injections ?

— Hahaha. Je l’ai pris à la pharmacie. Je suis certaine qu’ils vont avoir des cas d’intoxication.

— Tu sais ce que disent les Darwine Awardze ? On ne devrait pas dissuader les personnes qui veulent en faire l’essai. Ce serait aller contre les lois de la sélection naturelle.

Découvert le disque Bleu pâle d’Émile Bourgault, 16 ans, sur Spotify. Mon pianiste d’ado est en admiration devant son copain auteur-chanteur-compositeur qui s’exprime en français (un exploit). Le slameur-écrivain David Goudreault y est allé d’un commentaire : « Sérieux, ça se passe ! Bravo ! » Y a même une toune sur Saint-Lambert. En attendant de le voir en show… je l’aime ici.

Adoré cette entrevue avec la thérapeute de couple Esther Perel. Utile en temps de confinement, en solo ou en duo. Le seul endroit où nous ne sommes pas confinés est dans notre imaginaire. Toutes les émotions contradictoires circulent en ce moment. Et il est essentiel de les nommer. La santé relationnelle fait partie de la santé mentale et physique. 

Elle vient d’ajouter trois épisodes à son balado Where should we begin ?, sur des couples en quarantaine.

Savouré ce montage d’experts qui ne savent plus rien. Ça change des gérants d’estrade qui savent tout.

Acheté le dernier Elle Québec à l’épicerie (mai 2020). Cela faisait des années que je n’y avais pas plongé le nez. Une jaquette bleuepatriote, « Seuls ensemble », m’a attirée. L’équipe s’est retournée très vite, quelques textes de circonstance, mais aussi des choses du passé, comme une page complète sur « J’ai testé… la lamination des sourcils ». Alors là, je crois que les 100 $ pour que Joana vienne vous épaissir le sourcil à domicile prend une tout autre signification. À lire avec un regard COVID. Sur le site Web, par contre, on explique comment se fabriquer un masque. Les fashionistas vont s’en donner à cœur joie.

 

Aimé cet article du journaliste David Wallace-Wells du New York Magazine « We still don’t know how the coronavirus is killing us » qui nous expose toutes les mutations (?) du virus depuis six mois et les découvertes quasi quotidiennes qui sont faites par les médecins sur le terrain. Non seulement effrayant, mais fascinant.


JOBLOG

Des voix contraires

Écouter l’excellente entrevue avec l’anthropologue en santé, épidémiologiste et spécialiste en santé publique suisse Jean-Dominique Michel, menée par Stephan Bureau, et se dire que les avis sont bien partagés, notamment sur l’usage de la chloroquine. Cet expert qui a attrapé la COVID n’y va pas de main morte pour parler de la propagande médiatique/économique/pharmaceutique : « Il y a une lutte de pouvoir énorme des réseaux d’influence […] La médiocrité et l’incompétence ne sont pas des délits pénaux. ». Son blogue ici aussi.


 
8 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 1 mai 2020 04 h 35

    «L’amour a toujours aimé les obstacles.»

    Pensif. !!! L'amour se fout des obstacles. L'amour ne connait (vouvelle ortho de '90) obstacle(s) et jamais ne connaitra. L'amour est «maintenant»... L'instant aigu, grave, etc. Perplexe (ou circonflexe) ?! !? (!) Encore une fois du Joblo à son meilleur. Carpe

    JHS Baril

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 1 mai 2020 05 h 34

    Pourquoi pas devenir son propre gourou ⁉️


    Grand MERCI , Josée Blanchette , de partager
    ces bienveillants témoignages si attendrissants ‼️
    ET , tu as raison :
    " Le seul endroit où nous sommes pas confinés ,
    est dans notre imaginaire . "

    " L'imaginaire , c'est ce qui tend à devenir réel . "
    ( André Breton )

    • Pierre Samuel - Abonné 1 mai 2020 11 h 15

      @ Mme D'Aigle,

      Où comme le chantait également le grand Félix : < Quand pieds et poings liés / Vous nous avez détruits / Guéris et délivrés / Nous sommes repartis / La liberté, ami( e ), est au fond d'un cachot / Comme la vérité sous l'épaisseur des mots. >
      < Les escaliers devant >, 1969, in < Tout Félix en chansons >, Nuit Blanche Editeur, 1996.

      Salutations !

  • Frédéric Lavoie - Inscrit 1 mai 2020 07 h 41

    Un jour, ils se rappelleront...

    C'est magnifique de mettre en scène les parents et les adolescents. Comme à l'habitude, vous, chère metteure en scène de la vie, vous nous apportez réconfort et juste assez de cette dose d'espoir pour trouver l'énergie au fond de nous pour se renouveler intérieurement et continuer à croire que cela vaut la peine d'inspirer nos adolescents-es, d'être là pour eux, car en bout de piste, c'est aussi être là pour nous, notre avenir collectif. Ce lien parental (cet âge de transition) en est un autre qui nous met à l'épreuve. On est si souvent dans des zones où on pourrait tout lâcher, abandonner. En anglais, on vous taxerait du beau "silver lining", vous êtes ce matin ce fin jet de lumière dans le brouillard. Merci grandement.

  • michel labrie - Abonné 1 mai 2020 11 h 09

    on contôle rien

    ''Franck est exemplaire, c’est un vrai sage. Il a lâché prise. C’est la seule façon de faire ça. On contrôle rien''.
    J'ai l'impression d'avoir lu ma biographie en résumé. Dans cette simple observation je me prends à repenser aux choses importantes de ma vie et je suis bien en accord avec cela; je n'ai jamais rien contôlé, à part la température du four à l'occasion.
    Je pense que vous, J B , êtes à son meilleur pendant ce confinement. Confinement n'est d'ailleurs pas loin de rafinement...

  • Marc Therrien - Abonné 1 mai 2020 17 h 47

    J'sais pas ce que j'veux


    En ces temps de présent figé qui ne saurait être désiré comme éternité avant la mort et où l’avenir peut être éprouvé comme néant, quand il s’agit de penser à l’économie et à la santé pour décider laquelle devrait avoir préséance, je médite avec le Dalaï Lama : « Ce qui me surprend le plus dans l'humanité ? Les hommes... parce qu'ils perdent la santé pour accumuler de l'argent, ensuite, ils perdent leur argent pour recouvrer la santé. Et ils se perdent dans d'anxieuses pensées sur le futur au point de ne plus vivre ni le présent ni le futur. Ils vivent comme s'ils n'allaient jamais mourir... et meurent comme s'ils n'avaient jamais vécu. »

    Marc Therrien