Le choix du moment

Mardi, les premiers ministres fédéral et provinciaux ont rendu publique ce qu’ils ont appelé leur « approche commune de santé publique au soutien de la relance de l’économie ». N’espérez pas un plan mixte. Il ne s’agit que de larges principes et de vagues critères pour encadrer le relâchement de l’étau. À voir le rythme adopté par chacun, en particulier au Québec, on comprend cependant que les gouvernements interprètent ces balises à leur manière. Ce qu’ils ont toujours eu le pouvoir de faire.

Le document le dit d’ailleurs. Chaque gouvernement pourra appliquer des « mesures différentes à des moments différents » en tenant compte de sa situation respective. On s’engage toutefois à maintenir la coordination et la collaboration qui ont prévalu depuis le début de la pandémie.

Ottawa ne peut dicter les règles gouvernant le confinement, à quelques exceptions près, comme l’isolement des voyageurs arrivant de l’étranger. Les provinces, elles, ont les pleins pouvoirs sur les municipalités, écoles, hôpitaux et nombre d’industries, dont le commerce de détail. Elles ont quand même besoin de l’appui d’Ottawa qui, durant cette crise, assure une grande partie de l’aide financière d’urgence en plus de soutenir la recherche.

On s’est donc entendu, mais a-t-on compris lesdits critères énoncés ? Le premier exige la maîtrise de la propagation de la COVID-19, qui se mesurerait à la capacité du système de santé de gérer les nouveaux cas, à l’existence de ressources suffisantes en réserve et à une stabilisation du nombre d’hospitalisations ou de nouveaux cas. En vertu du second critère, il faudrait disposer d’une « capacité suffisante pour dépister, retracer et isoler tous les cas ». On parle aussi d’une capacité accrue de fournir des soins aux patients, et pas seulement à ceux atteints de la COVID-19, et ce, avec quantité suffisante de matériel de protection individuelle et de médicaments.

On a reproché les appels à la prudence du premier ministre fédéral Justin Trudeau, mais ils n’étaient que l’écho des avertissements de la Dre Theresa Tam, la grande patronne de la santé publique fédérale, et des réserves de plusieurs provinces qui n’estiment pas avoir encore réuni les conditions nécessaires au déconfinement.

L’Ontario, dont les écoles publiques resteront fermées au moins jusqu’au 31 mai, a divulgué lundi une « feuille de route » en trois étapes pour relancer l’activité économique, mais sans offrir d’échéancier. Ce n’est pas pour rien ; le nombre de cas y évolue en dents de scie et mardi, la province a rapporté une nouvelle flambée.

Le Québec observe un ralentissement du nombre de nouveaux cas à l’extérieur des CHSLD et des résidences pour personnes âgées, mais il demeure l’épicentre de cette pandémie au Canada. Malgré cela, il est le premier gouvernement à annoncer la date de la réouverture des écoles primaires.

Cette annonce a d’ailleurs mis en relief la contradiction qui existe entre notre souhait collectif d’en finir avec l’isolement et nos appréhensions personnelles de contracter la maladie en fréquentant certains lieux publics. Le retour des enfants dans les garderies et les écoles primaires sera volontaire et on est déjà témoins du tiraillement que cela provoque.

Le Québec est une des provinces qui fait le plus de tests par habitant, mais il n’a pas encore la capacité de faire un dépistage à plus grande échelle ni de retrouver tous les contacts des personnes atteintes afin de les forcer à s’isoler 14 jours et ainsi limiter la contagion. C’est pourtant un des critères convenus. On a de toute évidence préféré celui de la stabilisation des hospitalisations.

En Colombie-Britannique, on a mis la barre beaucoup plus haut. Il n’est pas question d’y atténuer les restrictions tant qu’il ne se sera pas écoulé quelques jours sans nouveau cas, a averti la responsable de la santé publique. Un des premiers gestes qui sera posé sera la reprise des chirurgies électives.

Des provinces ne rapportent plus de nouvelles infections depuis quelques jours. C’est le cas du Nouveau-Brunswick et de Terre-Neuve-et-Labrador. À l’Île-du-Prince-Édouard, on en a déclaré une seule en 12 jours. La courbe s’aplanit, y compris au Québec. Mais même s’il affiche le plus grand nombre d’infections et de décès, il se montre le plus pressé à jeter du lest.

Un sondage Léger, réalisé en collaboration avec l’Association des études canadiennes et dont faisait état CTV mardi, montrait que les Québécois seraient moins effrayés que les autres Canadiens de contracter le virus. Cela inquiéterait 51 % des Québécois, comparativement à 64 % des Ontariens, 59 % des habitants des provinces atlantiques et 55 % de ceux des Prairies. Les francophones seraient encore moins apeurés (47 %).

Pour fonctionner, toutes les mesures doivent demeurer en place assez longtemps pour éviter une résurgence de l’épidémie, confiait il y a quelques semaines l’expert en santé publique Benoît Massé. Mais cela exige que le gouvernement jouisse du soutien inébranlable de sa population, dont la patience est ainsi mise à rude épreuve.

Il revient alors aux gouvernements de trouver un juste équilibre entre respecter un tant soit peu la limite des citoyens et les exigences de la santé publique afin de ne pas mettre inutilement des vies en danger. Un choix difficile qui est finalement politique.

1 commentaire
  • Pierre Rousseau - Abonné 29 avril 2020 08 h 03

    À quel moment la règle devient-elle inapplicable ?

    Un des principes de base de l'application des lois c'est le fait que l'autorité en cause soit en mesure de les faire respecter, sinon l'autorité perd toute crédibilité et peut s'ensuivre une certaine anarchie. Or, nous avons constaté que depuis environ 2 semaines il y a une érosion considérable du confinement et les gens désobéissent de plus en plus aux règles du gouvernement. On voit les gens aller en « campagne » les fins de semaine et la distanciation sur les pistes cyclables et autres devient de plus en plus relâchée.

    C'est certainement un des éléments que le gouvernement doit considérer quand il décide de lever en tout ou en partie la règle du confinement. Il est fort probable qu'il y aura une autre vague de la pandémie, ce qui est normal, et il reste à voir jusqu'à quel point les citoyens auront peur d'attraper le virus et quelles mesures de protection ils et elles prendront pour y faire face volontairement. Cela inspirera probablement le gouvernement pour la suite des choses.