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Pasteur

Le cimetière est plein à craquer. Il faut le déménager. Nous sommes à Montréal, en 1854, là où se trouve désormais la place du Canada, nommée en hommage « au meilleur pays du monde », pour reprendre cette bravade dont se sont gargarisés, en gardant les bras croisés devant l’effritement de la société, nos petits Jean Chrétien. Qui d’ailleurs oserait encore répéter pareille grossièreté en un temps où l’armée apparaît nécessaire pour lutter contre ce dénuement dans lequel, depuis quarante ans, on a laissé même nos aînés ?

En 1854, pour transférer les corps de l’ancien cimetière de Montréal vers le nouveau, l’armée de Sa Majesté est appelée à prêter main-forte. Au pourtour du champ d’osselets, elle tire à blanc des coups de canon afin de produire le plus de fumée possible. On veut croire que l’odeur de la poudre consumée peut contribuer à éloigner les bacilles de maladies contagieuses qui seraient toujours vivants parmi les morts. Les nuages de fumée, on le sait, servent de tout temps à camoufler la réalité.

Les charretiers qui transportent les milliers de restes humains qu’on met au jour à coups de pics et de pelles n’ont pas tellement peur des revenants, mais bien de la résurgence soudaine de ces épidémies de variole, de typhus ou de choléra qui ont emporté plusieurs de ceux qui gisent là, sous leurs pieds. Mais que peut l’armée ? Qu’importe puisqu’en des temps de crises sanitaires, au nom de la trop facile métaphore du combat, l’armée semble toujours convoquée dans les consciences, si peu pourtant qu’elle puisse changer quelque chose de profond.

Tout au long du XIXe siècle, cette capitale de colonie qu’est Montréal n’a cessé d’être décimée par de terribles épidémies. Le taux de mortalité va y surpasser celui de bien d’autres grandes villes. En 1872, il est de 37 sur 1000, soit un peu plus de cinq fois ce qu’il était avant la pandémie de coronavirus. Entre 1897 et 1911, le taux de mortalité infantile à Montréal est semblable à celui, à la même époque, de Calcutta, en Inde, les deux cités ayant en commun d’être sous la botte d’une même couronne. Encore dans les années 1920, le taux de mortalité infantile chez les franco-catholiques montréalais est de l’ordre du double de ce qu’on observe à Toronto. La pauvreté endémique, commence-t-on à observer à la fin du XIXe siècle, serait un facteur déterminant pour expliquer ces statistiques funestes.

Après cette effroyable boucherie qu’est la guerre de 1914-1918, l’humanité est décimée, jusque dans les coins les plus reculés, par la grippe espagnole. En Abitibi, à l’automne 1918, les routes sont si mauvaises que le transport des morts doit se faire à dos d’homme. Dans La Presse, on observe alors que « plusieurs colons sont malades, sans recours et sans soins dans leurs campséloignés de tous voisins ». Et on suspecte « des cas ignorés de misères atroces dans les bois ».

À ma table de travail se trouve à mes côtés un lourd presse-papiers centenaire orné du profil en bas-relief de Louis Pasteur, célébré par des générations d’hommes, au nom de « la Science, la Patrie, l’Humanité ». Cet hommage à celui que l’on désigne comme le père de la vaccination se trouva longtemps posé sur le bureau de mon père, biologiste de formation. En 1922, à l’occasion du centenaire de Pasteur, les Montréalais le célèbrent comme un bienfaiteur. Une place publique lui est consacrée, près de ce qui est aujourd’hui l’Université du Québec à Montréal. Un buste du scientifique et une plaque y honorent toujours son importance.

Avant la théorie des germes élaborée par Pasteur, durant les années où sévit le choléra, les médecins canadiens contestent la nature des contagions et les traitent à l’aide de saignées et d’opium. Jusqu’au début du XXe siècle, une forte résistance de la part de la population se maintient envers la vaccination, malgré les ravages causés par les épidémies.

Jusqu’où se sont élevées, dans notre société, notre attention et notre défiance envers la science ? Donald Trump, président de la première puissance militaire du monde, affirmait dernièrement, quoi qu’il en dise depuis pour sauver la mise, que d’éventuelles injections de savons désinfectants dans le corps humain, voire l’usage de rayons ultraviolets, pourraient en venir à détruire le coronavirus…

Par ailleurs, plusieurs gouvernements élus en fonction des seuls effets du marketing politique repoussent le port du masque de protection pour couvrir le fait qu’ils n’ont jamais cru bon de se préoccuper d’en acheter assez. Au Québec, on a levé le nez sur les apports de la Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières, sommité reconnue pour son rôle dans la gestion épidémiologique de la crise d’Ebola.

En France, le célèbre Institut Pasteur, sur la base de ses travaux, s’oppose à la réouverture des écoles à la mi-mai, comme entendent pourtant le faire les fayots du pouvoir d’un univers de banquiers que président tous les Emmanuel Macron de la terre. Au Japon, pour avoir voulu en venir à un déconfinement trop rapide, l’île d’Hokkaido est déjà aux prises avec une sévère deuxième phase de la pandémie.

L’Institut Pasteur insiste pour affirmer, sur la base de ses études, l’utilité du maintien des mesures de confinement. Il faudrait qu’environ 70 % de la population soit immunisée, après avoir été mise en contact avec le virus, pour que l’épidémie soit contrôlée uniquement par un effet d’immunité collective, rappelle-t-il. « Nos résultats suggèrent donc fortement que, sans vaccin, l’immunité collective sera à elle seule insuffisante pour éviter une deuxième vague à la fin du confinement. »

C’est à se demander si, en changeant malgré tout leur fusil d’épaule, en évoquant désormais cette fausse solution de l’« immunité collective », nos gouvernants n’en sont pas à creuser notre tombe, au seul nom de décisions purement économiques, sous le couvert commode d’un vaste nuage de fumée.

50 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 27 avril 2020 02 h 04

    Ha! Pasteur. (Ou ) «Pas asteur!» (toutes graphies confondues).

    Bravo! Votre dernier est imparable.

    JHS Baril

  • Joël Tremblay - Abonné 27 avril 2020 04 h 02

    Et c'est sans compter les milliers de cas d'emprisonnement illégaux envers les personnes résidant en RPA...

    Ou encore séquestration, mais clairement on s'est atribué des droits de gérer la vie des autres qui dépassent ce qui devrait être toléré dans une société démocratique.

    Pensez à n'importe-quelle catégorie de la population autre que les personnes âgées à laquelle nous aurions aboli leurs libertés individuelles?

    Les médias s'en gargariseraient et les réseaux sociaux surchaufferaient!

    pour les personnes en RPA où il n'y a pas d'infections? (bruit de cricket...)

    Honteux.

  • Claude Bariteau - Abonné 27 avril 2020 07 h 06

    Sans vaccin et des médicaments efficaces actuellement évalués, l'imminuté collective atteinte progressivement n'éliminera la COVID-19. Conséquemment, les personnes âgées et vulnérables à cause de leur état de santé devront demeurer confinées et le déconfinement ne pourra être que partiel, localisé et hautement supervisé.

    Doit-il se faire par l'ouverture des CPE, des maternelles et des écoles primaires là où le virus est demeuré à un niveau très faible d'irradiation pendant au moins deux semaines ? Peut-être que c'est théoriquement envisageable si c'est suivi au jour le jour avec des moyens analogues à ceux développés au Vietnam et en Allemagne. Dans le cas contraire, le faire pour des motifs de santé mentale et de la nécessité d'une imminuté collective est une approche à risques élevés et multiples.

    Les enfants ont beau être peu affectés et les personnes qui les encadrent moins susceptibles de nourrir, il n'en demeure pas moins qu'ils seront aussi des transmetteurs. Qui plus est, on sait très peu de chose sur la durée de l'immunité post-infection.

    Dans ce contexte, un plan de déconfineent implique une panoplie de mesures et de règles, donc des personnes pour voir à leur respect et assurer un suivi exigeant du déconfinement. Y a-t-il un personnel pour l'assurer. C'est de loin la principale question à poser pour éviter de jouer avec le feu et se brûler.

    • André Labelle - Abonné 27 avril 2020 10 h 30

      Bon commentaire.
      J'ajoute que Nadeau hypocritement écrit : « pour que l’épidémie soit contrôlée uniquement par un effet d’immunité collective ». Le mot "UNIQUEMENT" est important. À ce que je sache il n'a pas été question de lever complètement les mesures de confinement. Donc l'épidémie serait contrôlée en partie par « un effet d’immunité collective. » et en partie un effet de confinement
      De plus à la fin de son texte Nadeau écrit : « [...] cette fausse solution de l’ « immunité collective ». Alors là le jugement péremptoire de Nadeau est abusif, voir même malhonnête. En effet personne parmi les experts n'a affirmé que l'immunité naturelle était une « fausse solution».
      Nadeau serait donc devenu un expert en épidémiologie ! À l'évidence Nadeau devient un pusher de "Fake News". Il a certainement droit à son opinion personnelle. Mais c'est malhonnête de laisser penser que son opinion personnelle est une vérité absolue.
      Nadeau ! Vous me décevez.

      « La bêtise a ceci de terrible qu’elle peut ressembler à la plus profonde sagesse. »
      [Valéry Larbaud]

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 27 avril 2020 11 h 21

      Le développement et la protection de la santé mentale de nos enfants, qui je rappelle, sont notre avenir est aussi importante que la protection de la vie chez nos ainées.
      Je vais le répéter, encore, les conséquences du confinement ( précarité financière, anxiété, violence, sous vaccination, dépression, isolement, retard académique ) est bien pire que l'impact du virus.

      Et évidemment que les parents sont bien assez sensés pour gérer le risque à la sortie scolaire.
      Pareil pour le personnel scolaire, je ne pense pas qu'un enseignant asthmatique chronique, un chauffeur de bus de 70 ans ou une éducatrice diabétique sera dans l'obligation de travailler.

      La fédération des pédiatres urge Legault de réouvrir les écoles, ils ont beaucoup plus de crédibilité pour moi que le personnel scolaire, pour les raisons qu'on connait.

    • Marc Therrien - Abonné 27 avril 2020 12 h 19

      Pensez-vous M. Labelle que M. Nadeau veut projeter une apparence de sagesse quand il fait appel à l’histoire pour commenter l’actualité du jour? Qui sait s’il ne parlera pas un jour d’Eschyle pour qui «la vraie sagesse est de ne pas sembler sage».

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 27 avril 2020 14 h 33

      Sans vaccin et des médicaments efficaces, M. Bariteau, il n’y aura pas de immunité collective. Point à la ligne. Ce virus semble donner parfois l’impression qu’il est du type de l’herpès puisqu’il paraît en sommeillance chez certains individus asymptomatiques. Il demeurera avec nous pour très longtemps.

      Ceci dit, les enfants sont présentement des vecteurs de virus où le R0 atteint est entre un facteur de 4 et 5 et non pas 2,2 comme on avait stipulé auparavant. Aussi, avec la mutation possible du virus probablement à l’automne, qui peut nous affirmer à 100% que les enfants ne seront pas affectés? Les mutations sont communes avec les virus et la grippe espagnole était devenue très virulente justement après certaines mutations. Enfin, on ne peut pas appliquer les règles de distanciation sociale en tout temps dans les écoles; c’est impossible et cela je peux vous l’affirmer comme enseignant. Impossible à moins de suivre un protocole aussi sévère que ceux en laboratoire du type 4 qui s’amusent à disséquer les virus mortels de la planète avec tout l’équipement évidemment. J’étais à l’école en 2009 lorsque le H1N1 a fait des siennes et tous les élèves de ma classe ont été contaminés et sont devenus malades. Idem pour tous les enseignants et les préposés à l’école même si des règles strictes d’hygiène étaient suivies.

      Pour la fédération des pédiatres, voir seulement la feuille de l’arbre au lieu de la forêt est non seulement ridicule, mais c’est une option très dangereuse. Lorsque nous en terrain inconnu, la prudence est toujours de mise. L’ouverture des écoles n’est pas dans un but pédagogique puisqu’il n’y aura aucun apprentissage valable d’ici la fin de l’année. Aucun.

      La seule raison valable est pour le bien-être mental des enfants du primaire. Les plus vieux, s’en foutent carrément de l’école. Mais la question se pose : est-ce que le bien d’une minorité outrepasse celui de la grande majorité qui risque de subir des séquelles graves?

    • Claude Bariteau - Abonné 27 avril 2020 18 h 15

      M. Dionne, je dis en d'autres mots ce que vous soulignez par expérience.

      Je ne suis pas un promoteur d'une ouverture des maternelles et du primaires. Qui plus est, j'ai des doutes majeurs sur le suivi, qui implique un personnel protégé, des outils de dépistage et une réorganisation des classes comme de la protection des professeur/e/s et du personnel pour assurer un enseignement qui peut se faire autrement, y compris en ciblant, comme l'a évoqué le PM Legault, des enfants qui vivent dans des environnements particuliers ou présentent des problèmes d'apprentissage.

      Entre aujourd'hui et le 11 mai, j'ai des réserves sur cette ouverture progressive. Par conte, il existe des maternelles pour le personnel soignant actuel. Le Dr Arruda devrait présenter comment ça se passe, mais aussi, le ministre de l'éducation devrait préciser comment se réalisera l'éducation à distance pour les enfants dont les parens refuseront qu'ils se retrouvent en classe.

      Cela dit, entre le 11 mai et le 22 juin, il n'y a que cinq semaines. Ce plan, qui n'est qu'une esquisse, pourrait être mis de côté à la lumière des expériences en Europe et une meilleure connaissance des motifs pour ouvrir ou maintenir fermées les écoles primaires.

      Je devine que le Dr Arruda suit de près ce qui s'y passe et ne donnera pas le feu vert d'ouvrir les écoles alors qu'il y a d'autres moyens pour corriger divers problèmes identifiés. L'école ne peut pas être, dans le contexte actuel, un service de santé pour divers motifs. Pour offrir un service de santé, il faut penser à d'autres approches.

  • Frédéric Lavoie - Inscrit 27 avril 2020 07 h 08

    Et vos solutions ?

    Votre chronique est fort intéressante comme toujours. Les plongeons dans l'histoire que vous nous offrez sont d'une richesse inestimable: MERCI. Et vous écrivez magnifiquement bien. Toutefois, je me demande bien comment atteindre ou augmenter l'immunité collective, et ne pas faire sauter le plafond de l'hystérie collective sans ouvrir graduellement la société (que vous fusionnez trop facilement avec "économie" dans votre texte). Pour ma part, je suis content du temps récent avec mes enfants, et ils-elles retourneront à l'école d'ici deux semaines, ah oui ! Et non seulement pour des motifs économiques...et vous, que proposez-vous: le "restez chez vous, ça va pas bien aller jusqu'en 2022, on attend le vaccin madame la marquise" ?

  • Sylvain Deschênes - Abonné 27 avril 2020 07 h 22

    Pas un mot sur la conduite de Justin Trudeau?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 27 avril 2020 09 h 08

      La conduite ou l'inconduite?

    • Gilles Théberge - Abonné 27 avril 2020 10 h 45

      Sur la conduite irresponsable de Justin Trudeau...

    • Denis Carrier - Abonné 27 avril 2020 11 h 41

      Très bonne question m. Deschênes. Les conséquences de laisser entrer les gens à l'aéroport Truseau sans le moindre contrôle donne les résultats que nous connaissons. La semaine de relache au Québec vs celle de l'Ontario (plus tardive) explique ce délais dans la rigueur des contrôles. Vous pensez qu'ils n'auraient pas osé cette ignomie. La mentalité anglosaxonne est celle d'oser ce que les autres n'osent pas. Petit rappel historique: la guerre de l'opium en Chine, l'usage de la bombe nucléaire au Japon sans parler des couvertures infectées de notre cher Amherst.

    • Claude Gélinas - Abonné 27 avril 2020 12 h 06

      Contrairement au trio québécois qui fait une excellent travail pédagogique le PM Trudeau avec la répétition de sa cassette et ses annonces de Père Noël ennuie, le tout énonçé dans un français approximatif alors que dans ces temps difficiles le PM devrait lancer davantage le micro à la conseillère scientique du Gouvernement de préférence à la directrice chinoise de la santé publique dont la prestation indépendamment de sa nationalité , ne passe pas la rampe en regard de ses aptitutes de bonne communicatrice. Un talent naturel à la conseillère scientifique.

    • wisner Joselyn - Abonné 27 avril 2020 15 h 53

      Je veux bien qu'on blâme Justin Trudeau pour sa prestation depuis le début de la crise mais, ce n'est quand même pas lui qui a entassé autant de personnes âgées dans les CHSLD et qui n'a pas pris des mesures plus rigoureuses (peut-être pas aussi facile de les appliquer ...manque de personnel criant, etc.) pour les protéger. En Colombie Britanique par exemple, on a interdit assez rapidement au personnel dans les centres pour personnes âgées de travailler dans deux centres ou plus. Or, le Québec et l'Ontario ont réagi plus tardivement et les personnes âgées sont en train de payer très chèrement cette réaction tardive. Trudeau n'a peut-être pas fermé la frontière assez rapidement (c'est peut-être pas aussi facile qu'on le pense...) mais, il y a aujourd'hui assez de données sur ceux qui meurent pour savoir que ce n'est pas par là que le virus a attéri en CHSLD. Pouvait-il empêcher les gens de rentrer chez eux? Pour l'essentiel, le virus a été pricipalement 'ramené' et non 'amené' au Québec et en Ontario.

    • Louise Collette - Abonnée 27 avril 2020 17 h 28

      <<Pas un mot sur la conduite de Justin Trudeau?>>
      J'espère bien que son tour viendra, n'est-ce pas Monsieur nadeau ???