Poésie du confinement

En ce temps bouleversé où plus rien de ce qui était hier ne semble tenir, la poésie, qui sait réconforter en déstabilisant, peut faire son nid. Les poètes, en effet, connaissent le confinement. Ils le cultivent, comme condition de l’œuvre à faire, pour mieux, l’heure venue, le briser, comme condition de l’humanité. Le poète a besoin du silence et de la solitude, pour créer, mais il a tout autant besoin du partage, pour exister et pour continuer.

En 1953, dans son premier recueil publié, Gatien Lapointe (1931-1983) écrit qu’« il est malaisé d’être, de sortir de son propre emmurement et d’accéder au monde ». C’est le « jour malaisé » qui inspire le poème, mais c’est le désir de le surmonter qui commande son écriture et son partage. Au cœur de l’acte littéraire, comme au cœur de la vie, joie et tristesse, désir et satisfaction constituent un écheveau qui tient du mystère. Lapointe, dans un recueil de jeunesse, affirme qu’il veut reprendre les « mots faciles de tout le monde » pour réconcilier tout ça. « Une parole de culture, dit-il dans une entrevue, c’est compliqué, mais une parole de vie, c’est complexe. »

Les poètes, au Québec, n’ont pas la postérité facile. Présenté comme « l’un des poètes les plus importants de sa génération » par le professeur Jacques Paquin, Gatien Lapointe a marqué la littérature québécoise avec son recueil Ode au Saint-Laurent(1963), « un grand chant solennel qui devient à la fois récit, mythe, épopée », écrivent les auteurs de Histoire de la littérature québécoise (Boréal, 2007), pour chanter l’universalité de la condition humaine québécoise.

Lapointe, notait le professeur Donald Smith au début des années 1980, « c’est l’apparition, en poésie québécoise, du printemps, de la joie ». Aujourd’hui, pourtant, alors que nous aurions besoin de ce souffle vivifiant, le poète a rejoint le panthéon des oubliés.

Dans ses mémoires intitulés Leçons apprises et parfois oubliées (Libre Expression, 2019), l’écrivain Roch Carrier, originaire, comme le poète, du village de Sainte-Justine, dans la région de Chaudière-Appalaches, vient un peu réparer cette négligence. En 1954, raconte-t-il, alors qu’il a 17 ans, il rencontre Lapointe, 23 ans, sur le parvis de l’église, avant la messe de minuit. Lapointe remet au jeune homme Jour malaisé, son premier recueil.

Pendant l’office, Carrier délaisse son missel pour dévorer les poèmes de son concitoyen. Il n’aura plus, à partir de ce moment, « qu’une ambition : écrire, comme Gatien, un livre de poésie ». Lapointe venait de transmettre le feu sacré pour la première fois. Professeur de poésie et de création littéraire à l’UQTR dans les années 1970, il exercera une forte influence sur de futures étoiles de la poésie québécoise comme Lucien Francœur, Yves Boisvert et Bernard Pozier. Je dois d’ailleurs à ce dernier ma découverte de Lapointe.

Jacques Paquin fut lui aussi l’étudiant de Lapointe. Spécialiste de la poésie québécoise, il connaît bien l’œuvre de son ancien professeur et travaille avec constance à la mettre en valeur. Dans les archives du poète, il a trouvé son journal intime de jeunesse, qu’il publie cette année sous le titre de Journal, 1950-1956(PUL, 2020, 128 pages).

Quand il commence à rédiger ces notes, Lapointe a 18 ans. Le jeune homme est pauvre — il confie, en 1951, avoir dû voler de la nourriture pour manger —, mais instruit. Dans son journal, il évite les banalités du quotidien pour ne retenir que des considérations sur la condition humaine et sur la littérature. Son « ambition de devenir un écrivain » l’obsède, comme le souligne Paquin, mais elle n’a rien à voir avec un désir de succès.

Animé par un puissant souci d’authenticité et déchiré par une crise spirituelle — une année, il s’éloigne de Dieu, pour s’en rapprocher l’année suivante —, Lapointe voit la poésie comme une « périlleuse aventure » à laquelle est appelé celui qui a « faim et soif d’absolu ». Il veut écrire contre la misère du monde et la souffrance des hommes pour donner voix au « chant qui pleure » en provenance de la terre.

« L’important, en poésie, écrit-il, est d’éveiller une inquiétude, un frisson d’attente, comme devant une fenêtre ouverte, dans l’âme de l’autre. » On s’étonne de trouver sous la plume d’un aussi jeune homme une conception si dramatique et si exigeante de la poésie. Lapointe n’écrit pas pour s’exprimer ou pour divertir, mais pour dire la vérité de notre condition, « cette façon d’être heureux qui nous poursuit tout près, comme par la main, mais qui n’ose pas avouer sa trop lourde présence ».

Admirateur de Rimbaud et d’Eluard, Lapointe s’inspire de Camus, en 1967, pour résumer son credo littéraire. « La poésie, écrit-il, c’est d’abord pour moi un homme condamné à mourir et qui dit non. » La poésie, c’est pour rester vivant, malgré le confinement originel.

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