Les parodies des temps confinés

Je ne me lasse pas d’explorer le site d’une initiative du Getty Museum à Los Angeles. Les internautes confinés y sont mis au défi de pasticher des tableaux ou sculptures, échos photographiques à des œuvres phares de musées.

Sa recette est simple. Il suffit de prendre ce que chacun a sous la main : soi-même et son entourage, des fruits, des bouts de rideau, des aliments, des vêtements, des meubles, des animaux domestiques, des toutous, des masques, des produits du quotidien, pour s’aider à créer les copies. Une fois l’imitation mise en scène, c’est la prise de photo, clic ! clic ! à juxtaposer au modèle original à l’aide de logiciels de montage offerts partout. Suit l’envoi au mot-clic #gettymuseumchallenge.

Jumelant la rencontre de l’art à la fantaisie pure, l’exercice donne des résultats surprenants, rigolos, parfois brillants, iconoclastes ou criants de ressemblance, toutes époques unies, vrais ponts dressés entre les artistes d’hier et nos encabanés d’aujourd’hui.

Plus d’un demi-million de photos maison se seraient collées à cette enseigne. Et le panorama vaut vraiment le coup d’œil. Des monuments d’humour et parfois d’art tout court défilent devant nos yeux. Tant de créateurs de tous les âges s’ignoraient sans doute. Voici leur imagination fertile révélée au grand jour. De quoi donner l’envie de rejoindre le mouvement sans tarder.

Tant qu’à meubler son temps de reclus, autant s’y appliquer avec art et imagination. Inspirés par l’initiative néerlandaise Tussen Kunst Quarantaine sur Instagram, ce sont des employés du Getty Museum qui ont lancé le bal de ces montages durant leur propre congé forcé, entraînant des foules dans la danse.

Le cri de Munch recréé par une patate aux yeux et à la bouche creusés en guise de tête affolée y côtoie une Frida Kahlo aux perroquets remplacés par des produits nettoyants. Force est de constater que les autoportraits de la peintre mexicaine aux sourcils joints se révèlent une source d’inspiration féconde. Jusqu’à des hommes moustachus qui l’imitent en prenant la pose.

La jeune fille à la perle de Vermeer version contemporaine (fort populaire aussi) surgit drapée d’une serviette de bain ou de tissus divers aux fronts des jeunes internautes. Les fraises au cou des reines de Velasquez se voient joyeusement troquées par des rouleaux de papier de toilette. Dans l’icône moderne d’une Madone à l’enfant, le petit Jésus est figuré par un chien dans les bras de la dame. Ajoutez des natures mortes peuplées de canettes de Coca-Cola, des Joconde ressuscitées, sourires en coin sur des visages du XXIe siècle.

Quand La Cène de Leonard de Vinci se fait remplacer par la photo de médecins et de travailleurs de la santé attablés et masqués autour d’une table de réunion d’urgence pour la COVID-19, des frissons nous traversent l’échine.

Picasso, Michel-Ange, Raphaël, Dürer, Manet, Van Gogh, Renoir, Delacroix, Chardin, Goya, Klimt, Magritte, Matisse, Le Douanier Rousseau et tant d’autres maîtres anciens ou modernes subissent ainsi — hommage de nos nuits noires à des maîtres d’hier — les pastiches de leurs œuvres, touchants ou délirants. La fantaisie des internautes apparaît sans bornes. Et comme les chefs-d’œuvre artistiques foisonnent à pleins musées, les modèles ne risquent pas de manquer de sitôt.

Vent de créativité

Un musée ukrainien, le PinchukArtCentre à Kiev, a emboîté le pas au Getty Museum en lançant le même défi à ses compatriotes. Certains établissements muséaux québécois ont fait de même pour revisiter leurs collections. On aimerait voir davantage de nos œuvres nationales signées Riopelle, Jean-Paul Lemieux, Borduas, Pellan, Jordi Bonnet, Normand Hudon, Marcelle Ferron ou tous les artistes qu’on voudra. L’idée est inspirante et le public sollicité, si généreux de ses trouvailles.

Un vent de créativité flotte sur nos cantonnements. Radio-Canada nous faisait découvrir cette semaine un délicieux jeune couple de Québec, Evlynn Paré et Simon Blanchet. Ces derniers ont recréé un des points de presse du premier ministre Legault (rebaptisé Lego) au milieu de scènes d’une famille cantonnée et de malades alités à l’hôpital, de pubs, tout cela avec des personnages et accessoires du jeu Lego. Il aura fallu 10 jours, 1835 photos et 4979 blocs pour créer ce bijou d’humour, de méticulosité et de charme.

Hors du rythme effréné de nos existences habituelles, par-delà les menaces et les deuils, certains retrouvent la guitare de leur jeunesse, d’autres, des pinceaux et des toiles. Des « patenteux » d’hier dépoussièrent leurs coffres à outils, l’écriture reprend de la vogue, la photo parodique s’éclate. Un déguisement, un projet humoristique, une histoire, une chanson, une œuvre née de ses dix doigts : potions vitales à l’heure où le repli n’est pas toujours synonyme d’inertie. Bien au contraire, parfois.

1 commentaire
  • Jacques Allard - Abonné 25 avril 2020 11 h 57

    Oui, très inspirante cette idée

    De même votre texte, chère Odile. Qu'attend le musée des Beaux-Arts de Montréal?