Le méli-mélo des concerts caritatifs

Samedi, j’ai regardé le concert One World, Together at Home diffusé sur bien des plateformes planétaires. Trente-trois vedettes de la chanson confinées à domicile, dont Stevie Wonder, Elton John, les Stones et Paul McCartney, unies pour la lutte contre le coronavirus, ça prend de la place.

À l’initiative de Lady Gaga, l’événement lancé par Global Citizen, sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a rapporté près de 128 millions de dollars pour venir en aide aux travailleurs de la santé qui combattent la pandémie. Tant mieux !

Accordons la palme du meilleur clin d’œil au batteur Charlie Watts des Rolling Stones, tout en sourires malicieux devant ses instruments de bric et de broc. You Can’t Always Get What You Want, entonnait Mick Jagger avec conviction, accompagné de ses comparses, chacun dans sa bulle. Watts révéla plus tard n’avoir pas de batterie chez lui car sa femme en déteste le bruit. Si bien qu’il jouait des baguettes de bois sur de vieilles valises, des meubles, un bout de mur ou ce qui se trouvait à portée de main, ajoutant une note d’humour absurde à nos univers claquemurés. Comme quoi les « aînés », ou les « sages » comme dirait François Legault, fussent-ils des musiciens rock’n’roll en sympathie avec le diable, peuvent parfois en remontrer aux pousses du printemps.

Reste que si notre Céline Dion nationale a terminé en beauté avec The Prayer en compagnie virtuelle de Lady Gaga, du ténor Andrea Bocelli, de John Legend et du pianiste Lang Lang, tout le monde n’attaquait pas la note avec le même aplomb. La voix en panne de souffle de Paul McCartney sur Lady Madonna écorchait les tympans quand celle de Jennifer Hudson pour le Hallelujah de Cohen vous arrachait le cœur. Chants d’amour, ballades d’espoir ou de résilience, le monde en a vraiment besoin, c’est sûr.

En sous-texte

Néanmoins, que de ratés ! Pas assez de musique classique, quasi-absence de hip-hop, surreprésentation des stars anglo-saxonnes surtout américaines et de la langue anglaise dans ce qui devait être une symphonie planétaire. Et trop de discours répétitifs sur les soins à prendre en période de confinement. Fallait-il battre le rappel des anciennes premières dames de la Maison-Blanche Michelle Obama et Laura Bush, histoire de mieux narguer Melania de Trump, pas conviée au rendez-vous, et pour cause ? Un parfum de règlement de compte émanait du deus ex machina qui orchestrait la fête. Mais laissez donc parler la musique, ce langage universel !

Et puis, et puis… L’OMS, critiquée pour sa gestion des débuts de la crise du coronavirus, se refaisait bel et bien une vertu en trônant au milieu d’une cohorte de célébrités. Quand son chef, Tedros Adhanom Ghebreyesus, est apparu à l’écran pour faire l’autopromotion de l’organisme, ça laissait songeur sur son petit canapé. Charge anti-Trump de sa part, que cette mégamanifestation ? Le président américain n’est-il pas celui qui a retiré son appui financier à l’OMS ? Ne rate-t-il pas une occasion de dénicher les faiblesses des autres pour mieux les larguer ? N’encourage-t-il pas son peuple à manifester contre le confinement afin de relancer l’économie au mépris de la vie humaine et pour remplir les stades pour sa campagne présidentielle ? Il mérite cent fois qu’on lui rive son clou. Mais était-ce vraiment l’un des buts dérobés de l’exercice ?

En nos temps troubles, ce type de mission musicale caritative semble un pudding fait de tant d’ingrédients hétéroclites : bonnes intentions, ralliement implicite des artistes démocrates contre l’odieux locataire du Bureau ovale, coup de marketing, solidarité réelle avec le personnel hospitalier, opportunisme, émulation, moments de grâce, couacs, messages de distanciation martelés jusqu’à plus soif. Alouette !

Des concerts caritatifs One World, il y en avait déjà eu : en 1985 pour aider à combattre la famine en Éthiopie, en 2010 afin d’appuyer les victimes du tremblement de terre en Haïti. Ça se déroulait sur de grandes scènes. S’y succédaient ou s’unissaient les voix de chanteurs célèbres devant un public à perte de vue. Jamais, comme cette fois-ci, chez des musiciens confinés chez eux, captés dans leurs milieux de vie soudain révélés au public. On s’est demandé avec angoisse si ce concert du coronavirus n’ouvrait pas une nouvelle ère de prestations virtuelles qui se multiplieront après la crise.

Dimanche à 19 h, plusieurs diffuseurs canadiens sur diverses plateformes présenteront leur propre concert caritatif virtuel Stronger Together / Tous ensemble au bénéfice des banques alimentaires du pays. L’anglais dominera le bal une fois de plus, à moins d’un revirement subit. On y retrouvera sans doute les mêmes ingrédients, bons grains, ivraie, que pour One World. Mieux vaudra encore tâcher d’en percer la recette, juste pour comprendre à quel point le coronavirus ne change pas le monde, même s’il l’affecte.

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