Mal jouer ses cartes

Le gouvernement Trudeau devra finalement rendre des comptes régulièrement au Parlement sur sa réponse à l’épidémie de COVID-19. Il était temps et le mérite en revient aux conservateurs. Ces derniers, qui auraient pu tirer avantage de ce gain important, sont toutefois sortis de ce débat affublés du mauvais rôle.

Depuis le début de cette crise sanitaire, le chef Andrew Scheer et ses troupes cherchent à pousser le gouvernement à répondre à des questions difficiles sur les programmes, législations et mesures sanitaires adoptés. Sans grand succès. Ils avaient cependant une carte dans leur manche. En vertu de la motion adoptée le 13 mars dernier pour suspendre les travaux de la Chambre, les députés devaient être de retour lundi pour reprendre là où ils avaient laissé leurs travaux il y a plus d’un mois, à moins d’un accord unanime des quatre partis reconnus aux Communes pour prolonger la suspension.

M. Scheer pouvait donc forcer le jeu et l’a fait pour exiger que le premier ministre et ses ministres répondent en Chambre aux parlementaires. Pour cela, il voulait qu’à partir de cette semaine, un nombre restreint de députés se présentent plus d’une fois par semaine au Parlement. Invoquant la distanciation physique recommandée par la Santé publique, le gouvernement ne proposait qu’une séance par semaine jusqu’à ce qu’une Chambre virtuelle puisse entrer en action.

L’impasse était totale. Jusqu’à ce que l’idée d’ajouter une ou deux périodes de questions virtuelles par semaine, à l’instar de ce que font déjà plusieurs comités, soit mise de l’avant, une solution inspirée par le NPD et le Bloc québécois et reprise par le gouvernement. Les conservateurs, eux, persistaient à demander des séances en personne.


 
 

Les travaux ont donc repris lundi. Une trentaine de députés y étaient, comme lors des deux séances tenues pour adopter les programmes d’aide d’urgence, et c’est sans surprise que la majorité a adopté la solution de compromis. La Chambre est officiellement ajournée jusqu’au 25 mai, mais la semaine prochaine, une séance virtuelle spéciale aura lieu et une séance en Chambre, mercredi. À partir de la semaine suivante, s’ajoutera à ce régime une troisième séance, virtuelle celle-là, le jeudi.

Les conservateurs ont été isolés, mais cette rare journée de travaux a permis de démontrer l’importance de pouvoir exiger des comptes du gouvernement. Durant cette séance, on a eu droit à des questions précises et à des réponses plus directes qu’à l’habitude et le tout, dans une atmosphère empreinte de civilité. En plus, on y a appris quelque chose. Bref, l’opération a donné raison sur le fond aux conservateurs.

Ils auraient pu en tirer profit, mais leur entêtement à exiger des séances en personne a donné l’impression qu’ils se souciaient avant tout de leurs intérêts. Le chef conservateur s’en est bien défendu, insistant sur le caractère essentiel du Parlement, et en particulier en temps de crise. Et si tant de Canadiens se rendent chaque jour travailler à l’épicerie ou à l’hôpital, pourquoi les députés n’en feraient pas autant ? « Si les membres des autres partis ne sont pas prêts à faire leur travail, nous le sommes de ce côté-ci », a-t-il répété.

Personne ne conteste qu’en démocratie parlementaire, tenir le gouvernement responsable est une tâche essentielle, mais contrairement aux commis d’épicerie, aux travailleurs de la santé, aux éboueurs, les députés peuvent faire une part de ce travail à distance, en ayant recours à la technologie. Tout n’est pas encore au point, soit, mais les avantages en ces temps de pandémie sont à prendre en considération. En refusant de les envisager, les conservateurs ont donné prise aux accusations d’obstruction et d’insensibilité.

Et laisser entendre qu’absents du Parlement, les députés ne sont pas au boulot est simplement incompréhensible de la part d’un ancien président de la Chambre. Les députés s’échinent aussi dans leur circonscription et encore plus en temps de crise. Ils sont actuellement sollicités comme jamais par des commettants qui peinent à s’y retrouver dans les programmes d’aide et à y accéder, qui espèrent le retour d’un proche coincé à l’étranger, qui subissent les ratés des mesures mises en place. Les députés conservateurs ne font pas exception, comme en témoignait Gérard Deltell récemment sur les ondes de Radio-Canada.

En plus, plusieurs siègent régulièrement — et virtuellement — sur des comités qui, depuis quelques semaines, scrutent tout ce qui touche cette pandémie. Ils interrogent ministres, fonctionnaires, experts, représentants de la société civile et ainsi de suite.


 
 

La combinaison de séances en personne et virtuelles représente le meilleur compromis pour le moment, la Chambre devant reprendre officiellement le 25 mai. Les téléconférences permettent aux députés des quatre coins du pays de participer alors que les réunions en personne d’un groupe représentatif d’élus permettent d’étudier, amender et adopter les lois et mesures appropriées. La démocratie et la responsabilité sont toutes deux servies tout en limitant les accrocs à la distanciation physique. En se montrant rapidement ouvert à cette solution, M. Scheer aurait marqué des points supplémentaires au lieu d’en effacer.

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