L’armée manquante

Les renforts tardent à arriver dans les CHSLD et les résidences pour personnes âgées (RPA). Lundi, le premier ministre Legault était manifestement déçu et inquiet de voir qu’à peine une centaine de médecins spécialistes avaient répondu à son appel. La ministre de la Santé, Danielle McCann, espérait 1000 volontaires en provenance du secteur de l’économie sociale, mais à peine une vingtaine se seraient présentés. On constate enfin que les 50 000 bénévoles inscrits sur le site jecontribue.ca étaient en réalité 19 000, compte tenu des dédoublements.

Alors que les hôpitaux ont accueilli beaucoup moins de malades que prévu depuis le début de la pandémie, ce qui libérait en principe des ressources, M. Legault a refusé de voir dans la difficulté de les redéployer une conséquence de la « lourdeur de la machine ». Le directeur de la santé publique, Horacio Arruda, en a même rajouté en vantant « l’agilité du réseau ». Gaétan Barrette, dont la réforme est perçue comme la cause de tous les maux, a dû être content d’entendre ça !

Si ce n’est pas une question de lourdeur bureaucratique, c’est peut-être un problème de conception. Certes, il y a actuellement dans les CHSLD et les RPA un problème d’absentéisme dû à la pandémie, qui vient s’ajouter à une pénurie de main-d’œuvre, qui était connue depuis longtemps.

M. Legault peut toujours se reprocher de ne pas avoir décrété plus tôt, avec ou sans l’accord des syndicats, une hausse de la rémunération des préposés aux bénéficiaires qui rendrait leur métier plus attrayant, il demeure que le modèle de soins aux personnes âgées qui s’est développé au Québec depuis une quarantaine d’années souffre d’un sérieux déséquilibre.


 

En octobre 2017, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) avait publié une note intitulée « L’armée manquante au Québec : les services à domicile ». Il y aura toujours des gens dont les problèmes de santé sont trop lourds pour qu’ils puissent demeurer chez eux, mais une plus grande disponibilité des soins à domicile permettrait à un grand nombre d’éviter, ou à tout le moins de retarder, le placement en établissement.

Le soutien à domicile financé par l’État s’est beaucoup développé depuis 1979, quand le gouvernement Lévesque en avait confié la mission aux CLSC en leur accordant une enveloppe de 14 millions de dollars. Le virage ambulatoire des années 1990 et la multiplication des chirurgies d’un jour ont entraîné une augmentation considérable des budgets, de même qu’un important développement des entreprises d’économie sociale.

Plusieurs espéraient que le rapport Clair, présenté en 2000, donnerait un nouvel élan aux services à domicile, mais ses recommandations sont restées lettre morte. Dans son rapport de 2012, la protectrice du citoyen sonnait l’alarme. Alors que la population vieillissait de plus en plus, l’inadéquation entre les besoins et les ressources allait en s’aggravant. Le régime d’assurance autonomie proposée l’année suivante par le ministre de la Santé dans le gouvernement Marois, Réjean Hébert, prévoyait une allocation modulée en fonction des revenus des bénéficiaires et de leurs conjoints. La défaite du PQ a laissé le projet en plan et personne ne l’a réactivé depuis.


 

Comme dans l’ensemble du réseau de la santé, les années Couillard ont fait mal. Encore une fois, la protectrice du citoyen se désolait, dans son rapport de 2017. « L’offre de services tend à un nivellement par le bas. Des personnes ont vu leurs heures de service coupées, alors que les besoins n’avaient pas diminué. Cela n’est pas acceptable », écrivait-elle.

Dans son dernier budget, le ministre des Finances, Eric Girard, a annoncé une hausse de 100 millions de l’enveloppe consacrée au soutien à domicile. Pour l’année 2020-2021, les dépenses prévues s’élèvent à 1,6 milliard, alors que l’IRIS évalue les besoins à 4 milliards. Si les renforts espérés du secteur de l’économie sociale ne sont pas à la hauteur des espoirs du gouvernement Legault, c’est sans doute que ceux qui y travaillent en ont déjà plein les bras.

Alors qu’on ne mesure pas encore toute l’étendue de la catastrophe dans les CHSLD, ce n’est sans doute pas le moment des « on aurait donc dû », mais il n’est pas trop tôt pour penser à l’avenir. Il va de soi que les personnes âgées seront toujours plus vulnérables et la promiscuité qui règne dans les établissements où se retrouveront inévitablement les plus mal en point favorisera toujours la contagion. Il faut donc faire en sorte qu’elles s’y retrouvent le moins possible. Comme dans toutes les batailles, disposer son armée au bon endroit est la clé du succès et permet d’éviter les redéploiements hasardeux.



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