Les vieux

En France et au Québec, le choc est le même. Partout, c’est la même réalité « oubliée », ou qu’on ne voulait plus voir. En France, l’épidémie semblait maîtrisée tant qu’on n’y ajoutait pas les chiffres des EHPAD, les CHSLD locaux. Au Québec, on peine à croire les récits de ce qui s’est passé au centre Herron où il manquait 60 % d’un personnel pourtant déjà à peine suffisant.

Partout, l’angle mort de cette épidémie est celui des plus âgés. Dans la plupart des pays, on a multiplié les mesures pour préparer les hôpitaux à encaisser le choc. On a doublé le nombre de lits en réanimation, annulé des interventions. À Paris et à Montréal, le système a tenu. Pourtant, comme en 1940, cette ligne Maginot fut facilement enfoncée faute d’avoir protégé son flanc ouest, à savoir les CHSLD.

Il y a quelque chose de paradoxal à voir, le temps d’une épidémie, toute une société redécouvrir ses vieux. Pour ne pas dire ses vieillards. Ceux-là même dont Brel nous disait qu’ils « ne parlent plus / Ou alors seulement parfois du bout des yeux ». J’entends déjà que l’on sursaute dans les ligues de vertu en entendant cet archaïsme. Que dis-je, ce mot honni, banni et interdit. Depuis le temps qu’on nous serine qu’il ne faut pas dire « vieux », mais plutôt « personnes âgées », « aînés », « anciens », « vétérans », « séniors », « membres du troisième âge » ou pire de l’« âge d’or ». Et quoi encore !

Tant d’euphémismes pour dissimuler la vérité toute nue. Et je ne parle pas des vioques, des gâteux et des croulants. C’est pourtant bien eux qui sont morts depuis trois semaines. Comment penser aux vieux quand on n’ose même plus les nommer ? Même les hospices et les maisons de retraite sont aujourd’hui camouflés sous d’incompréhensibles acronymes dignes d’une société à numéros helvétique ou d’un centre de recherche bactériologique dissimulé aux confins du Texas.

Je me souviens du choc que j’ai eu un jour où je suis tombé sur « L’Association des vieux travailleurs de Bagnolet ». L’affiche était rongée par le temps et les couleurs délavées. On se serait cru dans un film de Marcel Carné. Elle doit être disparue depuis. C’était avant que la France s’entiche de la mode américaine des maisons de retraite. Ceux qui ont voyagé en Asie, en Afrique et en Europe savent qu’il y a peu d’endroits où les vieux sont plus exclus du monde que l’Amérique du Nord avec ses banlieues à perte de vue.

 
 
 

Je connais une Montpelliéraine de 93 ans qui, une fois par semaine, emprunte l’ascenseur de son immeuble pour entrer dans le tram qui s’arrête devant chez elle. Quinze minutes plus tard, elle tire son caddy jusqu’au supermarché où, ces jours-ci, elle passe devant tout le monde pour faire ses emplettes avant de rentrer chez elle. Sans oublier d’acheter sa demi-baguette (très prisée par les vieux) chez le boulanger au pied de son immeuble. Tout cela sans avoir eu pratiquement une seule marche à monter.

Dans n’importe quelle banlieue américaine, elle serait en maison de retraite. Cela fait plusieurs décennies que la disparition des commerces de proximité est une calamité pour les vieux. Et pas seulement pour eux. Pas grave. On ferme les succursales bancaires. Même les distributeurs de billets se font rares. Combien de villages au Québec n’ont même plus d’épicerie ? Dans ces bourgades abandonnées des pouvoirs publics, le retrait du permis de conduire équivaut le plus souvent à l’entrée en maison de retraite.


 
 

Posons la question crûment. Est-il normal que dans une société comme le Québec, on s’inquiète plus de l’aide à mourir, qui ne concerne qu’une infime minorité de la population, que de l’aide à domicile (pour ne pas dire à vivre) qui nous concerne tous, sans exception ?

C’est sans compter le jeunisme endémique. Il y a longtemps que les vieillards ne sont plus ces êtres « dont le grand âge et l’expérience permettaient dans certaines sociétés d’accéder au pouvoir et à la direction des affaires », nous apprend le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL). Aujourd’hui, la seule solution pour un vieux, c’est de se faire passer pour un jeune. De se mettre à la chirurgie plastique ou à la trottinette.

C’est la coolitude obligée. Essayez, par exemple, de dire publiquement que vous n’aimez pas le rap, et vous verrez les réactions de haine sur les réseaux sociaux. Pour dénigrer une cause, il suffit de dire que les vieux ont voté pour. Comme le Brexit par exemple.

« Ne faites jamais confiance à quelqu’un de plus de 30 ans », disait dans les années 1960 Jerry Rubin. Le militant libertaire recyclé dans les affaires n’aura pas eu à attendre de mourir, à 56 ans, pour voir sa prophétie réalisée.

Pour inverser la tendance, il ne suffira pas de rebaptiser les CHSLD en « maisons des aînés », seraient-elles construites par de grands architectes. Car négliger ses vieux, c’est négliger la pérennité du monde. « Jadis, les gens vivaient la vie de leurs ancêtres, de génération en génération; désormais, les ancêtres veulent vivre la vie de leurs descendants », écrit Pascal Bruckner. Et ceux qui n’ont pas ce luxe disparaissent tout simplement de notre champ de vision.

Tout plutôt que d’entendre « la pendule d’argent / Qui ronronne au salon / Qui dit oui qui dit non, qui dit je vous attends ».

45 commentaires
  • Pierre Belzile - Abonné 17 avril 2020 06 h 40

    Vraiment bon votre texte monsieur Rioux. Un des meilleurs que j'ai lus à date durant cette crise. À partager.

  • Germain Dallaire - Abonné 17 avril 2020 07 h 21

    Vaste sujet!

    Mardi dernier dans La Presse+, deux docteures occupant des postes importants publiaient une lettre ouverte. Je prends la peine de vous citer intégralement le dernier paragraphe parce que personnellement, je le trouve sidérant: "Nous vivons une situation inouïe et inimaginable. Dans notre cœur et notre âme, la pensée qui nous taraude est que les personnes âgées des CHSLD, durant cette pandémie, ont donné leur vie pour que notre système de santé puisse survivre et pour sauver le plus grand nombre de personnes, nos plus jeunes, et notre avenir. Nous leur rendons hommage et nous les en remercions humblement." On le sait, le fait de cotoyer quotidiennement la maladie et la mort rend un peu beaucoup insensible. Cela fait partie d'un réflexe de survie. Cette conclusion l'illustre parfaitement. Même les regrets sont d'une froideur à donner des frissons dans le dos.
    Cette conclusion illustre aussi une cause de la crise actuelle, cause que vous mentionnez. Depuis des lustres, on nous serine que si nos urgences sont débordées, c'est que les lits sur les étages sont occupés par des personnes âgées en attente de placement. Au cours des dernières semaines, on a accéléré (c'est un euphéminisme) les transferts. Le but étant de libérer le maximum de lits pour s'assurer que le système hospitalier ne soit pas débordé. C'est dire, ce n'est que samedi dernier qu'on a arrêté ces transferts. On a si bien réussi qu'on entend à tour de bras que la bonne nouvelle actuellement est que le système hospitalier n'est pas débordé. On trouve là l'illustration parfaite de la conclusion de nos deux docteures. En d'autres termes, on a sacrifié les gens âgées à l'autel du COVID-19. À côté de ça, les sorties de Francois Legault sur l'importance de protéger nos gens les plus vulnérables sonnent comme des paroles incroyablement creuses!

    • Germain Dallaire - Abonné 17 avril 2020 09 h 13

      Je me permets d'ajouter un dernier élément à mon commentaire. En fait, les personnes âgées ne sont pas sacrifiées à l'autel du COVID-19 mais plutôt à celui du neo-liberalisme. Depuis une quarantaine d'années, nous vivons dans l'ère de l'équilibre budgétaire et du désengagement de l'Etat, deux éléments majeurs du neo-liberalisme. Équilibre budgétaire étant ici entendu dans le sens strictement comptable où on regarde principalement la colonne des dépenses, celle des revenus étant la partie aveugle. Pour les riches et les corporations, cela a signifié des baisses d'impôt importantes (diminution du nombre de paliers et quasi disparition de l'impôt corporatif). Pour les pauvres et la classe moyenne, cela a signifié des baisses d'impôt moins importantes s'apparentant plutôt à un marché de dupes eu égard à la détérioration importante des services publics.
      Au-delà des baisses d'impôt, le désengagement de l'Etat a aussi conduit à l'essor du privé, une bénédiction pour tous les affairistes de ce monde et une calamité pour les pauvres. Vous me voyez venir, c'est là où j'en arrive au niveau lamentable des ressources pour personnes âgées (RPA). Ce niveau lamentable était un fait connu depuis longtemps. Mais voilà, nos politiciens tous bien attachés aux dogmes du neo-liberalisme ont ignoré le problème. La gestion gouvernementale désastreuse de la crise s'inscrit dans la même dynamique. Au cours des prochains mois et des prochaines années, nous ne pourrons plus ignorer le problème mais il faudra être bien conscient que sa solution implique une remise en question fondamentale du neo-liberalisme. Merci!

    • Jean Duchesneau - Inscrit 17 avril 2020 13 h 25

      Nous vivons en démocratie Monsieur Dallaire. Dénoncer le néolibéralisme ne veut strictement rien dire. Concrètement, ce sont des partis politiques qui séduisent les électeurs avec des baisses d'impôt. Les conservateurs sont honnêtes, car le libéralisme économique est dans l'ADN de ce parti. Les libéraux, soi-disant de centre-gauche sont hypocrites en promettant à la fois des services et des baisses d'impôts. Personnellement, je suis d'allégeance sociale démocrate, car je suis pour un sain équilibre entre création de richesse par l'entreprenariat et une distribution de la richesse via des programmes sociaux et une régulation de la rémunération. Par ailleurs, je me méfie des marchands de rêves de l'extrême-gauche dont la logique n'est que fondée sur la distribution de la recherche tout en réprimant le désir d'enrichissement personnel.
      Ce sont les électeurs qui au provincial ont élus les libéraux à répétition qui ont sabré dans les programmes sociaux et au fédéral conservateurs et libérauxqui ont sabrés dans les transferts en santé. Ce sont aussi ces mêmes électeurs qui se ruent massivement dans les Wallmart pour le panier le moins cher, et ce, au détriment des marchands locaux. Blâmer le système ne veut rien dire de concret, tout au plus celà permet de "bitcher" sans se sentir concerner. Une telle crise doit interpeler chancun de nous dans notre mode de vie, du matin au soir et de la naissance à la mort.

  • Raynald Rouette - Abonné 17 avril 2020 07 h 41

    Le reflet qu’est devenue notre société


    Un monde en décrépitude. D'une tristesse abyssale...

  • Nicole Delisle - Abonné 17 avril 2020 07 h 44

    Quel beau texte qui nous fait voir la vérité en face!

    Comme société, nous avons laissé tomber nos"vieux". Et pourtant quelle reconnaissance nous leur devons d'avoir construit ce Québec que nous aimons! Ils ont été des bâtisseurs et nous les avons abandonnés à leur triste sort qui se déroule devant nous, en ce temps de pandémie, comme une claque en plein front! Comment en sommes-nous arrivés là? Chacun porte en lui une part de responsabilité sociale, assurément mais aussi individuelle
    pour certains qui ont placé leurs "vieux" sans trop jamais aller leur rendre visite, garder contact avec eux. On a remis leur sort à la société qui elle n'a pas su leur apporter une fin de vie auquelle ils
    étaient en droit de s'attendre. Nous avons une profonde réflexion à faire pour l'avenir. Cette pandémie nous révèle l'ampleur du problème et le désengagement de notre société envers eux. Nous devons maintenant exiger de nos gouvernements des engagements à faire mieux, à injecter plus de financement et à faire en sorte que les prédateurs vautours ne gravitent pas autour d'eux pour les traiter comme des humains de second ordre. Ils méritent tout notre respect et reconnaissance pour leur apport à notre société québécoise!

  • Serge Beauchemin - Abonné 17 avril 2020 07 h 46

    GÉRONTOCRATIE USA

    L’art de l’emporte-pièce Monsieur Rioux. Dans votre analyse où situez-vous les Donald Trump (73 ans), Bernie Sanders (78 ans), Joe Biden (77 ans) et Nancy Pelosi (80 ans). On ne peut pas dire que les jeunes ont pris toute la place !!

    Hélène GIrard, 74 ans et demie

    • Marc Therrien - Abonné 17 avril 2020 19 h 14

      Bien vu. Probablement que le regard perçant de M. Rioux ne porte pas aussi loin.

      Marc Therrien