Les masques tombent

La chute des masques n’est pas toujours tendre, révélant petitesse et grandeur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La chute des masques n’est pas toujours tendre, révélant petitesse et grandeur.

Inévitablement, les masques allaient tomber. Tous. Pour le meilleur et pour le pire. N95 tant que vous voudrez, c’est toute la surface qui craquelle et se fendille, l’hymen de l’âme, le fleur de peau. Le désarroi est si grand. Partout, ou presque. Pas seulement dans les CHSLD, autrefois si bien cachés, ces forteresses de détresse dans l’angle mort de la mission humanitaire.

Tiens, une vieille amie, plus de 80 printemps, toujours assez de sève pour s’agiter, m’écrit pour obtenir une recette d’aide médicale à mourir (d’AMM) « maison » sur Internet. Elle ramasse ses pilules au congélateur (!) depuis un moment et elle craint de se « rater ». Au cas où l’on souderait les portes de son appartement, à la chinoise. « On ne va pas décéder de la COVID. On va mourir de solitude dans nos maisons de retraités qui suivent les directives gouvernementales. » Elle n’est pas la seule, ses voisines font la même chose, congélation de pilules derrière le bac à glaçons depuis… des années. La peur du CHSLD et ses inhumanités quotidiennes incitent à une prévoyance taboue.

Le bon docteur Arruda l’a encore répété cette semaine. De mémoire : « On ne restera pas confinés comme ça. Les gens vont virer fous. Si on se retrouve avec des suicides, des dépressions et des divorces, on ne sera pas plus avancés. »

Les deux parents pauvres de notre système de santé viennent de nous sauter au visage : les vieux et tous ceux qu’on contient avec des antidépresseurs (et leurs dérivés) en temps normal. Cela fait deux samedis consécutifs que notre gouvernement publie dans les journaux de pleines pages de conseils en santé mentale.

Être courageux dans l’isolement, sans témoins, sans l’assentiment des autres, face à face avec soi-même, cela requiert une grande fierté et beaucoup de force

Outre la méditation, le yoga, le bain chaud et les casse-tête d’usage : « Évitez les stratégies d’adaptation inutiles comme le tabac, l’alcool et autres drogues. À long terme, elles peuvent dégrader votre état mental et physique. » C’était écrit noir sur bleu. Autour de moi, je vois l’aiguille de consommation éthylique grimper, les béquilles se multiplier. Le martini et le gin tonic vont très vite céder la place à la saison des mojitos.

Une connaissance m’écrit qu’elle souffre de troubles anxieux et de fibromyalgie. En arrêt de travail depuis des années, elle n’arrive plus à tenir seule en ces temps troublés. Elle a obtenu une consultation médicale de 10 minutes au téléphone, qui s’est soldée par une autre ordonnance ; en plus des antidépresseurs, des somnifères (catégorie « autres drogues »).

« Cette solitude forcée, qui semble n’avoir pas de fin, est de plus en plus anxiogène, m’écrit-elle. Je me promène sur des groupes privés pour personnes ayant des troubles en santé mentale. La détresse que je peux lire est effrayante. Je ne serais pas étonnée que le taux de suicide augmente dangereusement pendant et après la crise actuelle. »

Les cas de violence familiale se multiplient, la DPJ est un peu plus débordée, les ressources psychologiques peinent, les réseaux sociaux servent de respirateur artificiel quand ce n’est pas la foire d’empoigne. Les masques à oxygène sont réservés aux hôpitaux et aux avions. Ça va bien aller.

Sentence à demeure

 

J’écoutais un ancien détenu qui a passé 15 ans en prison nous « coacher » à l’émission de Marc Labrèche (Un phare dans la nuit, à Ici Première) la semaine dernière. Il établissait un parallèle intéressant entre ce sur-place imposé et une sentence à domicile : « L’enfermement, ce n’est pas l’épaisseur d’un matelas. T’es pris quelque part et t’as pas de contrôle là-dessus. »

Là où nous pensions cheminer vers un monde extérieur, nous atteindrons le centre de notre propre existence ; là où nous pensions être seuls, nous serons avec le monde tout entier.

En ce moment, je vois des gens amputés de leurs soupapes habituelles réagir de multiples façons. L’écrivain et philosophe français Roger-Pol Droit parle d’expérience philosophique gigantesque : « Il y a énormément de choses qui sont en train de bouger dans les têtes alors que nous ne bougeons plus dans la réalité. » Il cite même Nietzsche : « Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude. » Droit ajoute : « Nous avions probablement beaucoup de folie à travers beaucoup trop de certitudes qui se révèlent fragiles. Et cette fragilité fait peur. Elle nous déstabilise. »

En ce moment, nous assistons à un Vipassana à grande échelle avec des volontaires non préparés. J’ai fait trois de ces retraites de méditation, ça ne s’oublie pas. Trois séjours de dix jours, assise sur mon cul du matin au soir, sans Netflix, sans gin, sans repas du soir, sans intimité, sans parler, sans lire, sans écrire, sans Internet et sans courir. Juste soi.

C’est vertigineux, le soi. C’est l’ultime expérience. Vipassana signifie la réalité telle qu’elle est, non pas telle que tu voudrais qu’elle soit. Les AA ont un peu popularisé la même prière : Mon Dieu, donne-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux et la sagesse d’en connaître la différence.

Aller vers soi

Depuis un mois, mes expériences bouddhistes et spirituelles passées m’aident à relativiser cette expérience sociale inédite du point de vue mental. Nous devons parvenir à trouver un sens dans ce deuil collectif de nos libertés. Chacun ses petits ancrages. De nouveaux visages apparaissent. La chute des masques n’est pas toujours tendre, révélant petitesse et grandeur. La mèche est courte. Des pharmaciens et des caissières d’épicerie se font agresser par des clients angoissés. L’espoir ne suffira pas, cette fois. Il faudra un peu plus. Ça ne va pas bien aller tout seul.

Et parfois, les messagers sont à portée de main (deux mètres, disons). Une jeune amie, âme en peine, anxieuse du moment, m’envoie ces conseils d’un chauffeur de taxi au Kenya, à qui elle se confiait au hasard d’une course, récemment. Sagesse toute africaine ici : « Tu as besoin d’une rencontre avec toi-même. Qui es-tu ? Pourquoi es-tu ici ? Arrête de faire quoi que ce soit, sauf ça. Tout le reste est du bruit qui consume temps et énergie. Si tu veux perdre ta vie, ça te regarde. Mais tout est ici, à côté du bruit. »

Et si nous profitions du silence pour écouter enfin tout ce que nous ne voulions pas entendre, ces vieillards, ces désespérés, qui hurlaient dans l’abysse de notre indifférence ?

Aimé l’idée d’offrir un cours gratuit sur le bonheur par l’Université Yale. Je vous en avais parlé lors de son lancement en 2018. Étant donné sa popularité (le cours le plus suivi dans toute l’histoire de l’établissement) et le climat actuel, on peut le suivre à distance à titre d’étudiant libre. Nos attentes face au bonheur ont besoin d’être recalibrées, surtout en ce moment. Je me suis inscrite.

Lu avec avidité les propos du philosophe et écrivain français Roger-Pol Droit dans un entretien. Il y parle de beaucoup de choses, notamment des personnes âgées, car il a signé avec des médecins et intellectuels une tribune dans Le Monde appelant à la mobilisation pour les Ehpad (l’équivalent des CHSLD en France). « Là, il y a une grande cruauté de cette épidémie qui accroît la souffrance par l’absence de présence, par la solitude, par le confinement et l’isolement. »

Soupiré devant ce texte de Gaétan Bouchard qui travaille dans une résidence privée pour aînés. La description de sa veillée pascale glace le sang et nous permet d’entrer là où peu de gens peuvent le faire en ce moment. De toute façon, qui voulait aller dans les CHSLD avant ? La dernière fois que j’y ai mis les pieds (pour un reportage), les intervenants me soulignaient que la plupart des familles ne visitent leurs proches qu’à Noël… mais ils tiennent à les réanimer en temps de COVID.

Noté qu’un confinement de plus de dix jours peut provoquer un choc post-traumatique. Le déconfinement sera suivi de toutes sortes de réactions imprévisibles. Je ne peux m’empêcher de penser que mon père s’est suicidé un 13 avril, alors que les beaux jours étaient de retour après un long hiver.


​JOBLOG

La deuxième vague

Lorsqu’on contacte l’organisme Revivre (anxiété, bipolarité, dépression), le message enregistré se termine par « Ne restez pas seul(e) ». J’ai discuté avec le directeur général, Jean-Rémy Provost, pour prendre le pouls de la clientèle. Sans surprise, il constate une hausse des appels de détresse et une augmentation de l’intensité des symptômes. Bref, une crise exacerbée chez ceux qui souffraient déjà et davantage de vulnérabilité à cause du stress social (confinement et incertitude) pour une nouvelle couche de la population fragilisée. Le printemps étant une saison propice aux suicides, j’ai osé le « Il va y en avoir plus ? ». « On peut le penser. L’épidémie peut en amener une autre, surtout quand on parle de confinement jusqu’en 2022. Si on ne fait pas attention, il y en aura plus. » J’ai laissé M. Provost au moment où il allait s’adresser à un politicien pour parler d’un ministère de la Santé mentale complètement distinct. Je nous souhaite que cette proposition soit entendue en haut lieu. Ce n’est pas parce que ça ne se voit pas que ça n’existe pas. Pour toute aide : revivre.org /jai-besoin-daide ou 1 866 APPELLE (277-3553).



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