cache information close 

En confinement intérieur

L’autre jour, j’ai revu en VSD Vol au-dessus d’un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo’s Nest), grand film de Milos Forman adapté en 1975 du roman de Ken Kesey. Il avait reçu une pluie d’Oscar prestigieux en plus d’offrir à Jack Nicholson l’immense rôle d’un dynamique condamné pour mœurs troquant la prison pour l’hôpital psychiatrique à ses risques et périls. Cet univers clos et fiévreux aura vieilli comme un bon vin.

Les figures de la garde implacable (Louise Fletcher) et du chef indien (Will Sampson), magnifique colosse apathique que le nouveau venu ramène à la vie, demeurent incrustées dans l’âme cinéphilique ; archétypes humains de ce qu’un vase clos peut produire de sinistre et, parfois, d’admirable. L’esprit de rébellion de Randall P. McMurphy (Nicholson) et son pep d’enfer offraient une bouffée d’air aux passagers de la nef des fous.

Confinement, abus de pouvoir, électrochocs, trépanation, suicide, solidarités et évasions ponctuaient cet hymne à la liberté, avec une force, une énergie, une émotion immenses. Rappelons que ce film phare faillit ne jamais naître tant les producteurs jugeaient casse-gueule son univers d’aliénés tragiques et révoltés. Milos Forman avait ébloui la planète avec ses œuvres tchèques L’as de pique et Les amours d’une blonde, s’imposant comme le chef de la Nouvelle Vague en son pays.

Admiratif, Kirk Douglas, après avoir adapté le roman sur la scène de Broadway, lui avait envoyé son texte à Prague dans l’espoir qu’il le porte à l’écran, ouvrage censuré à la frontière tchèque et jamais remis. Dix ans plus tard, c’est son fils Michael Douglas qui lui expédia à son tour après le déménagement de Forman aux États-Unis. Le récit pouvait évoquer son régime communiste fui à toutes jambes, mais le cinéaste y voyait avant tout une interrogation universelle sur la ligne ténue entre héroïsme et folie, chevauchée par lui de magistrale façon.

J’ignore si vous avez déjà mis les pieds dans un hôpital psychiatrique, mais l’expérience est bouleversante. En visite là-bas, jamais n’ai-je éprouvé une telle impression d’exotisme qu’au spectacle de gens ainsi privés de libre arbitre, de droits de sortie, anxieux, délirants, bourrés de pilules, soumis à des traitements sévères, à la merci des autres pour leurs moindres besoins. Un monde parallèle !

Un vase clos explosif

Le film de Forman me rappelait ces visions lancinantes. Et à l’heure où le Québec se penche avec effroi sur le sort réservé aux aînés, j’ai pensé au sort des patients psychiatrisés, si peu abordé en ces temps de pandémie. Plusieurs d’entre eux se révèlent incapables de comprendre les directives de confinement. On imagine sans peine les frustrations, les angoisses, les pulsions violentes susceptibles d’éclater en pareils vases clos sans le réconfort des visiteurs, sans câlineries possibles.

À telle enseigne, les doses des tranquillisants ont peut-être augmenté, comme les mesures de contention. Des aides d’urgence pour le personnel sont-elles envisagées ? Des systèmes de contrôle ? Après tout, la crise du repli sur soi et du chômage multiplie les facteurs de stress et de dépression au sein de la population entière. Aucune donnée officielle n’est fournie sur la hausse des ruptures psychologiques en pareil climat.

L’État québécois prévoit un soutien accru en santé mentale, mais sous quelles formes ? On parle d’une clientèle aussi fragile hors circuit hospitalier qu’à l’intérieur de ses enceintes. Les lignes d’écoute psychologique sont débordées. Ajoutez ces portes closes des centres de jour spécialisés pendant le confinement. Des personnes souffrant de maladies mentales en circuit privé les fréquentaient, y obtenaient secours. Tant d’esprits aux prises avec la schizophrénie, la bipolarité ou d’autres problèmes graves risquent aujourd’hui l’enfermement intérieur aigu.

Comment les soutenir davantage ?J’écoutais mercredi à la radio d’ICI Première l’émission 15-18. Un reportage de René Saint-Louis y abordait ces questions névralgiques. Jean-Nicolas Ouellet, directeur du CAMEE, groupe d’entraide à Montréal-Nord dirigé par des psychiatrisés et d’ex-psychiatrisés, évoquait le changement de cap à l’heure de la grande distanciation. Des bénévoles prennent le relais des rencontres physiques par chaînes téléphoniques. À travers l’ensemble du réseau de soutien psychologique, le contact humain ne passe plus que par la voix ou les vidéoconsultations. Tous ces « au secours ! » tamisés…

L’autre jour, devant Vol au-dessus d’un nid de coucou, j’ai pensé à ces malades dont les symptômes effraient le commun des mortels, qui détourne les yeux au passage. Leur sort ne fait pas les manchettes comme celui des aînés. Moins touchants qu’eux, plus déroutants, exclus parmi les exclus. Mais si une bombe à retardement était posée sous leurs sièges aussi…

4 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 18 avril 2020 09 h 12

    Bravo

    Bravo pour ce questionnement à partir du visionnement conscient d'un film. Pep...rébellion. Votre texte fait réfléchir.

  • Roland Noel - Inscrite 19 avril 2020 08 h 05

    J,aimerais voir ce film Vol au dessus d'un Nid de Coucous

    Bel article ce film semble intéressant et surtout d'actualité mais sans virus

  • Hélène Lecours - Abonnée 19 avril 2020 08 h 46

    Oui merci

    C'est vrai qu'on n'en entend pas parler. C'est déjà difficile pour les bien portants, alors..

  • Yves Corbeil - Inscrit 19 avril 2020 12 h 07

    Oui Madame, ceci et cela nous sautent au visage sur le dysfonctionnement de notre société en général

    Il n'aura suffit qu'un virus frappe pour que les yeux s'ouvrent sur tous ce qui fait défaut dans notre monde aseptisé avec «soin» de façon à ce que tous et chacuns ne soyons pas dérangé dans notre quotidien de bons consommateurs qui véhiculent en vase clos au quotidien dans notre mode libre et individuel. Des laissés pour compte, elle en pleut de nos jours notre société.

    Et je crois bien que le pm canadien à lue votre chronique car ce matin comme à son habitude tous les matin à onze heures et quart, il en a parlé des gens en détresses de toutes sortent dans son point de presse. Il a une équipe sur le dossier qui nous reviendra avec des recommendations et surement un chèque pour eux aussi.

    Pas tellement en rapport avec le dossier psychiatrique mais qui se doit quand même d'être souligner. Celui des arts et de la culture, l'ex Équiterrien converti en marchant de bonheur à la solde de monsieur trudeau a fait une annonce majeur dans son rôle de ministre du patrimoine canadien.

    https://twitter.com/s_guilbeault/status/1251306181605416961?ref_src=twsrc%5Egoogle%7Ctwcamp%5Eserp%7Ctwgr%5Etweet

    N'est-ce pas merveilleux pour le monde de la culture d'avoir un acteur de ce calibre pour leur venir en aide quand ça frappe dur. L'environnement va le manquer lui, c'est sûr que la petite vidéo n'est pas aussi glamor que la performance de Jack mais Ottawa ne bénificie pas du même budget de production qu'Hollywood.