Un test pour les spécialistes

L’image du médecin, longtemps glorifié dans la société québécoise, s’est grandement détériorée au cours des dernières années. Aux yeux d’une grande partie de la population, le bon Dr Jérôme des Belles histoires des pays d’en haut s’est transformé en entrepreneur rapace, certes compétent, mais plus soucieux de son portefeuille que de la santé de ses patients.

Cette perception est particulièrement forte dans le cas des spécialistes qui, d’une négociation à l’autre, ont réussi à arracher des hausses de leur rémunération sans commune mesure avec ce que vit le commun des mortels. François Legault, qui avait déjà dû les affronter à l’époque où il était ministre de la Santé, les a lui-même pointés quand il s’est retrouvé dans l’opposition.

À entendre le chef de la CAQ, ils gagnaient un milliard de trop par année, qu’il se faisait fort de récupérer une fois au pouvoir. Si son gouvernement a finalement dû se contenter de la moitié, la population n’en a pas conclu qu’il avait exagéré, mais plutôt que la Fédération des médecins spécialistes (FMSQ), dont Gaétan Barrette a longtemps incarné l’arrogance, était trop puissante pour que l’État soit capable de lui imposer sa volonté, en raison de l’espèce de chantage exercé par ces enfants gâtés du système qui détenaient un droit de vie ou de mort.

Les médecins se sont désolés de la triste réputation qu’on leur a faite. Certes, rares étaient ceux qui se plaignaient d’être trop bien payés, mais la grande majorité se préoccupaient avait tout du bien-être de leurs patients. Les négociations avec le gouvernement étaient l’affaire de leur syndicat.


 

Le SOS que le premier ministre a lancé aux spécialistes pour qu’ils prennent la relève des infirmières et des préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD va constituer un test important aux yeux de la population. Il leur offre aussi une bonne occasion de refaire leur image. « Vous avez la compétence. Le choix qu’on a, c’est d’envoyer du monde qui ne sont pas du tout qualifiés », leur a dit M. Legault.

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a parlé d’une « mission humanitaire » comparable à celle que de nombreux médecins québécois accomplissent en Afrique ou dans d’autres parties du monde. « Ce que je veux leur dire aujourd’hui, c’est que la mission humanitaire, là, elle est au Québec, elle est en CHSLD, et on veut que nos médecins viennent en mission humanitaire dans les CHSLD pour nos aînés, ceux qui ont bâti le Québec. »

Le ton suppliant utilisé par M. Legault et sa ministre était presque gênant. S’il est peut-être moins glorieux pour un spécialiste de laver des patients, on ne leur demande pas de faire du bénévolat. Un forfait de 211 $ l’heure a été négocié avec la FMSQ, pour un maximum de 12 heures, soit environ 2500 $ par jour. Les préposés qu’ils remplaceront gagnent 17 $ l’heure, grâce à la prime spéciale de 4 $ qui leur a été accordée pour le temps de la pandémie.


 

La présidente de la FMSQ, Diane Francœur, s’est étonnée de la sortie de M. Legault. « M. le Premier Ministre, depuis jeudi dernier que nous levons la main. J’ai personnellement dit oui trois fois à votre ministre de la Santé. Encore une fois il y a une heure. Nous serons là où il le faut. Je suis surprise de vos propos », a-t-elle écrit sur Twitter.

Bon prince, M. Legault a déclaré qu’il avait peut-être mal expliqué ses attentes envers les spécialistes, auxquels on ne demandera pas de laver des planchers. On a cependant appris à prendre avec un grain de sel les protestations de bonne volonté de la FMSQ, et Mme Francœur est allée à bonne école en matière de relations avec le gouvernement.

Elle aurait certainement été plus convaincante si elle s’était abstenue d’envoyer un autre tweet suintant l’orgueil blessé, qui invitait le directeur de la santé publique, Horacio Arruda, à mettre lui aussi la main à la pâte dans un CHSLD. Si bien des spécialistes sont présentement disponibles en raison du report de nombreuses chirurgies, on conviendra que le Dr Arruda n’a pas beaucoup de temps libre.

Au cours des dernières années, l’avidité des médecins a sans doute déçu de nombreux Québécois, qui les avaient peut-être trop idéalisés, mais on comprend que les négociations entre le gouvernement et les employés de l’État, auxquels on peut associer les médecins, dans la mesure où il est généralement leur seul employeur, sont une question de rapport de force qui se mesure en dollars.

L’urgence de la situation actuelle devrait cependant exclure toute considération de rapport de force ou de statut. Certes, les médecins ont donné, mais ils ont aussi beaucoup reçu de la société québécoise, qui est en droit d’attendre qu’ils répondent à ce SOS sans rechigner.

67 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 16 avril 2020 00 h 59

    Refaire leur image?

    «Il leur offre aussi une bonne occasion de refaire leur image»

    Je me demande comment cette image peut s'améliorer à 211 $ de l'heure, soit 1688 $ pour une journée de 8 heures (ou 8 440 $ pour une semaine de 40 heures) pour faire le travail de personnes payées 10 fois moins (15 fois, si ils et elles lavaient des planchers). Ce salaire est tellement élevé qu'il ressemble à une façon de maintenir leur rémunération diminuée «en raison du report de nombreuses chirurgies».

    • Jean Duchesneau - Inscrit 16 avril 2020 04 h 56

      À la décharge des médecins, il est injuste de comparer la rémunération des médecins aux salaires d'autres professionnels et travailleurs de la santé, car les médecins ont des dépenses de plusieurs milliers de dollars par mois liés â leur pratique (salaires du personnel de la clinique, loyer ou hypothèque, assurances professionnelles, frais d'adhésion aux associations et la corporation, etc,) . Pendant que les salles d'opération sont fermées, ces frais continuent de courrir. J'ai l'impression que l'entente porte sur ce point précis. Il est aussi à noter que le 211$ est por 12 heures de travail. Par ailleurs, à moins que vous connaissiez le contenu de l'entente, on ne sait pas si le médecin sera rémunéré au-delà des 12 heures prévues à l'entente. Il est donc présomptueux de projeter la rémunération sur 40 heures.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 16 avril 2020 08 h 29

      Le spectacle et les incohérences seront loin de se résoudre, AVEC l’arrivée des médecins spécialistes, habitués à ce qu’une infirmière ou un interne aient d’abord préparé le patient? Ces messieurs ne savent pas travailler, sans leur équipe!

    • Raymond Labelle - Abonné 16 avril 2020 14 h 17

      "Ces messieurs" et ces dames (...)

    • Sylvain Fortin - Abonné 16 avril 2020 21 h 06

      @Duchesneau L'assurance responsabilité professionnelle des médecins est payée par l'État. Donc, quand vous êtes victime d'une faute médicale ce sont vos impôts qui paient l'avocat du médecin que vous poursuivez. Tandis que vous, vous devez payer de votre poche votre avocat.

    • Jean Duchesneau - Inscrit 16 avril 2020 23 h 12

      On s'informe avant d'interpeler aussi grossièrement quelqu'un... Fortin !

      Extrait du site web du Collège des médecins du Québec

      http://www.cmq.org/page/fr/assurance-responsabilit

      "Assurance responsabilité professionnelle

      Le médecin doit, seul ou avec les médecins avec lesquels il exerce, assumer la responsabilité de l’exercice de sa profession; il ne peut prendre aucun arrangement restreignant cette responsabilité.
      Le médecin doit détenir et maintenir en vigueur un contrat d’assurance établissant une garantie contre la responsabilité pouvant être encourue par lui-même ou par ses employés en raison de fautes déontologiques.
      Si le contrat d’assurance est conclu au nom d’une société de médecins, celui-ci doit s’étendre personnellement à chaque médecin.
      Le médecin doit fournir à l’Ordre une preuve qu’il est assuré et ce, à tous les ans avant le 1er juillet ou à la date de début ou de reprise de l’exercice de la profession."

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 avril 2020 08 h 34

      Corrigez moi si je me trompe, mais il me semble que vous avez tous les deux raison. Monsieur Duchesneau parce que ce sont effectivement les médecins qui doivent contracter leur assurance et en défrayer les coûts. Monsieur Fortin parce que la détermination des l'enveloppe globale et de sa répartition entre les spécialités prend en compte les coûts en question. Conséquemment, si vous ne gagnez pas lors d'une poursuite, vous aurez payé pour tous les frais!

    • Jean Duchesneau - Inscrit 17 avril 2020 09 h 03

      On pourrait aller loin avec ce point, somme toute secondaire, en distinguant responsabilité professionnelle du médecin versus reponsabilité relative aux activités de la clinique médicale. Mon point est que dans toutes situations, il convient d'analyser les faits sur une base objective et ne pas trop se laisser emporter par la colère du moment.

      Ceci étant dit, l'hiver dernier, j'ai rédigé une plainte officielle au Commissaire aux plaintes au nom de ma mère de 92 ans qui était hébergé dans une résidence semi-privée. Je l'ai déplacée dans une autre résidence depuis un mois. Je suis très très au courant de l'horreur qu'ont à subir nos "vieux" tout en reconnaissant l'extrême dévoument de plusieurs préposés. Outre l'amélioration des soins, j'ai recommandé que le salaire des préposé soit considérablement augmenté afin d'attirer des personnes qui ont "la vocation" pour prodiguer des soins adéquats empreints de chaleur humaine. La direction de telles résidences ayant extrêmemnt de mal à recruter des préposés, ils se tournent vers des immigrants, souvent sud Américains, Haïtiens et Affricains auxquels on donne une formation minimale de 7 heures. Pour un grand nombre de ces personnes, leurs tâches est vu comme du "sale boulot" d'où énormément de négligences dues à une mauvaise formation et une mauvaise communication. Le roulement de personnel fait aussi en sorte que le rours aux agences y est très fréquent.

      En somme, mon avis, bien avant covid-19, est que la courbe de distribution de la rémunération dans notre société doit être substantiellement applatie. Nous avons besoin d'un "New Deal" afin de payer le "travail" à sa juste valeur.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 avril 2020 16 h 57

      Tout à fait d'accord, monsieur Duchesneau. Malheureusement, le premier ministre me semble prendre la question par le mauvais bout. L'exercice ne doit pas donner l'impression à qui que ce soit qu'on a déshabillé Paul pour habiller Pierre, encore moins pour le seul motif de la rétention de personnel, sans parler des gnagnasseries autour de la vocation d'ange-gardiens (de nos pauvres petits vieux...). Je l'ai dit ailleurs ces jours-ci : le métier de PAB, en particulier, devrait être soumis à un nouvel exercice d'évaluation où la charge affective du travail devrait être mieux reconnue. Idéalement, ils et elles devraient tous avoir les même conditions salariales et normatives de travail que ce soit au public ou au privé, y compris non conventionné. Legault fait bien rire quand il prétend que ce sont les syndicats qui l'en empêcheraient. Je ne dis pas que cela irait de soi, mais quelles que soient les résistances, elles finiraient par être levées comme lors de l'exercice d'équité salariale.

  • Louise Davis - Inscrite 16 avril 2020 02 h 07

    Conciliation travail-famille

    Excellente analyse, M. David. Mais n'oublions pas que les femmes médecins, presque majoritaires dans la profession, appliquent la conciliation travail-famille. Il reste moins d'heures pour la mission humanitaire.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 16 avril 2020 14 h 39

      Je pense qu'elles ont accès à des services de garde d'urgence..

  • Jean Duchesneau - Inscrit 16 avril 2020 04 h 23

    Coquille

    "mais la grande majorité se préoccupaient avait tout du bien-être de leurs patients"

    Correction

    mais la grande majorité se préoccupaient avant tout du bien-être de leurs patients

  • Serge Turmel - Abonné 16 avril 2020 05 h 19

    Scandaleux!

    À quand un gouvernement qui osera mettre ses culottes et rabaisser la superbe des médecins spécialistes; compte tenu des salaires de misère que touche le personnel de la santé (préposés aux bénéficiaires, personnel de soutien et infirmières). Les sommes faramineuses versées aux médecins spécialistes sont tout simplement immorales et obscènes. Ces médecins corporatistes devraient avoir honte du chantage qu'ils exercent sur l'État.

  • Simon Grenier - Abonné 16 avril 2020 05 h 38

    Un test? Mais il a déjà été échoué, le test. Il fallait entendre le grand patron de l'Association des anesthésiologistes ce matin: solidarité mais à nos conditions et elles doivent être avantageuses. En parallèle, de nombreux quidams ont reçu plusieurs offres via la campagne "Je contribue", sans "entente spéciale" de "bonification spéciale" de "prime spéciale". La comparaison est éloquente mais tellement usée.

    Quant à moi, des "travailleurs autonomes incorporables en entreprises" qui ont tous les pouvoirs dans leurs milieux de travail (il faut s'y rendre pour le constater), qui "se chagrinent de l'attitude vorace de leurs syndicats" pendant des décennies sans jamais dénoncer quoi que ce soit alors qu'on leur donne toutes les tribunes qu'ils souhaitent, ce sont de purs complices qui pratiquent un aveuglement éminemment volontaire. Travailleur autonome incorporé en entreprise, représenté par des travailleurs autonomes incorporés en entreprises, auprès de ministres (longtemps médecins) travailleurs autonomes incorporés en entreprises et convertis en serviteurs publics, toute cette belle gang dans le même domaine "commercial" (on est incorporés en entreprise, on fait de la business)?

    Dans la société, il y a moyen d'appeler ça de la "collusion" si on bâcle un peu et qu'on réfléchit à la docteur. Et ça, c'est illégal. Si on néglige la forme, sur le fond, on est pas mal dans cette situation-là. Avec l'aval du gouvernement, des Cours et de l'ensemble du réseau de la santé. Ih.

    Quand on veut redorer son image, on oublie son image, on se concentre sur son rôle et on le fait bien sans empêcher les autres de faire le leur. Il y a toujours très loin de la coupe aux lèvres, malgré les années qui passent.