Docteur Privilège

On a beaucoup dit à quel point la pandémie de la COVID-19 met en évidence les iniquités socio-économiques et les failles institutionnelles qui existaient déjà. Au cours des dernières semaines, notre attention s’est portée, avec raison, sur l’incidence de la crise actuelle sur les plus vulnérables. Lors de sa conférence de presse de mercredi, François Legault a plutôt jeté la lumière — un peu malgré lui — sur l’univers parallèle dans lequel les plus riches continuent d’évoluer, même en temps d’urgence nationale.

Pour le moment, on ne sait pas qui s’est « mal exprimé » et qui a « mal compris » dans les échanges privés entre le gouvernement du Québec, la Fédération des médecins omnipraticiens (FMOQ) et la Fédération des médecins spécialistes (FMSQ), occasionnant des retards importants. Mais on sait que, alors que le manque de personnel est criant dans les CHSLD depuis plusieurs semaines, il semble difficile — et long — de déployer des médecins pour soutenir les infirmières et les préposés aux bénéficiaires dans leur travail. On sait aussi qu’on a dû négocier des ententes sur la rémunération de ces médecins, qui facturent normalement à l’acte pour la majorité de leurs activités. Par exemple, un spécialiste pourrait gagner jusqu’à 2500 $ par jour pour venir prêter main-forte en CHSLD dans le cadre de la COVID-19. Puisque ceux-ci gagnent déjà en moyenne 428 941 $ par année, on est ici dans la rémunération à peu près normale — pour eux.

On sait par ailleurs que l’état d’urgence sanitaire donne au gouvernement des pouvoirs exceptionnels pour mobiliser les employés du secteur public. En effet, bien des conditions de travail ont été modifiées unilatéralement par Québec au cours des dernières semaines afin d’augmenter la capacité de notre système de santé. Et en début de semaine, un arrêté ministériel a été adopté afin de se donner les pouvoirs de carrément recruter et redéployer vers la ligne de front les enseignants du collégial formés dans les domaines pertinents.

Quant à eux, les médecins qui pratiquent dans le système public sont techniquement des travailleurs autonomes et non des salariés. Il semble donc que, même lors d’une urgence de santé publique, le gouvernement ne peut pas les contrôler autant que les autres professionnels. De ce fait, les fédérations de médecins retiennent un pouvoir de négociation qui a été en bonne partie suspendu ailleurs. Pendant qu’on cherche à bien « se comprendre » de part et d’autre, la pandémie continue de faire des ravages chez nos aînés.

Bien sûr, on ne peut pas attribuer la « faute » directe de la débâcle des derniers jours à un médecin ou un autre. Bien des docteurs ont offert leur aide à répétition au cours des derniers jours, et ne cherchent qu’à contribuer à l’effort collectif. On dira que le coup porté à la réputation des médecins par M. Legault et Mme McCann hier était injuste, et on aura en bonne partie raison.

Mais il faudrait aussi comprendre que s’il est aussi facile pour la FMOQ et la FMSQ de se faire coller une image de regroupements avides et détachés de l’intérêt public, ce n’est pas à cause d’une situation d’urgence en CHSLD ou d’une pandémie. Ce sont plutôt les écarts de revenus indécents, la hiérarchisation vertigineuse des professions, voire l’élitisme médical institutionnalisé qui doivent être mis ici au banc des accusés.

La situation dépeinte dans la conférence de presse d’hier ne manquera pas de mettre beaucoup de Québécois en colère. Pas directement, on l’espère, contre les médecins. Mais contre les inégalités absurdes que l’on a autorisées, maintenues et normalisées au fil des décennies dans le système de santé en particulier et dans la société en général.

Avec la crise, tout le Québec a pris conscience que certains préposés aux bénéficiaires travaillaient à temps plein tout en gagnant moins que les 2000 $ par mois promis en aide d’urgence à la population. La situation a d’ailleurs dû être dénoncée haut et fort avant qu’une maigre prime leur soit accordée. Et pendant que l’on tergiversait sur les modes de participation et de rémunération des médecins riches en temps de pandémie, des milliers de citoyens continuaient de contribuer bénévolement aux organismes qui répondent aux besoins de base des plus vulnérables. La juxtaposition de ces réalités dans les esprits, même si elles ne sont pas liées par une causalité immédiate, laisse un goût amer.

Pour se débarrasser de cette étiquette de docteurs « au-dessus » des réalités de la population, il faudra bien plus qu’une correction du message ou une opération marketing impliquant des chirurgiens croqués sur le vif en train de nourrir et laver des aînés malades. Il faudrait que les médecins qui souhaitent des conditions de travail plus équitables pour tout le personnel essentiel du système de santé et des services sociaux se fassent entendre plus fort, et cessent d’être des voix marginales au sein de leur propre profession.


 
33 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 16 avril 2020 03 h 48

    Gaspillage de compétences

    Avoir des médecins qui font du lavage et repassage est du gaspillage. Pour la moitié du prix, il y aurait plein de gens qui voudraient faire ce travail.
    $500/semaine comme aide d'urgence est aussi une claque dans la face des gagne-petits. C'est drôle comment l'argent coule facilement en direction des riches. La leçon est évidente: ça paye d'être riche!

    • Louise Collette - Abonnée 16 avril 2020 09 h 25

      C'est bien connu, l'argent appel l'argent.
      Plus il y en a plu il y en aura..

    • Brigitte Garneau - Abonnée 16 avril 2020 09 h 56

      Et comment! Plus tu es riche, plus c'est facile de t'enrichir. C'est comme la saucisse Hygrade. Quant à celui qui n'a rien...rien ou moins que rien, c'est pareil.

    • Richard Ferland - Abonné 16 avril 2020 15 h 08

      Commentaires complètement hors contexte. On parle d'une situaton d'urgence pour sauver des vies. Si vous aviez un parent dans un CHSLD actuellement auriez-vous le courage de parler de ceci! On demande aux médecins de donner un coup de main. Si un jour vous aviez besoin d'un cardiologue seriez-vous prêt à lui faire ces commentaires! Les salaires exhorbitants des sportifs tel que les joueurs d'hockey, présidents de grandes entreprises, etc. on ne vous entends pas, ça c'est autrement dérangeants et pourtant qui on entend dans la société s'élever. s'indigner!

    • Louise Collette - Abonnée 16 avril 2020 16 h 34

      Si vous continuez Monsieur Ferland je vais pleurer sur le triste sort des disciples d'Esculape.

      Leur coup de main coûte cher, c'est que je retiens pour le moment.

      Et pour les joeurs de hockey je suis d'accord, j'ai toujours trouvé ça scandaleux, et les banques, les pétrolières les pharmaceutiques, la liste est longue mais aujourd'hui on parle des médecins spécialistes, qui ne se prennent pas pour des moins que rien et qui ont même déjà poussé l'audace jusqu'à mépriser, un tantinet, pour ne dire que ça, les médecins généralistes.

      On est vraiment dans le contexte, pas hors contexte, pour le moment il s'agit d'eux.

      Je suis d'accord pour que des gens qui en soignent d'autres soient bien rémunérés, ce travail je ne le ferais pas, cependant, il y a <<un boutte à toutte>>.

    • Serge Lamarche - Abonné 16 avril 2020 22 h 01

      Bien sûr, les salaires des sportifs professionnels sont plus répréhensibles. Mais ceux-ci ne sont pas payés avec nos taxes extraites de force. Les sportifs recoivent leurs pécules de gens libres de ne pas regarder ou aller regarder les dits sports. Je ne paye pas un sou au sportifs professionnels, même par le regard. Les amateurs sportifs sont donc les seuls à blamer.
      Les sportifs ont d'ailleurs fini par accepter un salaire maximum pour leur propre bien. Les mêmes raisons s'appliquent à tous les niveaux.

  • Simon Grenier - Abonné 16 avril 2020 06 h 04

    Les commentaires de M. Legault et Mme McCann n'était absolument pas déplacés, injustes ni peu pertinents. Nous sommes en état de siège depuis plus d'un mois. Les syndicats de médecins représentent leurs membres. Ces derniers profitent volontairement et consciemment des largesses injustifiables qui leur sont offertes depuis des décennies au détriment du reste des services publics - en santé comme ailleurs. Et comme il est souligné dans cette chronique, le reste du peuple se fend en quatre pour sortir de la "normalité" et agir en fonction de la réalité. On se lève et on contribue ou on se tait, hein.

    Les vierges offensées qui réfèrent sans cesse à un serment qui date d'une époque où l'espérance de vie était de 21 ans devraient se rendre compte qu'ils ne sont vraiment plus "exceptionnels" du simple fait qu'ils ont suivi 4 ans de cours universitaires et 5-10 ans de stages rémunérés. La présidente de la Fédération des Médecins spécialistes a clairement démontré qu'elle a la maturité et la capacité de réflexion d'un enfant de 4 ans - elle qui n'a tellement jamais d'arguments qu'elle emprunte ceux de Trump ("fake news!!") pour exprimer ses fables - pourquoi en serait-il différent de ses membres?

    Commençons par cesser de mépriser le peuple et on verra si le peuple a envie de pardonner au 1% d'être le 1% entièrement construit par l'État.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 avril 2020 10 h 19

      100% d'accord avec vous M. Grenier. La présidente de la Fédération des Médecins spécialistes ne vit pas sur la même planète que nous où sévit la COVID-19 présentement. Elle est dans une faille spatio-temporelle de l’indécence. Ah! La légèreté de cette nouvelle classe d’aristocratie du savoir qui nous prend en otages, nous qui avons payé pour plus de 85% de leurs études.

      Le serment d'Hippocrate date d'une époque en Grèce antique ou 10% de la population étaient des citoyens, et l'autre 90%, des esclaves. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui? C’est en temps de crise qu’on porte attention aux rémunérations malséantes dans une démocratie. Idem pour tous les joueurs de sports professionnels en incluant toutes les stars médiatiques. Personne ne vaut une rémunération d’un demi-million de dollars par année venant de la bourse publique. Personne.

      Nos spécialistes de la santé ne pourraient-ils pas travailler « pro bono publico » durant cette crise exceptionnelle pour quelques semaines? Disons que, lorsque nous nous sortirons de cette crise, ils feront partis de ceux qui seront dans la meilleure position socio-économique de toute façon. Ils ne perdront pas leur emploi.

      C’est très caractéristique de cette nouvelle classe de nouveaux riches qui se permettent de se prendre pour des médecins sans avoir compris le serment d’Hippocrate. Heureusement, ils ne sont pas tous pareils. N’est-ce pas Hippocrate qui disait entre autre : « Je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence et la pureté ». Aujourd’hui, ils ont la chance de le faire.

  • Hélène Gervais - Abonnée 16 avril 2020 06 h 08

    C'est à leur richissime ...

    Syndicat qu'il faudrait s'en prendre

  • François Poitras - Abonné 16 avril 2020 06 h 45

    S'il est une profession surpayée en Amérique du Nord, c'est celle de la pratique la médecine. La rémunération moyenne des médecins généralistes français est de 50% celle des généralistes québécois. Glorifiée d'une symbolique forte et très ancienne, la médecine et ses structures doivent être révisées de fond en comble. Ainsi, le statut le travailleur autonome est une aberration lorsque tes revenus viennent d’une seule source, l'État. Une aberration qui engendre les difficultés du sytème de santé québécois

    • Gilles Théberge - Abonné 16 avril 2020 09 h 48

      Pourquoi les médecins sont-ils surpayés, et ne participent-t'il pas aux mesures sociales (caisse de retraite), comme les autres citoyens ?

    • François Poitras - Abonné 16 avril 2020 11 h 04

      C'est par ailleurs le seul reproche justifié que l'on peut adresser au gouvernement de la CAQ depuis son arrivée au commandes de l'État : la demi-réforme des émoluments des médecins. Un dossier à reprendre lorsqu'il faudra renflouer le trou financier de la pandémie. Les médecins, à quelques exceptions près sont des employés de l'État, des fonctionnaires. Il faut revoir les salaires à la baisse et en former plus. En plus de joindre un engagement formel de remboursement des frais de leur formation s'ils décident d'aller faire le "gros cash" ailleurs.

  • Marcel Buist - Abonné 16 avril 2020 07 h 31

    Les Princes................

    Le coup porté à la réputation des médecins par M. Legault et Mme. McCann était injuste.......

    Non, ce n'était pas injuste, c'était pleinement mérité, même qu'il aurait pu en rajouter.

    Ce que ne disait pas Mme. Francoeur mais que tout le monde devinait c'est: Oui, on va y aller, mais on n'ira pas pour rien ($) !
    Totalement honteux !

    Marcel Buist.