Les décalages de Cannes et d’Avignon

Je suis allée tant de fois dans de grands festivals internationaux sans songer aux virus invisibles susceptibles d’attaquer les uns et les autres. À tort, bien sûr. Ce monde, si loin, si proche… Nous voici tous à l’âge de l’innocence perdue.

Les Festivals de Cannes et d’Avignon, deux méga-manifestations culturelles françaises, s’étaient cramponnés longtemps à l’espoir de tenir leurs éditions contre vents, marées, virus et confinements. Le président Macron, en annulant lundi la tenue des rassemblements de masse d’ici la mi-juillet, vient de leur porter le coup de grâce. On jugeait depuis longtemps la partie jouée et perdue. Qui aurait voulu s’y pointer ? Maintenir le milieu en otage jusqu’à la dernière minute apparaissait irresponsable. Des vies auraient été mises en danger sous le soleil et dans l’obscurité des salles. Mais plusieurs dirigeants d’événements phares espéraient le miracle.

Le Festival d’Avignon, cœur battant théâtral prévu dans sa cité des Papes du 3 au 23 juillet, a été du coup annulé. Cannes avait déjà reporté ses dates de mai, mais espérait dérouler son tapis rouge et ses films fin juin/début juillet, avec le cinéaste Spike Lee à la tête de son jury. Ses dirigeants, puis ceux des sections parallèles, ont jeté l’éponge pour sa tenue en l’état, tout en étudiant divers scénarios et un maintien éventuel sous d’autres formes. Le directeur artistique de Cannes, Thierry Frémaux, refusait déjà d’envisager une édition virtuelle de sa sélection pour un événement dédié au grand écran. Ferait-il volte-face ? Un nouveau report à l’horizon de l’automne est-il possible ? Pas de cinéma sans part de suspense, remarquez…

On comprend le crève-cœur d’une annulation pour les dirigeants de puissantes manifestations culturelles aux retombées immenses. Tant d’énergie déployée ! Ces sommes folles investies ! Cette passion artistique, cette ambition, ces espoirs engloutis ! L’art en groupe s’éloigne de nos horizons. Un esprit collectif chancelle, pour longtemps sans doute. Au cours des prochaines années, la peur des foules et des voyages, jumelée à la déroute de l’industrie de l’aviation, modifiera le paysage culturel et touristique des hauts lieux arborant la flamme artistique. À Montréal aussi. Mais tous les secteurs économiques sont à genoux.

Cas de force majeure

Les répercussions sur la vie humaine auraient dû primer en amont sur toute autre considération à l’heure des prises de décisions. Nul n’habite une tour d’ivoire, même les géants culturels sous assaut comme les autres d’un meurtrier virus. Dans la ville de Cannes très touchée, où le port du masque sera exigé pour la population entière dès le 22 avril, la tenue de cette manifestation fin juin paraissait insensée depuis plusieurs semaines, mais le Festival faisait la sourde oreille. Que les annulations in situ n’aient pas émané des organisations elles-mêmes pour des raisons sanitaires, sans attendre le couperet politique, laissait baba.

Nul ne leur aurait reproché de lâcher prise avant. On parle d’un cas de force majeure comme en temps de guerre, sous déplacements suspendus. Par-delà les pertes, les déceptions, l’amour de l’art, la concurrence des rendez-vous automnaux (sans doute annulés plus tard), difficile de ne pas y lire un trait d’orgueil. La vision fugitive de seigneurs aux châteaux en temps de pestilence flotte sur les esprits. Se sera égarée au cœur de cette crise l’occasion pour des organisations prestigieuses de tenir des propos inspirés sur l’avenir de l’art et sur leurs responsabilités sociales lors des cataclysmes.

À Avignon, le milieu montrait déjà les dents avant la tombée du rideau. Le directeur du Festival, Olivier Py, déclarait le 8 avril qu’annuler l’événement serait une catastrophe, en dévoilant fièrement sa prestigieuse programmation ; défi à tous les tonnerres des cieux. Le Collectif Scènes d’Avignon s’était par la suite fendu d’un communiqué : « Le théâtre étant le lieu d’expression privilégié de la pensée et des sentiments humains, d’ouverture sur le monde, il nous paraît inconcevable d’imaginer un public masqué et apeuré parcourir nos théâtres et la cité des Papes. » Inconcevable, en effet ! Olivier Py l’a finalement compris.

Alors qu’au Québec et ailleurs, les rendez-vous culturels déclaraient forfait, des fleurons français refusèrent longtemps d’admettre l’inéluctable. On ignore par quels modes réinventés ces festivals se dérouleront en 2021 sur une planète meurtrie et si Cannes trouvera moyen d’instaurer une formule inédite pour l’édition présente. Mais le pire scénario pour leurs forteresses eût été de se maintenir en l’état cet été. Une création éventuelle de nouveaux foyers de contamination, avec clientèle internationale, même éparse, essaimant au retour le virus un peu partout, qui aurait pu jamais la leur pardonner ?