Les masques albertains

La décision du premier ministre albertain, Jason Kenney, d’offrir au Québec, à l’Ontario et à la Colombie-Britannique ce matériel de protection médical si convoité a pris tout le monde de court, en plus de démontrer qu’il était possible de mieux se préparer pour affronter la pandémie de COVID-19. On parle en tout de 750 000 masques N95, de sept millions de masques chirurgicaux, de ventilateurs, de gants, de lunettes de protection…

L’Alberta, qui fait face aussi à un sérieux ralentissement économique attribuable à l’effondrement des prix du pétrole, a commencé dès décembre à commander du matériel. Le responsable de l’approvisionnement des services de santé albertains et son équipe, inquiets de voir ce qui bourgeonnait à Wuhan, ont entrepris d’acheter tout ce qu’ils estimaient devoir avoir en réserve et de le faire en amont d’une possible épidémie afin d’éviter la cohue et la panique.

Les gouvernements fédéral et provinciaux auraient pu en faire autant, mais ce ne fut pas le cas, d’où ces craintes maintes fois répétées de pénuries. Elles se sont un peu estompées après les efforts renouvelés de certaines provinces et du fédéral, mais la menace plane toujours.

Vu les circonstances, les renforts albertains sont évidemment bienvenus. La générosité de M. Kenney fait tout de même sourciller des travailleurs de première ligne de sa province ainsi que l’opposition néodémocrate à Edmonton. Le premier ministre lui-même affirmait il y a une semaine avoir juste assez de matériel pour tenir un mois. Il nie priver l’Alberta de ce dont elle a besoin, puisque du nouveau matériel y a encore été livré dimanche et le pire scénario pour lequel sa province se préparait ne s’est pas matérialisé. La propagation de la COVID-19 y est moins prononcée et mobilise moins de soins de pointe que prévu.

Jason Kenney se défend énergiquement de chercher à obtenir une aide plus généreuse du reste du pays afin de faire face à la crise qui secoue la première industrie de sa province. « Ce n’est pas un marché. C’est un geste de solidarité envers nos concitoyens canadiens tout simplement », a-t-il répondu sur les ondes de Radio-Canada lundi. Les appels à un vigoureux retour d’ascenseur ont quand même fusé dans la presse anglophone en début de semaine.

 

La générosité de l’Alberta auprès des provinces les plus durement touchées par la pandémie de COVID-19 mérite sans contredit la reconnaissance de tous, mais cette gratitude ne doit pas donner encore plus de poids à la voix albertaine dans l’élaboration du plan d’aide au secteur pétrolier promis par Ottawa. Après tout, elle n’est pas seule dans ce bateau.

En fait, de toutes les provinces productrices d’hydrocarbures, la plus mal en point est Terre-Neuve-et-Labrador (TNL). Elle est carrément au bord de la faillite. Sa situation financière précaire précède les crises actuelles, mais la chute du prix du pétrole et la paralysie économique associée à la COVID-19 l’ont lourdement aggravée, au point où, fin mars, le premier ministre Dwight Ball a écrit au premier ministre Justin Trudeau pour lui dire que sa province était fauchée.

Bien que déficitaire, l’Alberta est en revanche dans une situation nettement plus avantageuse. Le poids de sa dette par rapport à son économie, le fameux ratio dette-PIB, est le plus léger de toutes les provinces, après celui de la Colombie-Britannique. Le taux de chômage y est supérieur à la moyenne canadienne en ce moment, mais ses citoyens ne paient toujours pas de taxe de vente et le fardeau fiscal y est inférieur à ce qu’on voit qu’ailleurs. L’an dernier, ralentissement économique ou pas, l’Alberta aurait affiché un bon surplus si elle avait seulement appliqué le taux moyen de taxation en vigueur dans les autres provinces, qui est de cinq points inférieur à celui du Québec.

La diversification de l’économie albertaine est toutefois trop lente, ce qui rend la province dépendante de l’exploitation pétrolière, une industrie cyclique, tant pour faire travailler son monde que pour garnir ses coffres. Des revenus que le gouvernement surestime volontiers en misant sur un prix du baril de pétrole qui excède la réalité du marché, comme il l’a fait dans le budget dévoilé cet hiver. Là encore, l’Alberta n’est pas seule. TNL souffre du même travers.

 

Le futur plan d’aide fédéral ne peut pas simplement permettre un retour aux pratiques anciennes. Il faut, tout en assurant la reprise, paver la voie à une nouvelle économie. Cela ne se fera pas rapidement, d’autant que Jason Kenney ne semble pas pressé de changer de cap. Il annonçait le 31 mars que sa province investirait 1,5 milliard dans le projet de pipeline Keystone XL, avec en prime une garantie de prêt de 6 milliards. On parle d’un projet dont l’avenir dépend pourtant de décisions prises aux États-Unis.

La réponse d’Ottawa ne pourra être monolithique. Il faudra nuance et flexibilité pour éviter aux provinces productrices de s’enfoncer dans leurs ornières. Ce ne sera pas simple, mais les dons tant appréciés du gouvernement albertain en ces temps de crise sanitaire, un geste que TNL est incapable d’imiter, ne doivent pas masquer la nécessité de voir plus loin en se pensant au lendemain de la COVID-19.

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