Les marchands de sommeil

Durant la grande crise économique, au Canada, le gouvernement conservateur de Richard Bedford Bennett, qui comptait au Québec sur le nazillon Adrien Arcand pour assurer sa publicité, jugea bon d’instaurer, sur les recommandations du ministre de la Défense, une politique d’urgence pour pallier la menace de désordre social posée par la présence de chômeurs sans abri, de plus en plus nombreux au sein des villes.

Entre 1932 et 1936, des centaines de camps ont été créés un peu partout au pays, hors du centre des villes, afin de loger les sans-abri célibataires en échange de leur labeur. Payée la maigre somme de 20 cents par jour, soit l’équivalent de 3,60 $ en dollars de 2020, cette armée d’ouvriers d’environ 170 000 hommes s’est occupée de la réfection de routes, de camps militaires ou d’aérodromes. En principe volontaires, ceux qui résistaient à leur encampement risquaient en fait d’être incarcérés pour cause d’errance et de vagabondage.

Hier comme aujourd’hui, l’indigence, sujette d’ordinaire à l’indifférence, à la charité ou à la répression, représente toujours, en temps de crise, une menace pour la paix sociale. Face à elle, les autorités publiques s’empressent donc d’agir, sans pour autant jamais rien changer à la structure qui conduit, d’année en année, époque après époque, tant de gens à la rue.

Il y a quelques jours, on apprenait que la Ville de Toronto a acheté des hôtels pour y loger d’urgence les sans-abri. Les refuges habituels étaient déjà bondés. La proximité des lits de dortoirs menaçait d’aggraver la pandémie. Certains malheureux couchaient à la belle étoile, faute de mieux. À la ville, sous l’éclairage des lampadaires, il faut dire que les belles étoiles n’existent pas pour ces gens-là. Ainsi donc, trois mille chambres apparaissaient nécessaires pour souligner leur mise à l’écart de la société. Voilà, on les a trouvées.

Du côté de Montréal, on a réquisitionné pour l’instant rien de moins que quatre établissements hôteliers bon marché qui vivotaient, faute de touristes. D’une pierre deux coups : en aidant les hôteliers, on purge la société. Après tout, même Airbnb, qui ne cesse de couper les jambes de l’hôtellerie et de gruger le tissu locatif des quartiers, ne se gêne pas, dans les circonstances, pour demander un allègement fiscal.

Faut-il une crise sanitaire pareille pour réformer enfin nos vues malades sur la pauvreté ? À qui l’hôtellerie de la misère profite-t-elle réellement ? Certes, pour les personnes sans abri, le confinement à l’hôtel plutôt qu’au dortoir peut représenter un séjour luxueux dans une vie autrement bordée par la misère. Mais lorsque la saison chaude de la COVID-19 sera terminée, où chercherons-nous à confiner la pauvreté qui ne cesse, elle, d’augmenter, au contraire du flux de touristes ? La crise sanitaire le souligne assez : il faut des hôtels entiers pour loger ne serait-ce qu’une fraction des déshérités de notre société. Devra-t-on attendre une prochaine pandémie pour s’en alarmer et réformer la société ?

Depuis trente ans, le développement des inégalités constitue une pathologie sociétale que l’on continue de confondre avec son remède. La catastrophe sanitaire actuelle, même si on tente de ne pas y penser, a vu sa route pavée par une catastrophe humaine qui a pour nom l’ultralibéralisme.

Pendant que l’on campe à l’hôtel des gens qui sont condamnés à l’exclusion, notre bon monde social continue d’être en vacances du réel. Au paradis de l’ultralibéralisme où nous nous sommes confinés, chacun se prend encore volontiers pour un millionnaire en devenir qui pense n’avoir guère besoin de protections sociales sitôt qu’on lui indique qu’il devra payer de l’impôt. Ce que les entreprises en particulier ont épargné d’un côté au nom de cette invitation à couper dans les finances publiques, on le paye tous de l’autre, puisque les coûts de pareille politique, sur les rives desquelles vont s’échouer un nombre croissant de laissés-pour-compte, sont devenus des frais transférés au système de coercition.

En Angleterre, en France, au Canada, aux États-Unis, partout ce scénario s’est répété. À mesure qu’au nom du libre-marché, du laisser-faire et de la mondialisation s’est poursuivi le démantèlement des protections sociales, cette idée très ancienne voulant que la criminalisation et la mise au ban des pauvres forment une solution à ce système inégalitaire s’est renforcée. Nombre de partis politiques au pouvoir, de gauche comme de droite, usent de la répression, depuis trente ans, pour promettre une paix sociale mise à mal par une dérégulation considérable des États et l’enrichissement corollaire d’une partie infime de la société.

L’encampement des indésirables, la répression de l’indigence ou la reprise de l’habituelle gestion boutiquière de la misère ne trouveront en rien à juguler les conséquences structurelles de ce système malade qui les sécrète et qui feint ensuite de s’étonner d’appauvrir et de punir ceux dont il profite.

L’arrogance de ceux qui évoquent sans cesse une menace qui pèse sur le respect de l’ordre social ne fait d’ordinaire que veiller ainsi à la conservation de leur propre domination. « Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale » : dans Les déracinés, l’écrivain Maurice Barrès, chantre de la droite nationaliste, affirmait déjà en 1911 cette idée sans cesse serinée, bien que souvent en des termes plus plaisants. Autrement dit, il est tenu pour entendu que la paix sociale doit s’exercer au mépris même d’une partie de la société. En temps de crise, les marchands du sommeil de l’ultralibéralisme se font un plaisir de nous le rappeler.

Tandis que nous sommes au repos forcé, couchés au pied d’une telle société, peut-être avons-nous le temps de trouver à nous réveiller.

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