Cette insoutenable légèreté

Il était difficile de ne pas rager en lisant jeudi dans le Globe and Mail qu’un rapport de 550 pages daté de 2006, dans lequel on avait tiré les conclusions de l’expérience du SRAS, avait averti les autorités fédérales de l’état d’impréparation du pays en cas de pandémie et proposé des mesures qui auraient peut-être permis de sauver des milliers de vies qui seront fauchées par la COVID-19.

Le rapport tenait de la prémonition : « La prochaine pandémie prendra naissance ailleurs qu’au Canada. Il apparaîtra ici trois mois plus tard, mais cela pourra être beaucoup plus rapide en raison du volume du trafic aérien. » On évaluait le moment du « pic » et on prévoyait que la première vague de contagion serait suivie d’autres vagues. Sans parler de la pénurie de matériel médical et de l’égocentrisme des gouvernements soucieux de protéger leur propre population au détriment des autres.

Il est à souligner que la Dre Theresa Tam, aujourd’hui directrice de la Santé publique du Canada, faisait partie des auteurs de ce rapport. Elle est sans doute la mieux placée pour mesurer les conséquences de la légèreté avec laquelle on l’a expédié sur une tablette.

Certes, le Canada n’est sans doute pas le seul État fautif. Il y a sûrement eu des experts italiens, français ou espagnols qui, à un moment ou un autre, ont sonné l’alarme sans que personne ne réagisse. Partout sur la planète, les gouvernements souffrent de la même myopie dès qu’il s’agit de voir un peu plus loin que la prochaine échéance électorale. La négligence des autres ne doit cependant pas excuser la nôtre.

Le premier réflexe est d’accuser la classe politique, mais elle n’est pas la seule qui pourrait faire un examen de conscience. À la fin de janvier dernier, un mois après l’éclosion du virus à Wuhan, la Dre Tam elle-même avait déclaré que « le risque pour le Canada est beaucoup, beaucoup moins élevé que pour d’autres pays ».


 
 

Il était écrit dans le ciel que les résidences pour personnes âgées et les CHSLD, dont certains se retrouvent aujourd’hui dans une situation critique, seraient les plus touchés par la pandémie. Certes, l’âge et l’état de santé y sont pour beaucoup, mais la pénurie de main-d’œuvre et les mesures d’hygiène inadéquates sont des réalités qui ont été documentées abondamment au fil des ans, que ce soit par la vérificatrice générale, les syndicats ou encore les divers organismes de défense des personnes âgées.

Ces établissements ont toujours été les parents pauvres du réseau de la santé. Bien sûr, on s’est ému en apprenant que dans certains établissements, les résidents n’avaient pas même droit à un bain par semaine. Les caméras de télévision ont filmé Gaétan Barrette attablé dans la salle à manger d’un CHSLD, dont le menu allait être amélioré, mais c’est plus souvent l’encombrement des urgences, la longueur des délais d’attente ou encore la rémunération des médecins qui ont retenu l’attention.

On ne peut qu’applaudir la mobilisation générale à laquelle on a assisté cette semaine pour secourir les aînés, mais les choses changeront-elles réellement quand l’alarme sera passée et qu’il faudra couper partout pour rembourser tous ces milliards qu’il aura fallu emprunter pour faire face à la crise ? Ceux qui ont tabletté le rapport de 2006 ou ignoré les remontrances de la vérificatrice générale n’étaient pas mal intentionnés, ils avaient simplement d’autres priorités et il n’en manquera pas quand il s’agira de remettre le pays en marche.


 
 

Même si, à Québec comme à Ottawa, on ne ménage aucun effort pour enrayer la pandémie, il vaut toujours mieux prévenir que guérir. Bien entendu, Justin Trudeau plaiderait que c’est le gouvernement Harper qui, après l’épisode du SRAS, a négligé de préparer le pays en vue d’une nouvelle attaque virale. François Legault reprocherait à celui de Philippe Couillard d’avoir négligé les CHSLD, que sa ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, n’avait pas encore eu le temps de renflouer quand la crise de la COVID-19 a éclaté. Dans tous les régimes démocratiques, l’« ancien gouvernement » devient toujours la meilleure excuse de celui qui le suit.

Il est facile de dénoncer l’inconséquence des gouvernements, mais c’est quand même nous qui les élisons et qui, paraît-il, les méritons. Et comme ils souhaitent par-dessus tout être réélus, ils s’emploient autant que possible à faire ce que nous souhaitons, notamment payer moins d’impôt, ce qui affaiblit inévitablement la capacité d’intervention de l’État, que ce soit dans les CHSLD ou ailleurs. Au bout du compte, leur légèreté, c’est aussi la nôtre.

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