Refiler la note

Je parlais la semaine dernière de l’examen de la valeur du travail qu’oblige la pandémie, évoquant les employés d’Amazon congédiés pour s’être mobilisés contre le laxisme sanitaire de l’entreprise et l’absence de soutien offert aux travailleurs qui s’exposent tous les jours au risque de contagion. Les employés d’Amazon ne sont pas les seuls à protester contre le mépris de leur employeur. Misant sur la reconnaissance inédite dont ils bénéficient, d’autres travailleurs ont organisé des grèves spontanées. Des employés de McDonald’s et des épiceries Whole Foods, notamment, se sont mobilisés pour exiger des congés payés et des conditions de travail décentes. Plus près de nous, des employés d’un centre de distribution de Dollarama dans l’ouest de Montréal dénoncent ces jours-ci les risques d’infection sur leur lieu de travail. Alors que la crise sévit, on voit plus clairement l’indécence des conditions d’emploi qui prévalent dans bien des secteurs pourtant cruciaux, tant sur le plan social qu’économique.

J’ai un peu l’impression de me répéter, mais peut-être s’agit-il en fait d’un portrait qui se précise. Au fil des jours, les cas de figure s’accumulent, illustrant la fragilité et les carences d’humanité de nos régimes économiques — comme une archéologie des formes d’exploitation. On déterre les fondations, on trace au gros crayon les liens invisibles qui, tant bien que mal, font tenir la société lorsque tout flanche.

Le gouvernement du Québec a accordé la semaine dernière une compensation salariale aux employés des commerces essentiels, lesquels gagnent moins que les 2000 $ par mois offerts par la Prestation canadienne d’urgence (PCU). On veut ainsi corriger une apparence d’injustice, expliquait François Legault. Tant mieux, tant mieux, personne n’est contre la tarte aux pommes. Ces travailleurs, pour beaucoup, entrent dans la catégorie des travailleurs pauvres, c’est-à-dire des travailleurs dont le salaire ne suffit pas à avoir un niveau de vie décent. Sauf que c’était vrai avant la pandémie, et c’était tout aussi injuste.

Non seulement la prime offerte est bien maigre, sachant qu’il est difficile de maintenir un niveau de vie décent avec un salaire horaire inférieur à 18 dollars, mais son caractère temporaire trahit la véritable reconnaissance qu’on accorde au travail des employés qu’on qualifie de « héros » et « d’anges gardiens. » On admet implicitement qu’au-delà de la situation d’urgence, qui contraint les gouvernements à faire le minimum pour que les individus et les petits commerces gardent la tête hors de l’eau, on croit que les bas salariés méritent leurs conditions de travail.

Et n’allons pas croire que la crise se résoudra en faveur des travailleurs. Il ne faut pas s’attendre à une reconfiguration permanente des rapports salariaux, bien au contraire. Déjà, on nous parle des « inévitables » compressions budgétaires qu’il faudra réaliser pour régler la note des mesures d’urgence déployées durant la pandémie. On nous prépare aux sacrifices à venir, à la fragilisation attendue de vies déjà éprouvées. L’occasion sera en somme parfaite pour poursuivre un travail de sape des institutions publiques entamé depuis longtemps, et dont les plus récents assauts se font sentir dans notre capacité même à gérer la crise.

Mercredi, des représentantes de syndicats de professionnelles de la santé publiaient dans Le Soleil une lettre ouverte intitulée « Femmes au front ! » dans laquelle elles rappelaient que les femmes ont toujours été en première ligne dans la gestion des crises sanitaires, et que la tradition se poursuit avec la pandémie de COVID-19, alors que 80 % des emplois en santé et dans les services sociaux sont occupés par des femmes. Ces travailleuses, disaient les signataires, mènent cependant une « guerre » avec un arsenal déficient. La plus récente période d’austérité a laissé le réseau désorganisé et fragilisé. Les travailleuses aujourd’hui mobilisées savent très bien de quoi on les a privées au fil des ans.

Et même si la pandémie souligne la valeur des institutions sociosanitaires et de leur personnel, une nouvelle phase d’attrition est à prévoir. Le travail des femmes, tout comme celui des petits salariés, a toujours été méprisé, car la croissance économique, dans les sociétés capitalistes, dépend précisément du caractère invisible de leurs efforts. Il faut pouvoir soigner, élever, nourrir à bas prix pour que la roue tourne. Quand ce n’est pas grâce au travail gratuit traditionnellement accompli par les femmes, c’est par l’exploitation de travailleurs précaires. Or, la récession économique à venir sera profonde, et c’est bien à celles et ceux qu’on applaudit aujourd’hui qu’on refilera la note.

La stratégie politique qui se met en place ne tend pas vers un renforcement permanent des mécanismes de redistribution et des institutions qui mettent en œuvre un principe de solidarité sociale, malgré la bienveillance affichée de nos premiers ministres. La finalité de la gestion de crise des gouvernements néolibéraux n’est rien d’autre que le retour express du « business as usual ». On s’affaire à maintenir temporairement un certain statu quo, en donnant ici et là un petit coup de pouce, mais on sait très bien qui, à terme, pâtira de ces perturbations.

30 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 10 avril 2020 01 h 47

    L'égoisme reviendra au galop.

    Vous avez une lecture lucide de ce qui se passe et va se passer. On n'augmente pas le salaire régulier des mal payés, on leur donne une prime temporaire.

    L'injustice découle de l'égoisme. Continuez à dénoncer. C'est le travail de toute une vie.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 avril 2020 10 h 26

      Vous avez amplement raison de dire qu'ils vont «refiler la note» aux petits salariés comme d'habitude. Nos politiciens parlent des deux côtés de la bouche quand il s'agit de leur ré-élection. Les coffres de l'état sont toujours disponibles pour les subventions et les cadeaux fiscaux aux entreprises, mais c'est l'austérité qui attend nos salariés et nos services publics après le déluge.
      Il faudrait se débarrasser de ce système capitaliste, cannibalisé, qui engendre les inégalités et qui assujettit les 99% de l'humanité au service du 1% d'une oligarchie insouciante.

  • Frédéric Lavoie - Inscrit 10 avril 2020 06 h 46

    Réflexions intéressantes, mais courtes

    C'est un peu court de ramener la situation actuelle à une lecture féministe uniquement.
    Dans la situation actuelle, on oublie les enseignants-tes, qui pour certains-nes sont à la maison et doivent affronter l'enseignement à distance et le contact malgré tout avec leurs étudiants-es, et les fins de sessions.
    Parions que leurs conditions de travail et leur négociation tomberont dans l'ombre aussi.....
    Pour ma part, je crois que certaines primes deviendront une partie du nouveau salaire des préposées aux bénéficiaires par exemple.
    Ce serait indécent de reveni en arrière,
    Et ce n'est pas une question de féminisme,
    Mais de justice sociale.

    • Hélène Lecours - Abonnée 10 avril 2020 09 h 26

      Monsieur Lavoie, j'admire vos convictions mais je me demande bien qui croit à la justice sociale en-dehors des temps de pandémie. La justice sociale devient présentement une façon de se protéger soi-même. Quand ils seront hors de danger et auront bien profité de la "crise" politiquement, comme c'est le cas maintenant, ils trouveront bien les moyens pour "relancer le système". On verra bien qui criera victoire en premier.

  • François Poitras - Abonné 10 avril 2020 08 h 00

    Le premier enseignement de la pandémie tient dans la révélation du rôle fondamental de l’état.

    Le tintamarre des idéologies s’est tu. La fanfare des « ismes » divisifs a bradé ses instruments. L’incessante clameur de l’égotisme victimaire se dissipe. Tel un lointain souvenir.

    Alors que l’État s’élève, surgit des eaux sombres du chaos mortifère. Se révèle à ses rôles de protecteur, de rassembleur, de coordonnateur, de grand ordonnateur de la société. De même qu’à celui d’unique responsable de le distribution de la richesse collective.

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 avril 2020 13 h 00

      Pardonnez-moi d'être si prosaïque, bien que tout à fait d'accord avec vous sans pouvoir le manifester, ne contribuant plus aux GAFAM.
      En ce qui concerne les inégalité de revenu, le Québec s'en tire bien (mieux que le Canada) mais un peu moins que le Danemark et la petite Finlande. Les pires sont les USA, l'Ontario, la C.B. et l'Alberta.
      «Inégalité des revenus» conferenceboard.ca, 2020

  • Geneviève Caron - Abonnée 10 avril 2020 08 h 05

    Des héros ou des otages?

    Je lisais une observation intéressante l'autre jour sur les médias sociaux : si les employés des petits commerces essentiels pouvaient choisir entre la PCU et continuer à travailler, ceux qui resteraient seraient des héros, et il faudrait alors reconnaître que ceux qui opteraient pour la PCU sont donc nos otages en ce moment. Qu'en pensez-vous?

  • Jacques Bordeleau - Abonné 10 avril 2020 08 h 16

    Néo-libéralisme

    Votre chronique est bien inspirée et indignée â juste titre. Ce que vous décrivez est le neo-néolibéralisme dont on croirait â tort qu'il pourrait s,humaniser par la misère causée par la crise actuelle. Mais la misère est pour le pauvre monde, comme on dit si bien, et les efforts aussi, si on observe la discrétion, la retenue à contribuer des grandes banques, des compagnies d'assurance et des grandes entreprises.
    Les gouvernements se saignent à blanc en notre nom, et devront nous saigner par la suite, leurs (nos) coffres ayant été vidés, pendant que les possédants recommenceront à creuser nos inégalités et à s'en mettre plein les poches.
    Comment se fait-il que nos gouvernements ne puissent les contraindre davantage? Non, les affairistes restent tapis, influents et intéressés, spéculant déjà sur les bonnes occasions.

    Jacques Bordeleau

    • Jacques Patenaude - Abonné 10 avril 2020 12 h 19

      Non les coupures bugétaires dans les services de l'État ne sont pas inévitables. Ce ne sera qu'une question de choix politique. En '45 à la fin de la guerre qui avait succédé à la grande dépression des années '30 les gouvernements ne se sont pas attaqué à réduire les dettes des États mais bien à assumer leur rôle de leader de la relance économique. Résultat les 30 glorieuses, une période de prospérité inégalée. Notre avenir n'est pas la fatalité du libéralisme économique. Si les gouvernements prennent leur responsabilité et assument leur rôle de régulation du capitalisme et de redistribution de la richesse avec par exemple des mesures kénésiennes cette crise aura été un mal pour un bien.