Michel Marc Bouchard pendant la pause

J’ai téléphoné au dramaturge Michel Marc Bouchard durant nos périodes d’entracte. L’auteur des Feluettes et de Tom à la ferme s’est toujours penché avec lucidité sur les us et coutumes du monde culturel. Un univers chamboulé, comme tant d’autres, par le coronavirus. Et comment voit-il le typhon qui secoue la flotte artistique ?

Il estime le milieu largué par la ministre de la Culture : « Aucun message rassurant, nul propos digne de sa fonction rassembleuse ou encourageant, aucune annonce particulière, aucune présence sur les réseaux sociaux, aucune entrevue. »

Et d’évoquer les paysages intérieurs des théâtres déserts derrière leurs rideaux de scène. Tous ces décors demeurés in situ après l’arrêt des pièces, sans techniciens pour les démonter. Ombres fantomatiques des ruptures subites.

La crise a bouleversé sa vie et celle de ses confrères des arts vivants. « On ne jouera pas au jeu de l’artiste qui perd plus que l’autre, lance-t-il. Tout le monde est perdant. » Les représentations de l’adaptation brésilienne de Tom à la ferme à l’Usine C, Tom Na Fazenda par Rodrigo Portella, tout en puissance organique, se sont arrêtées sec.

Le dramaturge devait s’envoler vers Mexico pour un atelier consacré à son monologue Le crapaud (le premier de sa vie), sur le narcissisme des gens très beaux et sur son rapport avec eux. Y auraient été potassées des versions en espagnol mexicain et en espagnol argentin du batracien en question. « J’étais dans une période d’effervescence », confie-t-il. Et crac !

La blessure des arts vivants

« J’écris en relation avec mon univers inconscient, confesse l’auteur. Or la réalité de cette crise est si forte que je me sentais d’abord incapable de retourner à la création. J’étais paralysé avant une phase de résilience ; la charge m’est revenue au milieu de ce grand silence habité. Si je planchais sur des matériaux nouveaux, la contamination des temps présents jouerait sur mon inspiration. Avec des projets déjà en marche, je fais attention à ne pas laisser le contexte les influencer. »

Michel Marc Bouchard termine le scénario de sa Divine illusion pour un film d’Alexis Durand-Brault. Il peaufine la dernière version d’un scénario original à adapter par Léa Pool, L’habit du héros, sur deux amants aux prises avec l’immigration. À son écritoire également : une pièce intime abordant à visage découvert sa relation avec sa mère.

Dans les limbes, les cinq productions prévues au Festival Off d’Avignon, adaptations en langue étrangère de ses pièces Le chemin des Passes-Dangereuses, Tom à la ferme et Les feluettes. Le grand rendez-vous théâtral français n’a pas encore annulé sa tenue en juillet prochain, mais ça viendra sans doute. « Et comment imaginer des répétitions de spectacles avec des comédiens en confinement ? Surtout sans savoir si le festival aura lieu. Quelle irresponsabilité civile de laisser les artistes ainsi dans le flou ! »

Il en est conscient : si les institutions bien établies ont les reins assez solides pour une traversée de désert, les petites compagnies seront fragilisées. « L’État aura-t-il assez d’argent pour les financer ? »

Un jeu de domino s’opérera dans nos lieux de diffusion. « Qu’est-ce que les théâtres garderont et sacrifieront à la reprise entre la saison du printemps laissée en plan et les programmes déjà prévus ? Il faudra faire des choix. Ceux-ci s’exerceront sans doute au détriment des premières œuvres, de la prise de risque, de l’innovation, en privilégiant les valeurs sûres. »

Sur l’agora de la cité, le retour du vivre ensemble prendra des mois. « Après le cinéma qui se consomme directement à la maison, tout est appelé à devenir virtuel. » Lui dont la vie est un art vivant carbure à la respiration de la salle, sans rêve de transformer ses pièces en téléthéâtres dans cet avenir houleux pour les disciplines de la scène.

« Les musiciens d’orchestre iront-ils répéter de gaieté de cœur, collés les uns contre les autres, quand les interdictions vont se lever ? Et comment chorégraphier pour des danseurs en relation de sueur et de chair qui n’auront pas envie de se toucher ? Avant qu’il y ait une scène de baiser au cinéma… »

À son avis, la légèreté et l’humour primeront au retour les spectacles dramatiques. « Les gens vont avoir besoin d’une bouffée d’air, de libérer leur anxiété. »

Le dramaturge ne croit guère aux lendemains qui chantent : « J’espère que la planète aura repris son souffle après l’arrêt des activités industrielles et commerciales, mais penser que cette crise nous changera me semble illusoire. Quand l’économie repartira, toute entrave sera à écarter. La production va reprendre de plus belle et les gazoducs iront bon train. Je crains que ce ne soit pas une grande avancée pour l’environnement. » Puissions-nous faire mieux que ça, mais s’il avait raison…


 
1 commentaire
  • Johanne Fournier - Abonnée 12 avril 2020 07 h 50

    Si juste


    Toujours éclairant de lire les choix d'Odile Tremblay, sa perspective.