Héros de Lisée

La défaite électorale de Jean-François Lisée, en 2018, m’a déçu. L’homme est brillant, cultivé et a de l’envergure. Son programme social-démocrate d’affirmation nationale me semblait, alors, la meilleure option pour le Québec. J’ai eu l’occasion, depuis, de me consoler. François Legault, dont je craignais les inclinations antiétatiques, m’a agréablement surpris, en inscrivant son action dans l’esprit du modèle québécois. Dans la crise sanitaire actuelle, il se montre à la hauteur. En le regardant aller, je suis forcé de reconnaître que Lisée n’aurait pas fait mieux.

En confinement, comme vous tous, je reçois deux nouveaux livres de l’ancien chef péquiste, qui lancent la collection « Jean-François Lisée raconte » aux éditions Carte blanche / La boîte à Lisée. C’est, pour moi, un second motif de consolation : s’il était devenu premier ministre, Lisée aurait dû nous priver de ce qu’il fait de mieux : des livres.

Essayiste politique allègre, ingénieux et audacieux, l’auteur du Tricheur (Boréal, 1994) rend captivant tout ce qu’il raconte et parvient toujours à éclairer le présent grâce à un brillant recours à la grande et à la petite histoire. Sa manière de rafraîchir de vieux sujets essentiels en les revisitant à nouveaux frais relève du grand art journalistique.

Dans De Gaulle l’indépendantiste, il redit ce que les souverainistes doivent au grand homme d’État français. « La venue de Charles de Gaulle [au Québec en 1967] représentait pour les francophones du Québec, au complexe d’infériorité patent, économiquement dominés, linguistiquement opprimés, politiquement marginalisés, la reconnaissance, par un géant de l’histoire, de leur valeur », écrit Lisée.

On a beaucoup glosé, depuis, sur les intentions du Général. Avait-il préparé son coup de longue date ou s’était-il emporté en lâchant son « Vive le Québec libre ! » ? L’enquête de Lisée ne laisse aucun doute : habité par un profond sens de l’histoire, soucieux de réparer l’abandon du Québec par la France en 1759 et animé par le désir de redonner à la France sa grandeur, de Gaulle, en privé à partir de 1960 et en public à partir de 1967, multiplie les professions de foi indépendantistes, au risque de brusquer les Lesage et Johnson, qui se contenteraient bien d’un statut particulier dans le Canada. « Un jour ou l’autre, dit le président français à son ministre Peyrefitte en 1963, les Français se rebelleront contre les Anglais. Un jour ou l’autre, le Québec sera libre » parce qu’« il est absurde de faire fi du sentiment national ».

Quand Jean Drapeau, en 1967, l’admoneste en lui disant que son « Vive le Québec libre ! » est un slogan séparatiste, de Gaulle ne mâche pas ses mots : « Mais on s’en fout, Monsieur le Maire ! » Le Général déplorait que ses audaces n’aient pas suffi à mener les Québécois à l’indépendance. « Tant qu’ils resteront aussi pusillanimes, disait-il en privé à notre sujet deux mois après son glorieux passage ici, ils ne s’en sortiront pas. » C’est aussi la morale du conteur Lisée.

JFK et le Québec

On savait déjà que de Gaulle aimait le Québec au point de se faire un allié de ceux qui souhaitaient sa souveraineté. Dans La tentation québécoise de John F. Kennedy, Lisée crée toutefois la surprise en révélant qu’un des plus célèbres présidents américains de l’histoire n’était pas loin de partager le point de vue de son homologue français. « Le Québec, comme l’Algérie, sera un pays, aurait-il confié, dans les années 1950, au prêtre franco-américain Armand Morissette, confesseur et ami de Kerouac. Ça va arriver. »

Lisée reconnaît que sa thèse d’un JFK favorable à l’indépendance relève de la conjecture plus que de la démonstration. « Évidemment, écrit-il, on aimerait avoir une lettre, un enregistrement, d’autres témoignages directs, pour établir fermement la preuve de la tentation québécoise de Kennedy. » Nous ne disposons, malheureusement, que du témoignage du père Morissette, dont les relations avec Kennedy sont avérées.

La réaction des Américains à une éventuelle indépendance du Québec demeure un mystère. René Lévesque, qui les admirait, se croyait capable de les convaincre de reconnaître un Québec souverain en faisant un lien entre notre indépendance et la leur. Lisée doute de cette possibilité.

Attachés à l’idéologie du melting-pot — les minorités doivent s’assimiler au grand tout — et traumatisés par le souvenir de la guerre civile, les Américains, postule le journaliste, ne peuvent qu’être sourds aux arguments souverainistes. Roosevelt, le héros de Lévesque, a même proposé à Mackenzie King, pendant la Seconde Guerre mondiale, de mettre en place une politique d’assimilation des Canadiens français ! JFK aurait-il été, comme il le fut dans d’autres dossiers, l’exception qui confirme la règle ? Avec son optimisme lucide et son style ensorcelant, Lisée nous invite à y croire.

14 commentaires
  • Denis Blondin - Abonné 11 avril 2020 10 h 40

    L'indépendantisme de Kennedy?

    Proposer la thèse d'un Kennedy indépendantiste à la de Gaule à partir d'un fondement aussi mince, cela en dit long sur l'auteur, pour qui ses innombrables idées personnelles sont automatiquement de grandes idées.

    On peut convenir que Lisée est brillant, cultivé et même qu'il a de l'envergure, mais il me semble cela masque assez mal un défaut plus profond pour un politicien: le manque de convictions solides, ancrées dans des valeurs durables.

    On a souvent eu l'impression que les idées géniales de Lisée pouvaient balloter de gauche à droite au gré du vent. Par exemple, il a déjà proposé, dans l'un de ses nombreux livres, de privatiser en partie Hydro-Québec. À l'inverse, il est vrai que la dernière mouture de son programme penchait à gauche, mais on a quand même l'impression que c'était l'aboutissement d'un simple calcul stratégique dans la conjoncture électorale du moment.

    Lisée a entrepris de publier toute une série d'opuscules sur l'histoire de l'indépendantisme au Québec. Cela me semble un bonne façon de faire passer l'idée d'indépendance de l'actualité à l'Histoire, bref de l'enterrer. Peut-être le dernier volume sera-t-il consacré à son oeuvre personnelle et coiffée du titre Le Naufrageur.

    • Louis-Marie Poissant - Abonnée 11 avril 2020 17 h 15

      Votre commentaire est dur... Mais beaucoup de vrai! Merci, ça me le fait voir autrement.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 12 avril 2020 08 h 38

      "On a souvent eu l'impression que les idées géniales de Lisée pouvaient balloter de gauche à droite au gré du vent... On peut convenir que Lisée est brillant, cultivé et même qu'il a de l'envergure, mais il me semble cela masque assez mal un défaut plus profond pour un politicien: le manque de convictions solides, ancrées dans des valeurs durables." - Denis Blondin

      À bâbord toutes!!! Je n'éprouve pas de sympathie particulière pour Monsieur Lisée mais je trouve que les reproches qu'on lui fait ici en partir d'un socle idéologique sont, pour une bonne part, injustifiés.

      Il semble que Monsieur Blondin, comme bien des gens qui se disent "progressistes", ne voit à gauche que des vertus et à droite que des turpitudes. Ce type de personne interprète comme un manque de convictions ou un vice calculateur ce qui est fait un effort pour s'ajuster à la réalité du monde. Cette réalité, qui est beaucoup plus complexe et nuancée que certains le prétendent, pourrait facilement se passer de ce manichéisme primaire rigide déguisé en convictions simplistes tenant davantage de l'acte de foi que de l'approche rationnelle.

    • Denis Blondin - Abonné 12 avril 2020 15 h 11

      Monsieur Morin

      Je suis loin d'être au neutre au plan idéologique, mais mon texte n'en laisse aucune trace. J'ai soutenu que Lisée pouvait balancer de gauche à droite, sans même indiquer mes propres préférences.

      Ce que je reproche n'a rien à voir avec de telles orientations, mais avec le fait que lui-même me semble ne pas en avoir de très bien ancrées, contrairement à des politiciens comme Lévesque ou Parizeau.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 12 avril 2020 19 h 13

      "Je suis loin d'être au neutre au plan idéologique, mais mon texte n'en laisse aucune trace. J'ai soutenu que Lisée pouvait balancer de gauche à droite, sans même indiquer mes propres préférences." - Denis Blondin

      Monsieur Blondin, votre texte laisse voir au contraire plusieurs indices trahissant vos penchants idéologiques.

      Ainsi, par exemple. vous reprochez à JFL un "ballottement" des idées, une certaine absence de fixation idéologique que vous interprétez chez lui comme un manque flagrant de convictions, pour conclure au défaut rédhibitoire.

      Je vois là que pour vous un politicien digne d'admiration doit nécessairement inféoder sa vision du monde et des choses à un enfermement idéologique à priori, qui ne permet d'analyser et de conclure qu'au travers d'un prisme particulier auquel il n'est pas permis de déroger et où tout calcul stratégique est vu comme une tentative de manipulation de l'électorat

      À ma connaissance, il n'y a au Québec que les gens d'une certaine gauche vertueuse pour penser de cette manière.

      Comme preuve de votre jugement sans appel sur JFL, vous donnez comme exemple la privatisation partielle d'Hydro-Québec. Le lecteur averti en conclura que vous êtes foncièrement contre cette privatisation. Vous dites ensuite: "À l'inverse, IL EST VRAI que la dernière mouture de son programme penchait à gauche", ce qui laisse supposer que vous discernez là un point positif, malheureusement aussitôt gâché par cette fâcheuse tendance au calcul électoral que vous subodorez en l'assimilant à une stratégie foncièrement malhonnête.

      La cause est entendue: vous appartenez à la gauche pure et dure qui voit comme un défaut rédhibitoire chez un politicien qui se dit social-démocrate de vouloir flirter parfois avec les tabous de la droite. C'est bien sûr votre droit le plus strict, mais pourquoi chercher à s'en cacher en prétendant à l'objectivité?

      Si je me trompe à votre sujet, dites le moi. Je ferai amende honorable.

  • Jacques Gagnon - Abonné 11 avril 2020 14 h 08

    Dans l'oeil de l'aigle

    Il y a des éléments fort intéressants dans ce livre. Lisée nous y rappelle que dans les années 70, il y avait encore des politiciens américains qui avaient un grand-père ayant participé à la guerre de sécession. On s'explique mieux l'utilisation du mot sécession par Stéphane Dion. Il savait que ce mot résonnait encore négativement chez nos voisins américains. On sait que De Gaulle et les Américains étaient en conflit diplomatique pour leur influence dans le monde. Le célèbre général voulait certainement irriter les Américains avec son intervention. De Gaulle avait alors la stature pour liguer une bonne partie du monde libre.

  • André Joyal - Inscrit 11 avril 2020 14 h 48

    Kerouac : un homme et son péché

    Kerouac avait un confesseur! Elle est bonne cella-là. On l'imagine à genoux parler à travers le grillage : «Pardonnez-moi mon père parce que j'ai trop bu de bières». «Combien de fois mon fils? Heu ...ben des fois mon père». Moi qui fréquentais des bars à Vladimir (Russie) à 'l'été 2004 alors que j'ai lu «Sur la route» en buvant de la «piva» (bière), cet aveu me laisse perplexe. Heureux temps où je n'étais pas confiné. Ben pour dire.

    • Marc Therrien - Abonné 11 avril 2020 15 h 57

      Ainsi, ce "prêtre franco-américain Armand Morissette, confesseur et ami de Kerouac" aurait bafoué le secret de la confesse en révélant avoir reçu Kerouac. Moyenne commère!

      Marc Therrien

    • Jean-Charles Morin - Abonné 12 avril 2020 08 h 44

      "Ainsi, ce "prêtre franco-américain Armand Morissette, confesseur et ami de Kerouac" aurait bafoué le secret de la confesse en révélant avoir reçu Kerouac. Moyenne commère!" - Marc Therrien

      Le secret de la confession concerne le contenu de celle-ci et non l'identité de la personne qui se confesse.

      Avant de commenter, vous auriez tout intérêt à approfondir vos connaissances de la religion catholique.

    • Marc Therrien - Abonné 12 avril 2020 10 h 22

      M. Morin,

      Et bien là, vous m'apprenez quelque chose. Il est vrai que je n'ai jamais été porté sur la confesse après que nous ayons joué à se confesser à l’école primaire. Me rappelle qu’on s’amusait à faire clignoter la lumière rouge située au-dessus de la porte du confessionnal en abaissant et en levant les genoux de l’agenouilloir. Bien entendu, à l’église où tout le monde connaissait tout le monde on savait qui allait à la confesse et qui n’y allait pas. Mais je suis étonné d’apprendre que le prêtre n’assurait pas l’anonymat de ses fidèles en dehors de sa petite communauté. Peut-être a-t-il simplement manqué d’humilité en racontant qu’il était le confesseur de Kerouac.

      Marc Therrien

  • Yann Leduc - Abonné 12 avril 2020 00 h 40

    Lisée, l'intellectuel mal aimé

    Lisée est brillant et cultivé, c'est vrai, son programme d'affirmation nationale était progressiste et réaliste, vrai aussi, mais il y avait quelque chose qui sonnait faux chez lui. Son image d'intellectuel froid et prétentieux ne prenait pas, on aurait dit qu'il le sentait lui-même et qu'il se cherchait une image plus vendeuse. On aurait dit qu'il était constamment en train d'élaborer des stratagèmes pour essayer d'arracher de peine et de misère un petit point de pourcentage d'appui dans les sondages. Son idée de choisir Véronique Hivon comme vice-chef donnait l'impression qu'il doutait de lui, qu'il voulait imiter QS en se donnant une teinte féministe, son attaque impertinente contre Massé donnait l'impression qu'il était desespéré et qu'il avait peur de QS, même sa nouvelle paire de lunette en début de campagne donnait l'impression qu'il se cherchait un "look branché". Comme quoi l'aura, le charisme, qui ont toujours quelque chose de mystérieux, ne s'achètent pas.

    À l'ère du populisme, Legault, avec son nouveau parti "propre", avec son image de mononc' sympathique et chaleureux, d'homme d'affaire pragmatique, de nationaliste conservateur et rassurant, avait gagné les élections avant même que la campagne commence. Aux yeux des Québécois, la CAQ incarnait l'intégrité morale et le nationalisme conservateur , le PLQ l'usure du pouvoir et la corruption, le PQ, la confusion et l'échec. Il faut dire que les médias, qui enterrait le PQ chaque jour, ont aidé à cultiver cette image de parti de perdant.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 12 avril 2020 11 h 24

      "Aux yeux des Québécois, la CAQ incarnait l'intégrité morale et le nationalisme conservateur , le PLQ l'usure du pouvoir et la corruption, le PQ, la confusion et l'échec." - Yann Leduc

      On pourrait rajouter à cette liste: "...et QS, la négation du fait national avec la rigidité arrogante du jusqu'au-boutisme idéologique".

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 avril 2020 13 h 26

      Est-ce un mea culpa monsieur Leduc? Je crois plutôt que l'échec de Lisée tient plus de la défection des québécois envers la politique et s'en désintéressent de plus en plus... On trouve fastidieux d'écouter et de réfléchir, vaut mieux quelqu'un avec des recettes toutes faites.

  • Alain Contant - Abonné 12 avril 2020 11 h 51

    Diviser pour régner ...

    Les cyniques verront-là un désir de diviser le Canada pour mieux le contrôler. Je dis bien les cyniques.