Les «trois grâces» en panne de culture

Comme beaucoup, je m’attriste lors des points de presse quotidiens du trio de choc québécois de ne point y entendre parler de culture, sinon pour s’opposer avec raison à ses rassemblements. Elle sert pourtant de respirateur quand la planète crachouille et nous définit comme société. Ajouté au mutisme de sa ministre en titre, cet assourdissant silence radio…

Il me semble que nos « trois grâces » devraient prescrire les arts comme remède préventif et curatif autant qu’une marche de santé, un p’tit verre de vin ou le bon usage de tousser dans son coude. Dans mes rêves — fous, il va sans dire — j’imagine le docteur Arruda recommander une visite virtuelle de musée, une lecture inspirante, le visionnement d’un bon film ou l’écoute de la grande musique qui calme les esprits au bord de la crise de nerfs.

Lors des remerciements du jour de François Legault, célébrer les artistes serait bienvenu. Vraies thérapeutes des temps présents, plusieurs d’entre eux offrent à titre souvent gracieux (mais ça ne paie pas le beurre) des performances musicales à pleines vidéos de réconfort. D’autres s’unissent en ligne pour en vivre un peu. On leur souhaite des coups de chapeau.

Remarquez : les gens, pas fous, avaient songé tous seuls à se tourner vers la culture. Ainsi, par un retour inopiné du sort, certains arts retrouvent la cote au moment même où l’offre culturelle n’a jamais été aussi limitée. En l’absence de sorties au cinéma, au théâtre, au concert ou dans quelque festival de cohue, la bonne vieille littérature connaît un regain de popularité. Quant aux œuvres de tous poils en ligne, elles nourrissent de leur manne bien des affalés du confinement.

Le besoin de s’envoler sur des mots, des sons et des images devient nécessité vitale et ciment de société, en ces temps durs. Et tant qu’à consommer maison, nos œuvres nationales ont des bijoux à offrir. Célébrons-les sans négliger les autres.

Une récente étude de l’UNESCO le proclame : « Lorsque des milliards de personnes sont physiquement séparées les unes des autres, c’est la culture qui nous rapproche. […] Elle nous apporte réconfort dans cette période d’angoisse. Mais alors que nous comptons sur elle pour traverser cette crise, le secteur culturel souffre terriblement. » L’UNESCO adjure la planète de prendre des mesures pour soutenir des artistes et l’accès à la culture à court ou à moyen terme.

On me dira que tous les secteurs tirent la langue, mais justement, n’allons pas oublier en haut lieu celui-là, plus vulnérable que bien d’autres. Tandis qu’un timide espoir de reprise se profile à l’horizon de mai, ces pousses fragiles risquent de sécher sur pied. Le Panier Bleu peut contenir des œuvres aussi.

L’hécatombe

Sous nos yeux ahuris, tant de piliers culturels québécois vacillent. Ça saisit. Tous ces festivals d’été annulés en 2020 : Francos, Jazz et consorts… Sage décision de leur part en tel contexte mais, économiquement et socialement, quel désastre ! L’énorme Renaud-Bray craint pour sa survie, malgré une hausse des ventes électroniques. Et les librairies indépendantes implorent le sort de les laisser survivre. Mieux vaut commander des livres ou des albums sur des sites québécois que sur Amazon, au fait. Autant aider les siens. Les mégastructures et les toutes petites (ces musiciens exilés du métro) sont les premières victimes de l’hécatombe.

Du haut de son Diamant, le florissant Ex Machina de Robert Lepage s’étiole. Le calendrier de ses spectacles, tombés ou reportés sine die, devait se déployer à travers l’Asie et l’Europe. Énormes pertes financières en vue ! Mais allez reprocher aux œuvres québécoises de nous faire honneur à l’étranger… Tout n’est pas si noir du côté de la mondialisation non plus.

Sauf que les titans tombent de haut. Deux semaines de paralysie à peine auront suffi au resplendissant Cirque du Soleil pour mettre à pied 95 % de ses employés et se retrouver en défaut de paiement. La multinationale n’a plus que 30 % de parts québécoises, le reste étant divisé entre des intérêts américains et chinois.

Or, ces grandes entreprises culturelles tentaculaires deviennent des géants aux pieds d’argile en temps de crise. Conçues pour l’internationalisation de chapiteaux aujourd’hui déserts, disséminées sous trop de drapeaux, elles se fragilisent. Et à l’heure où le virus donne des coups de butoir dans la mondialisation, on se demande si la compagnie fondée par Guy Laliberté n’aurait pas mieux fait de demeurer sous bannière québécoise avec aides nationales conséquentes en cours d’épreuve, au lieu de s’associer à des partenaires étrangers en 2015. Des cartes pourraient bien être rebrassées lors des lendemains de catastrophe.

D’ici là, on lance un vibrant plaidoyer pour voir la culture et les artistes siéger au cénacle des services essentiels. Aux glorieux côtés de la fée des dents…

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