Fausse générosité

Depuis que cette crise de la COVID-19 secoue profondément la vie des citoyens, en privant des millions d’entre eux de leur gagne-pain et en mettant en péril leur sécurité financière future, les gouvernements et de nombreuses entreprises se débattent pour sauver les meubles. Un programme d’aide n’attend pas l’autre, et ce, à coups de milliards de fonds publics.

La générosité est à l’honneur, mais une industrie se fait tirer l’oreille : le secteur bancaire. Les grandes institutions offrent de retarder les paiements hypothécaires et de permettre aux gens de surseoir pendant deux ou trois mois au paiement minimum exigé sur leur compte de carte de crédit. Mais attention ! Ces entreprises ne perdent pas au change.

Pour ce qui est des hypothèques, les banques et les caisses populaires qui veulent s’en prévaloir peuvent bénéficier d’une aide en vertu du Programme d’achat de prêts hypothécaires assurés (par la Société canadienne d’hypothèques et de logement — SCHL). Ottawa a dégagé 150 milliards de dollars à cet effet. « Cette mesure, lit-on sur le site, accroîtra l’offre de financement stable disponible aux banques et aux prêteurs hypothécaires » afin de leur permettre de consentir d’autres prêts. Mais cet argent ne servira pas à alléger votre hypothèque. Le report de paiement pendant six mois ne fera que la prolonger d’autant et les frais d’intérêt encourus pendant ces six mois seront ajoutés au montant à rembourser.

Dans le cas des cartes de crédit, ce n’est pas mieux, bien au contraire. Les banques et Desjardins ne donnent congé à personne. Les intérêts vont continuer à s’accumuler durant les mois de suspension du paiement minimal et s’ajouteront aux futures factures.

Des personnes prises à la gorge, en attente d’un premier chèque gouvernemental, vont donc quand même se retrouver plus endettées à la sortie de la crise, qu’elles aient fait des achats à crédit ou non. Et il pourrait y en avoir des millions dans cette situation quand on voit le nombre de personnes qui ont fait appel à l’assurance-emploi depuis deux semaines (environ 2,5 millions) et qui, depuis lundi, ont demandé la prestation d’urgence du gouvernement fédéral.

Les taux d’intérêt sur les cartes de crédit ont été abaissés, me direz-vous. Voilà bien la moindre des choses, ces taux étant pour la plupart carrément usuraires. Imaginez ! Même coupés de moitié, ils seront encore de 10 % ou plus. Et cette baisse, ne vous y trompez pas, n’est pas offerte à tous, mais seulement à ceux qui auront été autorisés à reporter de quelques mois un paiement sur leur compte. Les autres détenteurs de cartes vont continuer à casquer même si, le 27 mars, le taux directeur de la Banque du Canada a été abaissé à un niveau plancher pour n’être plus que de 0,25 %.


 
 

Le plus désolant est que ce maigre geste des banques n’a été obtenu qu’à la suite des pressions du gouvernement fédéral, visiblement resté sur sa faim. Mardi, le premier ministre Justin Trudeau a dit que les discussions avec les institutions financières se poursuivaient et qu’il attendait davantage d’elles. Diplomate, il a évité de qualifier leur attitude, mais a ajouté que le gouvernement examinait la façon d’offrir lui-même « l’accès au crédit à bas taux » aux particuliers et qu’il espérait « en avoir plus à dire dans les jours à venir ».

Les très riches banques canadiennes offrent différents produits et cartes de crédit à des taux inférieurs et se disent ouvertes à discuter au cas par cas d’une solution aux situations plus difficiles, mais une large part de la population a besoin d’aide maintenant et les grandes institutions financières ont les moyens de faire beaucoup plus. Pour l’année financière se terminant le 31 octobre dernier, les six grandes banques à charte canadienne (BMO, RBC, Scotia, CIBC, TD, Nationale) cumulaient des profits annuels de plus de 46 milliards de dollars.

Tout le monde met actuellement la main à la pâte pour tenter de sortir le moins amoché possible, tant humainement qu’économiquement, de cette crise. Des gens mettent leur vie en danger pour en sauver d’autres. Des citoyens, souvent mal payés, se rendent au travail pour nous permettre de manger et de vivre en sécurité. Pendant ce temps, les banques font le minimum et protègent leurs arrières, s’assurant que les revenus perdus pendant ces mois de confinement seront récupérés plus tard, intérêts en prime.

L’endettement des ménages est un sujet d’inquiétude depuis des années. Selon des données publiées par Statistique Canada en décembre, les Canadiens auraient 1,76 $ en dettes variées pour chaque dollar de revenu disponible. Le gros de ces emprunts est composé de prêts hypothécaires, mais ce sont les ménages à faible revenu et ceux qui sont composés de jeunes adultes qui afficheraient les ratios dette revenu les plus élevés. Or, ils sont parmi les plus touchés par la paralysie économique actuelle.

Dans ce contexte, rien ne justifie que les institutions financières ne viennent pas plus généreusement, et de leur propre initiative, à la rescousse de leurs clients assommés par le choc de la pandémie. Les banques n’ont rien à gagner à les voir s’enfoncer. Nous non plus. Si on veut vraiment penser aux lendemains.

28 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 8 avril 2020 06 h 30

    L'une des utilités des crises et des périodes de grand stress...

    ...est de révéler brillamment le caractère profond des institutions et des personnes, dans ce cas-ci les banques.

    Merci Manon Cornellier pour cette chronique.

    • Jacques Patenaude - Abonné 8 avril 2020 08 h 52

      Si au moins on avait un premier ministre fédéral qui a une colonne vertébrale le problème pourrait se régler. Mais on ne peut en demander autant au molassons qui nous gouverne.

    • Hélène Paulette - Abonnée 8 avril 2020 10 h 02

      En ces difficile temps de pandémie, monsieur Patenaude, alors que la solidarité devrait être de mise, ne serait-il pas bien de mettre la partisanerie politique de côté pour faire place à une vision objective de la situation? Votre commentaire est d'autant plus déplacé que Trudeau, justement, fait pression sur les banques en ce moment.

    • Jean-Yves Gadeau - Inscrit 8 avril 2020 14 h 18

      La situation révèle en effet le vrai caractère des banques et aussi leurs pouvoirs sur nos dirigeants vu le peu d'envergure dans les décisions du PM à leur égard. Elle met le doigt sur une question sans réponse pour moi :
      Pourquoi le gouvernement du Canada (et tous les Canadiens) n'emprunte-t-il pas à notre Banque centrale (notre banque publique à nous tous) qui devrait avoir le droit, comme les banques privées l'ont, de créer de l'argent at nihilo lors d'un endettement. La différence de taille est que les intérêts gagnés (issu de notre travail réel) seraient redistribués DANS l'économie du pays et non comme actuellement soustraits DE l'économie du pays qui s'appauvrit alors.
      Suis-je un deux de pique en math ?

    • Jacques Patenaude - Abonné 8 avril 2020 18 h 11

      @Hélène Paulet
      Je veux juste vous rassurer sur une chose ce n'est pas la partisanerie qui a inspiré mon commentaire. Je ne suis pas plus un partisan de François Legeault mais franchement Justin Trudeau m'exaspère par son manque de leadership. Je suis d'accord avec vous qu'en cette période difficile il faut être solidaire et que la partisanerie politique n'a pas sa place. Mais honnêtement à voir son attitude il y a de quoi être exaspéré. Il continue à se confiner dans sa maison alors de nombreux travailleurs et travailleuses assument courageusement les services essentiels. Il me semble que le poste de premier ministre fait parti des postes essentiels et qu'il trouver avec son cabinet des réponses claires aux problèmes que nous vivons.

  • Pierre Jasmin - Abonné 8 avril 2020 07 h 05

    Un éditorial d'importance ...capitale!

    Ce serait très révoltant si les banques ne faisaient pas un geste pour au moins suspendre l'accumulation des intérêts pendant les mois de mars, avril et mai pour les comptes en souffrance de leurs clients privés de travail par la COVID-19. Réfléchissent-elles aux faillites et aux expulsions qui suivraient des hypothèques impossibles à assumer, avec le risque que la société se retrouve avec des familles entières itinérantes? Mais on sait que les banques que vous citez RBC,SCOTIA, TD et BMO ne pensent qu'à l'argent, puisqu'elles sont les quatre premières clientes canadiennes des compagnies américaines de fabrication de bombes nucléaires, ayant versé près d'une vingtaine de milliards de $ depuis janvier 2017 pour les armes de destruction massive voir http://www.artistespourlapaix.org/?p=18325

    • Gilbert Troutet - Abonné 8 avril 2020 08 h 53

      Merci, M. Jasmin, pour votre commentaire et ces renseignements, qu'on ne voit jamais dans la presse ni à la télé. On dit que l'argent n'a pas d'odeur, mais là il empeste.

  • André Roux - Inscrit 8 avril 2020 07 h 19

    Les institutions financières ne font rien ou presque ... mais les télécoms elles, font encore moins!

    Les entreprises de télécom comme Bell, Vidéotron, Télus, etc qui chargent des frais de retard de 20% (Vidéotron), de 43% (Bell) et Bell, eh oui encore et encore qui, en avril, annonce une augmentation de 5$ de son service Internet (qui connaît actuellement de nombreuses ratés) semblent vivre que pour leurs profits et les dividendes à verser à leurs actionnaires. Elles sont et font pires que les banques. Ces entreprises adoptent une attitude de prédateurs sans conscience sociale. Elles devraient être remises à l'ordre par les gouvernements.

  • Julien Thériault - Abonné 8 avril 2020 08 h 06

    Les banques se frottentl les mains

    Dans toute cette histoire, les banques ont bien plus à gagner qu'à perdre. Les banques adorent l'endettement car pour eux les dettes, ce sont des créances et les créances leur assurent des revenus d'intérêts. Alors que les particuliers s'endettent, que les gouvernements d'endettent, pour eux c'est l'idéal. Le coût des mauvaises créances fait partie du risque, mais au net, elles sont toujours gagnantes.
    Ce n'est pas surprenant que notre ministre finances, issu du milieu bancaire, n'a pas peur des déficits publics : pour les banques, c'est la manne assurée pour les années, les décennies à venir. On peut même penser que si tous les gouvernements du monde remboursaient ensemble leurs dettes, on assisterait à une catastrophe financière.

    • Clermont Domingue - Abonné 8 avril 2020 09 h 58

      Ça va peut-être changer, mais depuis 60 ans, comme vous, je constate que les gouvernements sont au service des banques. Pendant que les partis politiques distraient le peuple, les banques exercent le vrai pouvoir et remplissent leurs coffres.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 8 avril 2020 10 h 27

      J’ai tendance à penser dans le même sens que vous, M. Thériault. Une pareille crise, i.e. Covid-19, cela représente du bonbon pour les grandes banques, entre autres, car elles sniffent les intérêts additionnels qu’elles pourront encaisser dû à l’endettement incontournable découlant de la situation. La journaliste d’enquête Naomi Klein a largement démontré comment les grandes institutions et certains gouvernements savent profiter de situations de crises et de désastres dans son essai intitulé ‘’La stratégie du choc’’, un pavé de plus de 850 pages dont la lecture risque de provoquer tout un choc, justement.

    • Bernard Plante - Abonné 8 avril 2020 10 h 57

      En fait la dette est à l'origine même de tout système capitaliste car c'est elle qui permet de tenir la population à genoux... et au travail.

      Lire "Dette: les 5000 premières années" de David Graeber.

    • Françoise Labelle - Abonnée 8 avril 2020 17 h 25

      Tout dépend des créances, comme 2008 l'a amplement montré. Des hypothèques bancales ne valent pas grand chose sur le marché de la finance quand les banques cherchent des liquidités.
      Cf Repo: Echange de titres entre un vendeur (banque ou autre) ayant besoin de liquidité à court terme et une banque (ou une autre entité) qui accepte de les prendre.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 8 avril 2020 08 h 47

    Et vlan! Bravo, merci.