Nos chinoiseries

Après avoir été gouverneur général du Canada, lord Elgin partit pour la Chine, au nom du déploiement, au-delà des océans, de la puissance coloniale qu’il servait.

Que fit l’ancien gouverneur du Canada en Chine? C’était au temps où la Chine n’avait pas encore appris d’elle-même la grandeur du soleil capitaliste. Pour l’en éclairer, lord Elgin avait résolu de mettre le feu au palais impérial d’été, situé non loin de Pékin, là même où, depuis des siècles, étaient conduites les affaires de cet État.

Sur pareilles cendres, ce petit-fils de lord Durham entendait construire l’avenir radieux du commerce international, selon des perspectives libre-échangistes au nom desquelles il liait le bonheur des possédants qui lui faisaient confiance pour assurer la poursuite de leurs affaires.

L’avenir radieux de pareilles politiques apparaît toujours grand, pour autant qu’on s’empêche de voir les bassesses qui y président.

Avant d’avoir été gouverneur du Canada, lord Elgin avait occupé ces mêmes fonctions en Jamaïque. Comme si c’était trop peu, une fois que le palais des empereurs de Chine fut réduit en cendres, on nomma lord Elgin vice-roi des Indes. Là, il put continuer d’assurer les destinées de l’expansion à tout prix du commerce international, dans une autre forme de diplomatie par les masques, voilant à peine mieux l’ampleur de la violence d’un tel système.

Tout cela se déroulait au milieu du XIXe siècle, en ces temps où l’économie, dont nous connaissons les suites aujourd’hui, s’érigeait à coups de fusils et de torches incendiaires. L’esprit impérial et entrepreneurial régnait en maître, selon des principes savamment répétés.

La Chine a, depuis ce temps, bien appris cette leçon et la récite volontiers à son tour dans toutes les régions du monde.

 

Montréal, 1972. Les éditions Parti pris publient les poésies complètes du « Grand Timonier », le général Mao. On y lit ceci : « L’Armée rouge ne craint pas les difficultés des campagnes lointaines / Dix mille fleuves, mille montagnes sont pour elle choses communes. »

Le petit livre rouge de Mao circule beaucoup. Afin de trouver le papier nécessaire à son impression, les pouvoirs chinois ont décidé de réduire en bouillie, sans restriction, des millions de livres anciens pourtant témoins de savoirs millénaires. Il s’agit là d’une forme d’autodafé déguisé dont on a bien peu parlé.

La révolution culturelle chinoise est néanmoins célébrée haut et fort par nombre d’intellectuels occidentaux, bien qu’au nom de celle-ci des condamnés à mort vivent prostrés et attendent leur sort par milliers. Des gens accusés d’être des «contre-révolutionnaires», de « mauvais éléments», se retrouvent aussi exposés à la vindicte publique, coiffés de bonnet d’âne, le corps maculé d’encre, forcés à l’autocritique et à une auto-humiliation.

Le principe de base de cette inquisition sera repris par quelques groupes maoïstes partout sur la planète. Au Québec comme ailleurs, on trouva bon nombre de ces maoïstes de salon, plutôt ignorants du monde ouvrier au nom duquel ils prétendaient parler, s’émoustillant à la seule idée de lire et de faire lire des revues militantes chinoises ou albanaises. Leurs idées se faneront à tel point que beaucoup de ces gens accompagneront après coup les pouvoirs de la droite la plus classique et réactionnaire, que ce soit dans le cadre de carrières à l’université, dans les médias, dans l’administration publique, voire dans la députation, ne jugeant pas contradictoire — et encore moins gênant — d’avoir changé leur fusil d’épaule et de continuer d’agir encore en propagandistes avec une égale conviction.

Devant cette Chine fantasmée à laquelle nous avons attaché tant de chinoiseries bien d’ici, on s’est toujours empêchés de considérer nos propres compromissions. Tout au plus se donne-t-on bonne conscience en soulignant par exemple du bout des lèvres, à condition que ce soit sans conséquence, le massacre de la place Tian’anmen en 1989. Car il ne faudrait surtout pas entraver l’utopie du libre-échangisme dans laquelle nous habitons depuis le XIXe siècle et sur laquelle la Chine a fini par régner en maître.

La Chine semble désormais se moquer de cette épreuve planétaire de la COVID-19, en feignant presque de considérer que cela a tout juste effleuré son territoire national.

Qui peut croire, bien sûr, que la Chine serait la seule au monde à être si bien organisée, même sans vaccin, pour faire disparaître en un si court laps de temps les effets dévastateurs d’un virus dont personne ne sait par ailleurs comment se débarrasser?

« Dix mille fleuves, mille montagnes sont pour elle choses communes », répétait en chœur la Chine de Mao pour balayer du revers de la main tous les obstacles à son emprise. Rien, apparemment, ne saurait faire peur non plus à la Chine nouvelle, pas même la vérité, pourvu qu’on puisse continuer d’affirmer que son avenir demeure radieux, peu importe les cieux funestes sous lesquels tout cela apparaît fabulé.

Après tout, cette posture ne ressemble-t-elle pas assez à celle de tigres de papier, ceux qui, aux États-Unis comme dans d’autres pays, s’érigent en défenseurs du tout à l’argent? Ne sont-ils pas bien chinois eux aussi ceux qui veulent compter l’argent pendant que nous comptons les morts, ceux qui nous disent encore et toujours qu’il faut voir à sauver d’abord l’économie, comme si celle-ci se déployait sans lien avec la vie?

Il y a des gens qui, n’ayant rien de mieux à faire apparemment ces jours-ci, se sont mis à en appeler à haïr la Chine, à affirmer qu’il faut la faire payer. Ce n’est pourtant pas tant la Chine qui est détestable que cette bêtise humaine à peine masquée qui préside à tout un système de pensée faussement prospère et pacifiée sur laquelle le monde actuel s’est aligné.

36 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 6 avril 2020 04 h 11

    Le monde à l’envers

    Tout jeune, j'achetais des petits chinois minuscules au nom de l'Église en majuscule; une, sainte, catholique et apostolique pour le salut des âmes.

    Maintenant, j'achète des produits "Made in China" copiés-collés d'une Chine communiste qui fait beaucoup dans le capitalisme d'État. Une Chine virale dont l'apostolat actuel rayonne de par le monde pour le salut des corps.

    • Clermont Domingue - Abonné 6 avril 2020 09 h 43

      Je n'achetais pas de petits Chinois. Je n'avais pas le dix sous nécessiare.

      Il me semble qu'à l'ère du numérique, il n'y a plus de frontière. Tout se sait partout et en même temps. On ne peut plus juger du bien ou du mal à l'échelle d'une contrée. Il nous faut une conscience planétaire.Puisse la covid sans frontière nous apprendre que notre planète est toute petite et fragile. Puisse la pandémie apprendre aux humains qu'ils doivent collaborer et non compétitionner!

  • Patrick Daganaud - Abonné 6 avril 2020 07 h 20

    L'EXERCICE DU POUVOIR

    Voilà un autre texte bien écrit par Monsieur Nadeau.
    En substance, il nous entretient de l'exercice des pouvoirs, celui de prendre pour soi et celui de donner à autrui.

    Il nous ramène à la substance humaine et à l'équation prédateurs-proies qui, à travers les millénaires, a créé nos sociétés, toutes, les affiliant à la social-démocratie ou au capitalisme sauvage, selon le degré de pillage des savoirs, des esprits, des institutions politiques et de l'argent et leur concentration entre un nombre réduit de cercles personnes, tous reliés par leur profit commun.

    Sans doute, en ces temps obscurs, l'exemple de 3M sur le diktat présidentiel de retenir les masques fabriqués par cette compagnie aux États-Unis vient-il illustrer le pouvoir de prendre, au-delà des « Dix mille fleuves, mille montagnes (...) »
    C'est d'autant plus flagrant que le papier pour fabriquer ces masques provient de la Colombie britannique.
    Mais, comme l'a dit le président Trump, rien au monde n'empêchera les États-Unis de prendre, n'importe où sur la planète, ce qui leur permettra d'assurer leur survie...et leur expansion.

    Oui, , en ces temps obscurs, comme au cours des précédents, l'exercice du pouvoir passe par la prédation, et ce, dans toutes les sphères sociales.

  • Pierre Rousseau - Abonné 6 avril 2020 07 h 59

    À l'origine : le colonialisme

    Le colonialisme c'est le pillage de la planète par les empires occidentaux. Puis le colonialisme est devenu un peu plus subtil au XXe siècle mais il reposait toujours sur le pillage et les États-Unis en sont un bon exemple. Maintenant, la mondialisation repose aussi sur le pillage, surtout le pillage des gens des pays moins riches et qui produisent à moindre coût. Curieusement, la Chine a surfé sur la mondialisation, profitant du fait que ses citoyens sont moins payés et ont moins de bénéfices que ceux des pays dits développés pour devenir la grande puissance du XXIe siècle. Depuis peu, elle s'est engagée sur la voie du pillage des autres pays et leurs richesses naturelles, en particulier en Afrique et en Amérique latine.

    C'est un retour des choses très bizarre, surtout pour nous qui, comme l'écrit Monsieur Pesant, achetions des petits Chinois à 25 sous pièce pour la sainte-enfance. En faisant le ménage de mes vieilles affaires, je suis tombé sur les cartes qu'on nous donnait en échange dudit 25 sous et je n'ai pu m'empêcher de songer à l'ironie de la situation.

    • Françoise Labelle - Abonnée 6 avril 2020 10 h 30

      La Chine, comme le Japon, a profité de la mondialisation parce qu'elle n'a pas plié devant les exigences de la doctrine Friedman des années 80. Ces deux pays n'ont levé leurs barrières tarifaires que lorsqu'ils étaient prêts. La Chine s'est développée sans libéraliser les marchés financiers, une exigence de la doctrine Friedman. La Chine a détenu, et détient encore, une partie importante de la dette américaine, subventionnant les acheteurs de ses produits. Idem pour le Japon dans une moindre mesure.

      La grande désillusion de Stiglitz cite plusieurs cas de catastrophes causées par cette doctrine imposée par le FMI à l'écoute des banquiers occidentaux, quand ceux-ci ne le dirigeaient pas, comme Stanley Fischer, passé du FMI à Citigroup. Privatiser les monopoles d'état n'a aucun sens si on aboutit à les confier à des monopoles privés. On peut privatiser quand il y a concurrence dans le privé. Laisser entrer (et sortir!) librement les capitaux n'a aucun sens. Aucune compagnie privée ne peut se développer sur une capitalisation aléatoire. Ouvrir les frontières aux produits étrangers n'a aucun sens quand les occidentaux maintiennent les barrières tarifaires sur leurs propres produits.

    • Hélène Lecours - Abonnée 6 avril 2020 10 h 59

      C'est la loi de l'éternel retour, basée sur les bons et les mauvais (surtout les mauvais) exemples que nous suivons aveuglément. La vengeance et la méfiance sont choses semées universellement. Ainsi que le mensonge, la violence, l'hypocrisie, et j'en passe. Jusqu'à ce qu'on se serve de nos intelligences pour améliorer nos comportements destructeurs. Mais, quand on a élu (?) un imbécile à la Maison Blanche, on ne peut même pas y penser. Alors, semons autre chose et beaucoup s'y emploient aussi. Et nous récolterons autre chose.

  • Simon Pelchat - Abonné 6 avril 2020 08 h 02

    Un retour inspirant sur le passé

    Un retour inspirant sur le passé qui devrait impérativememnt guider notre réflexion dans la construction d'un apprêt covid 19. Merci M Nadeau.

    • Claude Bariteau - Abonné 6 avril 2020 10 h 16

      Précision nécessaire. Lord Elgin fut gouverneur-général du Canada-Uni, pas du Canada, de 1847 à 1854. Il arrive en Amérique avec le mandat d'accorder la responsabilité ministérielle promise par Lord Durham. Il le fait lorsque les réformistes des Bas et Haut-Canada sont au pouvoir avec La Fontaine et Baldwin, car il estime qu'il y a une alliance entre les sections ouest et est du Canada-Uni.

      Peu après, La Fontaine est discrédité pour pratiques de patronage qui lui ont permis de recruter plusieurs ex-patriotes de renom. Lord Elgin, responsable des affaires externes du Canada-Uni, s'investit avec La Fontaine à préparer et négocier une Traité de réciprocité avec les États-Unis pour contrebalancer les effets de l'abandon des achats préférentiels du Royaume-Uni, qui s'active sur la voie de l'industrialisation.

      Ce traité entra en vigueur en 1854 et fut actif jusqu'en 1866, les États-Unis ayant refusé de le prolonger après avoir découvert que le Royaume-Uni, ses dirigeants coloniaux et le milieu d'affaires du Canada-Uni ont appuyé les sudistes dans la Guerre de sécession.

      C'est ce non-renouvellement qui a incité le gouverneur Monck à proposer, avec son ami Brown du Haut-Canada, un libéral, une union entre les colonies britanniques d'Amérique du Nord sous l'égide de la Grande Coalition regroupant les conservateurs et des libéraux sans la présence du parti rouge de Dorion, qui critique le projet d'Union et insiste pour que les citoyens soient consultés. Sans succès.

      Immédiatement après, le parti conservateur à la tête de cette entité coloniale, fiat des démarches pour relancer un nouveau traité de réciprocité, mais sans succès.

  • Pierre Vagneux - Abonné 6 avril 2020 08 h 05

    La perspective historique

    Très bon de nous rappeler ou en faitde m' instruire de ce que Lord Elgin a accompli. J'encourage les curieux à étudier le plan de Xi Jing Ping et son objectif pour les 100 ans de la RPC (République populaire de Chine). La route de la soie, les routes maritimes et ses stratégies d'aide internationale. il y a une vision... L'aigle devra être stratégique s'il veut dominer ou vivre avec le dragon.

    Merci encore de votre excellent texte

    • Gilles Théberge - Abonné 6 avril 2020 09 h 23

      Lord Elgin faisait ce que tout bon Brittanique faisait dans le temps. Il avat le pouvoir absolu, et il s'en servit, tout en servant ses maîtres...Et il recut les hourras pour son oeuvre.

      Ce n'est qu'aujourd'hui que nous récoltons les fragments des «potiches» fracassées par lui à l'époque.

      Est-ce que nous voyons vraiment plus loin que le bout de notre nez...?