La ligne Maginot

Au cours de cette crise mondiale, les idées reçues se trouvent fort bousculées, surtout en ce qui concerne le globalisme, le libéralisme et, finalement, le capitalisme lui-même. En moins d’un clin d’œil, nous avons été témoins d’un renversement brutal de la supposition chérie que les prétendues « lois de l’offre et de la demande » — ce qu’on appelle chez les croyants « la magie du marché » — sont capables de répondre rapidement à un virus microscopique qui perce les défenses immunologiques sans aucune difficulté. Déjà, les Américains, normalement paroissiens dévoués du libéralisme, ont du mal à comprendre le grave manque de respirateurs dans les hôpitaux, la rareté de tampons spécialisés pour tester la COVID-19 ainsi que celle des masques de protection. Allez leur expliquer que la chaîne logistique pour produire des articles d’urgence — cette chaîne étant toujours en quête d’une main-d’œuvre à bas prix — s’étend très, très loin de chez eux. Allez leur dire qu’il n’y a pas suffisamment de production dans les quelques usines éparpillées aux quatre coins du monde. Pitié pour les militants du « marché libre » désorientés par la création du pont aérien venant de la Chine communiste — organisé en partie par le beau-fils de Donald Trump — qui, le 29 mars, a déposé sa première livraison de matériel médical à New York.

Je ne prévois pas une disparition du capitalisme, malgré les actes de plus en plus dirigistes de Donald Trump ces derniers jours. En revanche, on pourrait espérer un retour à une considération saine des bénéfices du socialisme démocratique et de l’idée qu’un gouvernement sans motivation de profit peut mieux protéger ses citoyens, en se préparant bien à l’avance pour les catastrophes, qu’un homme d’affaires aveuglé par sa cupidité de court terme. Heureux sont les Canadiens de ne pas être obligés de cacher leurs sentiments de gauche — de ne pas être coincés dans une politique unilatérale, où le point de départ est la célébration de « l’entrepreneur » et de ses conquêtes dans le monde de la finance et du marketing.

Toutefois, je reste pessimiste pour mon pays et pour sa future politique. Les États-Unis ne sont pas exceptionnels dans leurs tendances à se leurrer face à la réalité humaine et aux dangers existentiels. Mes lecteurs connaissent mon parti pris pour le modèle social français par rapport au modèle américain. En pleine pandémie, je préfère nettement écouter les déclarations d’Emmanuel Macron à la télévision que les sottises du président Trump. Piégé dans mon appartement avec plus de temps que d’habitude pour fouiller dans mes étagères, j’ai cherché à me réconforter avec les mémoires de guerre de Charles de Gaulle, résistant de la première heure au virus nazi répandu en France en juin 1940. Effectivement, sa prose à la fois musclée et claire me fait du bien et me donne du courage, sinon de la sagesse.

En revanche, de Gaulle raconte succinctement une histoire d’aveuglement et de défaitisme par la France qui donne froid dans le dos et qui me fait penser à la crise actuelle. Ayant reconnu la nouvelle menace outre-Rhin très tôt après l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933, de Gaulle a sans cesse prôné la création d’une nouvelle armée mécanique — divisions blindées rapides avec un mélange de chars légers et lourds, appuyés par des avions d’assaut, qui pourrait surtout lancer une offensive préventive ou vite contre-attaquer dans le cas d’une Allemagne à nouveau agressive.

L’indifférence, voire l’hostilité, de l’état-major et des gouvernements successifs à la clairvoyance du colonel de Gaulle est légendaire. Figé dans l’orthodoxie, l’ordre établi voulait toujours renforcer la ligne Maginot dans le but de repousser une attaque directe, suivant une stratégie passive et strictement défensive. Le livre de De Gaulle sorti en 1934, Vers l’armée de métier, s’est très peu vendu en France, mais, traduit en allemand, il a été lu par des militaires du Reich et les conseillers du Führer (de Gaulle raconte qu’il fut « avisé que [Hitler] lui-même s’était fait lire [s]on livre »). En mars 1938, alors que Hitler fusionne l’Allemagne et l’Autriche dans l’Anschluss, il est accompagné à Vienne par une division mécanique présageant le blitzkrieg qui, deux ans plus tard en Belgique et en France, contournera la ligne Maginot. Dans ses mémoires, Charles de Gaulle ne peut que soupirer : « En France, loin de tenir compte de cette rude démonstration, on s’appliqua à rassurer le public par la description ironique des pannes subies par quelques chars allemands au cours de cette marche forcée. »

C’est un peu ça avec Donald Trump qui, au lieu d’affronter l’ennemi réel, n’arrête pas d’ironiser au sujet de ses ennemis perçus et de les insulter : Chinois, gouverneurs démocrates, journalistes, etc. Il semble qu’il se prend pour une sorte de ligne Maginot contre la COVID-19 et les attentats du virus contre le capitalisme clientéliste à la manière trumpienne. Son vœu ignorant d’une réouverture de l’économie à Pâques avec les « églises bondées » (sur lequel il est revenu depuis) fait penser à la conversation entre de Gaulle et Léon Blum en janvier 1940, cinq mois avant la débâcle, lorsque de Gaulle expliqua au politicien son analyse des choix militaires de Hitler : allait-il au printemps attaquer « vers l’ouest pour prendre Paris ou vers l’est pour atteindre Moscou » ? « Attaquer à l’ouest ?, répondit Blum étonné. Mais que pourraient-ils faire contre la ligne Maginot ? »


John R. MacArthur est l’éditeur de Harper’s Magazine.
Sa chronique revient au début de chaque mois.
42 commentaires
  • Joël Tremblay - Abonné 6 avril 2020 03 h 49

    Aux États-Unis, la gangrène est généralisée..

    Les deux partis sont également indifférents aux malheurs de leur population.

    Les États-Unis sont entièrement construits sur l'oppression de leurs classes défavorisées, que ces soit pour faire la guerre ou avoir de la main-d'oeuvre bon marché. Leur économie est basée sur l'exploitation des conflits mondiaux et autres "opportunités", comme un système de prisons privées à but lucratif...

    Trump va être réélu avec une majorité écrasante aux prochaines élections. Les républicaisns sont ultra-mobilisés et les démocrates cherchent toujours des puces à leurs propres candidats, mais si c'est Biden ce ne sera même pas un problème, il va se faire détruire...

    Ce pays ne veux pas changer.

  • julien vial - Abonné 6 avril 2020 04 h 05

    Chronique

    Bravo !
    J'applaudis des 2 mains votre chronique, comme celle de Mme Vallet hier, "le petit président".
    Je trouve dans le Devoir, un organe de presse méconnu en France, qui m'aide à comprendre les réflections et mécanismes nord Américains en ma qualité d'immigré Européen au Canada.
    Merci.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 avril 2020 08 h 42

      Non, pas vraiment bravo. Je lis toujours avec attention les chroniques de M. MacArthur que j’aime beaucoup. Celle-ci néanmoins, me laisse perplexe. Les « lois de l’offre et de la demande » ne sont pas prétendues, mais font parties intégrantes de l’être humain dans sa survie pour la sécurité, la nourriture et un habitat.

      Ici, il ne faut pas confondre le capitalisme de nature « rhénan » avec celui qui est une imposture, le capitalisme sauvage, qui carbure à la mondialisation et au libre-échange. Notre dépendance sur la Chine pour des produits primaires en santé nous met dans une position intenable présentement et les états se font la guerre pour seulement quelques masques N95. On parle d’un retour à une considération saine des bénéfices du socialisme démocratique et pourtant la Suède, un pays socialiste et démocratique, pratique l’immunité de groupe dans une période ou l’immunité permanente n’existe pas en ne pratiquant pas la distanciation sociale, le confinement et en laissant écoles et commerces ouverts, tout en sacrifiant les plus vulnérables de leur société à ce petit organisme qui ne fait que 125 nanomètres de long. Et je ne préfère pas écouter les beaux discours tels que formulés par Emmanuel Macron durant une pandémie. Non merci.

      Oui, Charles de Gaulle était un visionnaire militaire et un grand leader, mais c’était le même qui avait déclaré aux pieds noirs d’Algérie : « Je vous ai compris » pour ensuite les sacrifier sur l’autel de la décolonisation.

      Bon. On reproche à Donald Trump de ne pas « affronter l’ennemi réel parce qu’il n’arrête pas d’ironiser au sujet de ses ennemis perçus et de les insulter : Chinois, gouverneurs démocrates, journalistes, etc. ». Le gouvernement chinois, qui est une dictature, a menti à la planète pour le coronavirus et ment encore aujourd’hui en ne publiant pas de données réelles sur les conditions qui sévissent en Chine. Cette hypocrisie a endormie les gouvernements occidentaux dans un faux sentiment de sécurité.

    • André Labelle - Abonné 6 avril 2020 16 h 09

      Encore une fois M. Dionne vous avancé sur des rails comme un train aveugle, tiré par votre locomotive néolibérale et complètement pro droite. Votre haine viscérale pour tout ce qui est à gauche et même pour tout ce qui pourrait seulement faire porter votre regard un peu plus à gauche est pathétique, voire même risible.
      Vous allez même jusqu'à écrire : « Les « lois de l’offre et de la demande » [...] font parties intégrantes de l’être humain [...] ». Votre affirmation péremptoire est complétement ridicule. Peut-être l'avez-vous fait sinon vous devriez rapidement vous mettre à la lecture des ouvrages de Joseph Stiglitz prix Nobel d'Économie, ou encore du Québécois J-Claude St-Onge, docteur en socioéconomie. Peut-être que leurs ouvrages agrandiraient vos horizons.
      À vous lire on jurerait que vous préférez vous abreuver aux idioties criminelles de Trump ( Le corona virus disparaîtra de lui-même comme par magie a affirmé cet hurluberlu en chef américain ) que d'entendre les discours probants des hommes de sciences.

      «Internet est le rendez-vous des chercheurs, mais aussi celui de tous les cinglés, de tous les voyeurs et de tous les ragots de la terre.»
      [Alain Finkielkraut]

    • Marc Therrien - Abonné 6 avril 2020 17 h 44

      M. Dionne,

      De retour du bureau. Je ne suis pas certain comme vous que l’hypocrisie du gouvernement chinois « a endormie (sic) les gouvernements occidentaux dans un faux sentiment de sécurité ». C’est que, voyez-vous, l’esprit qui ne veut pas souffrir a développé cette fâcheuse tendance au mensonge à soi-même ou au déni. Ça nous ramène à une idée vieille comme le monde, du temps de l’Antiquité, formulée par Héraclite qui s’attristait des humains en disant : « Éveillés, ils dorment. » À maintes occasions, de siècles en siècles, il a été malheureux de constater que les humains ont besoin d’atteindre des situations limites qui les obligent à penser en les sortant de leur torpeur pour changer ce qui ne va pas. Le malheur a cette qualité d’ébranler la conscience de soi. La conscience de soi doit vivre avec ce paradoxe : nous croyons être constamment conscients tout simplement parce que nous ne pouvons évidemment pas prendre conscience du fait que nous ne le sommes pas.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 6 avril 2020 22 h 56

      En parlant d'aveugles M. Labelle, les miroirs sont inutiles pour eux parce qu'ils ont un besoin inné d'aller toujours à gauche toute sans jamais se poser des questions. Ces mêmes grandes âmes qui prêchent aux autres et qui leur font la moralité, sont de grand humanistes en autant qu'ils peuvent refiler la facture aux autres. Oui, les lois de l’offre et de la demande font parties du psyché humain tout comme la solidarité est souvent peuplée de gens égoïstes qui demeurent avec les autres afin de sauver leur propre peau en se foutant de celle de l’autre. La survie est un puissant anxiogène qui sublime l’empathie de groupe et le besoin de vivre en société, des qualités qu’on retrouve plus souvent qu’autrement, chez les 1%. Des thèses philosophiques et des philosophes de la gauche plurielle déconnectée pleuvent au Québec et ne font que se répéter sans jamais avancer. Curieux tout de même, ceux qui sont à droite me traite de gauchiste et ceux qui à gauche me traite de droitiste. Enfin, je dois être au bon endroit politiquement. (lol)

      C'est toujours comique de lire des gens qui nous parlent de sciences sans même y comprendre les plus petits des fondements. La gauche philosophique devrait se garder une petite gêne tout en portant leurs masques maisons qui sont complètement inutiles que pour ceux qui sont contaminés et donc, qui devraient être en quarantaine chez eux. Et les petites citations tirées tout droit de petits biscuits chinois on peut aussi s’en passer. Les idiots finissent toujours en imbéciles.

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 6 avril 2020 06 h 50

    mais pourquoi?

    Mais pourquoi faire de si bonnes analyses, vous et bien d'autres, si sa cote continue de monter? Il y a le désespoir créé par le virus et il y a le désespoir créé par l'imbécillité. On en est la malheureusement.

    • Pierre Rousseau - Abonné 6 avril 2020 08 h 22

      Effectivement, au 25 mars, selon certains sondages la popularité du président Trump dans sa « gestion » de la crise du coronavirus était de 60% d'appuis... Alors que son imbécillité était devenue flagrante. Donc, ce qui est désespérant c'est que les Américains sont majoritairement satisfaits d'un autocrate idiot qui a l'astuce de dire au peuple ce qu'il veut entendre. Quand ça se passe au sein d'une superpuissance qui peut devenir une menace mondiale, c'est plutôt effrayant.

    • Gilles Théberge - Abonné 6 avril 2020 08 h 56

      Madame Allaire, le déclin de « l'Empire Américain » est bel et bien amorcé. Ce sera long et dlouloureux étant donné notre proximité avec lui mais n'en doutez pas le déclin est commencé.

      La meilleure preuve est celle-ci, sa popularité reste pratiquement intacte. C'est à dire que des millions d'américains sont d'accord avec lui. Et seront entrainés avec lui, vers le bas. C'est ainsi que les civilisations meurent. Ce sera long et douloureux, mais c'est inexorable.

    • André Labelle - Abonné 6 avril 2020 16 h 31

      La société américaine est beaucoup plus en déliquescence qu'elle ne le montre à première vue, le phénomène Trump en étant une preuve. Pris de panique devant cette déliquescence, beaucoup d'Américains ont le réflexe fabsurde de la fuite en avant. Leur seul espoir face à la société qu'ils ont construits est le déni face à leurs décisions politiques qu'ils ont adoptées depuis des générations. Faut dire à leur défense qu'ils ont été encouragés en cela par l'idéologie néolibérale qui, grace au parfait outil qu'est le capitalisme, n'a cessé de mettre toute la population américaine et d'autres aussi à un degré légèrement moindre, à profit pour complètement canaliser la création de la richesse vers ce puant 1 % des plus riches parmi les plus riches.

      «Le capitalisme ne donne pas ce qu’il a promis et donne ce qu’il n’a pas promis : la pollution, le chômage et – c’est le plus important – la dégradation des valeurs jusqu’au niveau où tout est acceptable et où personne n’est responsable»
      [Joseph E. Stiglitz; Le Prix de l’Inégalité]

  • Serge Grenier - Abonné 6 avril 2020 07 h 39

    Vraiment Emmanuel Macron !?

    Depuis qu'il est aux commandes de la France, Emmanuel Macron a adopté mesure néolibérale après mesure encore plus néolibérale. Il a ignoré depuis plus d'un an les demandes du système de santé, des professeurs, des gilets jaunes, il a utilisé la loi 49,3 pour faire passer sa réforme des retraites sans répondre aux questions légitimes de l'opposition, etc. Emmanuel Macron a tout fait pour dissoudre la France dans l'Union Européenne. Malgré ses innombrables défauts, au moins Donald Trump cherche à défendre les intérêts de son pays.

    • Françoise Labelle - Abonnée 6 avril 2020 09 h 34

      M.MacArthur parle plus du style présidentiel de Macron que de ses mesures politiques.
      «En pleine pandémie, je préfère nettement écouter les déclarations d’Emmanuel Macron à la télévision que les sottises du président Trump.»
      Il faut voir l'acteur Ron Perlman caricaturant le langage décousu de Trump.
      Ce qu'on conçoit bien s'énonce clairement.

      Il est assez incroyable d'entendre des gens défendre Mr.MAGA (Make America Agonize) qui va priver les urgentistes canadiens de masques, au péril de leur vie, parce qu'il a préféré son pif aux nombreux avertissments d'une pandémie imminente. Des masques commandés en conformité avec l'ACEUM mais bloqué par Trump malgré les assurances données par 3M. Il est contradictoire de défendre Trump si on n'est pas américain.

    • Hélène Paulette - Abonnée 6 avril 2020 15 h 04

      Monsieur Grenier, Trump ne défend que ses intérêts et ceux de ses amis, ne vous y trompez pas. Il a refusé les tests de dépistage offert par l’OMS, le temps que Kuchner et ses copains puissent mettre en marché (j’ai bien dit marché) des tests américains. Car au pays du tout à l’argent, on peut encore faire du profit en temps de pandémie…

    • André Labelle - Abonné 6 avril 2020 16 h 40

      Mme Françcoise Labelle votre dernière phrase : « Il est contradictoire de défendre Trump si on n'est pas américain.» est surprenante ...

      «Le flux et le reflux me font "marée"»
      [Raymond Devos»

  • Olivier Duchesne-Pelletier - Inscrit 6 avril 2020 08 h 26

    Reductio ad Hitlerum ?

    La comparaison me semble facile et maladroite.

    • Yves Nadeau - Abonné 6 avril 2020 11 h 03

      Une comparaison «facile et maladroite»? Je ne suis pas convaincu.

      On pourrait ajouter l'exemple de l'état-major français qui a fait la sourde oreille aux recommadations du général Stanisław Sosabowski, afin de modifier l'enseignement aux officiers pour prendre en compte l'expérience qu'il avait acquise lors de l'invasion de son pays par l'Allemagne. Il avait vécu le Blitzkrieg sur la ligne front, mais on rejertait ses vues parce qu'elles allaient à l'encontre du programme pédagogique établi.

      Aujourd'hui, nous sommes en présence d'un... personnage qui prend des décisions importantes sans aucune réflexion et fait fi des avis des spécialistes. Le «very stable genius» est-il aussi dangereux que le virus qui dérange sa campagne électorale?

      Souhaitons que le texte de John R. MacArthur servira à alimenter de saines discussions.