Pharmacopée stoïcienne

Le virus est probablement venu de Chine. Les personnes infectées toussent et souffrent de fièvre. À Rome et ailleurs, ils meurent chaque jour par centaines.

Je ne parle pas ici du coronavirus. Je parle de la peste dite « antonine », qui a frappé l’Empire romain au IIe siècle et y a fait, semble-t-il, des millions de morts.

Pendant une période de cette pandémie, Rome est dirigée par Marc-Aurèle, empereur, mais aussi philosophe stoïcien. Ses Pensées pour moi-même exposent sa conception du stoïcisme et donnent une idée de la manière dont il a sans doute fait face à l’adversité.

Il faut savoir que pour les stoïciens, la philosophie n’est pas une simple affaire de spéculation contemplative, mais bien une manière de vivre. Je pense que certaines de leurs idées et de leurs pratiques peuvent être très utiles en ce moment.

Avant de vous suggérer quelques exercices spirituels préconisés par eux, un bref mot sur leurs idées.

Le stoïcisme en deux mots

Pour les stoïciens, la philosophie est comme un jardin. Elle a ses murs : la logique, l’art de bien raisonner, qui protège les arbres qui s’y trouvent ; la physique, c’est-à-dire le savoir, qui les nourrit ; et l’éthique, cet art de vivre conformément à la nature, qui constitue les fruits du jardin.

Que feraient les stoïciens en ce moment ?

Ils prendraient sans aucun doute très au sérieux ce que la science la meilleure nous enseigne sur ce virus et ce qu’elle recommande : se laver les mains, respecter la distanciation physique, le confinement. Ils exerceraient aussi leur esprit critique devant tout ce qu’on dit un peu partout et qui est parfois trompeur.

Ils s’efforceraient surtout de ne pas se laisser dominer par des émotions, comme la peur ou la panique, en se souvenant de distinguer entre ce qui dépend de nous (nos réactions, nos pensées) et ce qui n’en dépend pas, et qu’on ne peut changer. Ils lutteraient contre les émotions négatives et troublantes (la colère, l’envie, la haine, etc.), mais favoriseraient ces émotions positives que leur cosmopolitisme valorise : le souci d’autrui, l’amour de l’humanité, par exemple. J’imagine aisément Marc-Aurèle faisant du bénévolat.

Leur but serait de se construire une sorte de citadelle intérieure. Pratiqués chaque jour, leurs fameux exercices spirituels aident à y arriver.

En voici quelques-uns.

Exercices spirituels

La méditation matinale. Le matin, on s’isole de 10 à 15 minutes dans un lieu calme et on passe en revue le jour qui vient, les difficultés qu’on pourra rencontrer et les vertus (tempérance, courage, sagesse, justice) qu’il faudra alors déployer, en se demandant comment un sage qu’on a pour modèle le ferait.

Le Praemiditatio malorum consiste à imaginer le pire afin de s’y préparer.

Le cercle d’Héraclès consiste à partir de soi en imaginant un cercle au centre duquel on se trouverait et à l’élargir progressivement pour y inclure sa famille, ses amis, sa ville, son pays, et pour finir, toute l’humanité. L’effet attendu est de comprendre que l’on fait modestement partie d’un tout et d’ainsi relativiser ce qui nous arrive.

Les stoïciens anticipent sur ce qu’on appelle aujourd’hui la « pleine conscience » en nous invitant à nous rappeler que toutes les décisions que l’on prend ont une dimension morale, à laquelle nous devons penser.

Ils recommandent encore de méditer des maximes stoïciennes, chacun pouvant bien sûr établir sa propre liste de maximes préférées. Voici certaines des miennes.

« Il t’est permis, à l’heure que tu veux, de te retirer dans toi-même. Nulle part on n’a de retraite plus tranquille, moins troublée par les affaires. » (Marc-Aurèle).

« L’adversité est l’occasion de la vertu. » (Sénèque).

« Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité, mais les jugements qu’ils portent sur elle. » (Épictète)

La maîtrise de soi. Selon les stoïciens, celle-ci est comme un muscle et il faut donc l’entraîner. Pour cela, on se privera volontairement d’un plaisir (une boisson, un aliment) ou on ira jusqu’à des privations plus importantes (avoir volontairement faim).

La clause de réserve. Cela consiste à prévoir, lorsqu’une action a été décidée, que les choses peuvent ne pas se passer comme prévu et à conserver sa sérénité néanmoins tout en restant fidèle au choix fait d’abord.

La journée se termine sur une méditation du soir, qui est l’occasion de revenir sur la journée en se demandant ce qu’on a fait de bien (s’en féliciter) ou de mal (en prendre note) et pourquoi ; c’est aussi l’occasion de se demander ce qu’on a omis de faire et pourquoi. Et de tirer de tout cela des leçons. Cette méditation pourrait, elle aussi, prendre une dizaine de minutes.


 
 

J’allais oublier. Le stoïcisme est reconnu comme une des sources d’inspiration des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), un des outils parmi les plus efficaces de la trousse des psychothérapeutes.

Prenez soin de vous. Et des autres.

Deux lectures, que vous trouverez sur le site de l’Université du Québec à Chicoutimi dans la bibliothèque numérique des classiques des sciences sociales. Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, suivi du Manuel d’Épictète.

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