Le petit président

Très tôt après son élection, devant ses agissements imprévisibles, son dédain pour l’intérêt général et son incapacité à embrasser la complexité, la question a été soulevée. Comment ce président, sans expérience de gouvernement, dépourvu d’un sens du service public, dépourvu d’empathie, incapable de tolérer et de bénéficier des dissensions, allait-il faire face à la première crise majeure que devraient affronter les États-Unis ? La réponse est là. Sous nos yeux. Et ça pique.

Incompétent

Le 11 mars 2020 a des relents de 11 Septembre. Même dérapage, même aveuglement, même rendez-vous raté. Avec une strate de plus : cette crise s’est jouée en slow motion. Le président a eu deux longs mois pour agir alors que les services de renseignement bombardaient le gouvernement d’informations alarmantes. Il ne l’a pas fait. Il a eu beau, le soir du 11 mars, dans son adresse à la nation — la seule vraiment depuis le début de cette crise — minimiser, blâmer, vilipender, les ratés remontent au début de sa présidence. À vouloir apurer le « deep state », il a fini par priver son gouvernement d’une capacité de réaction rapide. À force de museler les points de vue divergents, il s’est privé d’expertises essentielles. Il a démantelé des équipes compétentes, notamment au National Security Council, et a écarté du revers de la main les résultats d’une simulation sur la réponse à une pandémie organisée lors de la transition par l’équipe d’Obama. Obsédé par sa cote de popularité et sa réélection, il refuse d’orchestrer une réponse coordonnée. Or, le président a un rôle clé en matière d’impulsion, de coordination, de chef d’orchestre, celui que décrivait Tocqueville lorsqu’il écrivait sur la démocratie en Amérique. Encore aurait-il fallu que Trump ait l’envergure d’un grand président. Mais il est plus qu’incompétent, son comportement est criminel.

Criminel

À ce stade-ci, le commandant en chef, dont on connaissait le rapport plus qu’élastique à l’éthique, s’est mué en criminel en chef. Il n’y a pas d’autres mots pour qualifier celui qui affirme qu’il aura fait « une bonne job » si le nombre de morts demeure en deçà de 100 000. Cent. Mille. Humains. Rejeter les appels à l’aide du gouverneur new-yorkais va dans le même sens. C’est une condamnation à mort pour ceux qui auront besoin des respirateurs de la réserve fédérale pour survivre. Il est tout aussi criminel de légitimer ainsi l’inertie des gouverneurs républicains du Sud et du Midwest qui va mener à plus de morts encore, ou encore les propos du gouverneur du Texas, selon qui les grands-parents mourront avec enthousiasme pour le bénéfice économique de leurs petits-enfants. Bien entendu, le président ne joue pas seul dans sa catégorie. Les sénateurs qui ont vendu pour des millions d’actions après avoir lu les rapports du renseignement jouent dans la même équipe. Tout comme le gouverneur de Géorgie qui affirme qu’on ne savait pas que les personnes asymptomatiques étaient contagieuses. Dès lors, minimiser une menace imminente ou refuser d’agir lorsque des gouverneurs appellent au secours entre dans la catégorie « trahison, corruption ou autres hauts crimes et délits ». Sauf qu’il est trop tard pour le destituer.

Pirate

Parce qu’au fond, le pays est aujourd’hui dirigé par un pirate. Qui n’hésite pas à faire payer aux autres le prix de son incompétence. Une commande de masques pour la France, le Canada ou d’autres alliés ? Il suffit de tripler la mise, et hop, détournée. Des exportations de masques à destination du Canada ? Enrayées. Cela va de pair avec la transaction avortée (ce qu’a confirmé la chancelière allemande) entre le laboratoire allemand CureVac et le président américain. Ainsi, aucune alliance, aucun accord de libre-échange n’ont de valeur dans son univers. Il est prêt à faire déraper une négociation internationale du G7 sur une affaire terminologique, et à faire affaire avec la Russie et la Chine pour obtenir les équipements dont il a besoin.

Il aurait fallu aux États-Unis un grand président. Il aurait fallu au monde un pays aux commandes de la réponse multilatérale. Las, l’inaction de ce petit président a des conséquences dramatiques. Sur le plan individuel, une fois que l’on aura compté nos morts après cette vague et les suivantes, les Occidentaux que nous sommes, accoutumés à ne pas rencontrer d’entraves à nos déplacements, verront soudain s’ériger des murs réels et virtuels — habituons-nous à l’idée d’un « passeport immunitaire » subordonnant notre mobilité à notre santé. À l’échelle locale, les systèmes de santé exsangues n’auront aucune capacité de rebond lorsque cette crise aura muté vers les finances publiques. Sur le plan étatique, la crédibilité des dirigeants sera érodée au point de fragiliser ce qu’il reste de démocratie. À l’échelle internationale, le système de coopération qui fondait le système international aura volé en éclats, et la concurrence — plus dommageable que la coopération — contribuera à l’appauvrissement mondial tandis qu’on aura laissé le Sud mourir… sans se retourner. Enfin, le rééquilibrage du système international, mû par les « mauvais samaritains » de la diplomatie du masque, ne mènera pas forcément au retour de la stabilité. Ce petit président aura finalement eu un effet démesuré.

95 commentaires
  • Robert Gignac - Abonné 4 avril 2020 02 h 14

    Le Petit Président

    Bonjour Mme Vallet
    Je partage entièrement votre analyse. J'espère qu'au moment de tracer le bilan de cette crise sans précédent, le Canada et le Québec auront le courage de tirer les leçons qui s'imposent. Des priorités devront être modifiées et pas seulement en terme de politique étrangère. Des choix devront être fait afin de favoriser une auto-suffisance à long terme plutôt que des rendements commerciaux et financiers à court terme. Des investissements massifs des gouvernements et du secteur privé dans le secteur de la recherche et du développement et dans les industries du secteur primaire et secondaire seront nécessaires afin d'assurer la sécurite et le bien-être de tous les citoyens. Beaucoup de défis à venir.

    Robert Gignac - Abonné au Devoir

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 avril 2020 10 h 36

      Madame Valet est gentille et généreuse quand elle qualifie Trump de «petit président.» Il est plutôt un voyou et une insulte à l'humanité. Il ne mérite que la prison.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 avril 2020 11 h 42

      petit président, grands effets... pervers.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 5 avril 2020 15 h 41

      Trump comme les responsables de chernobyl devrait faire de la prison quand tout ça sera fini, voir la peine de mort, qu'il défend et endosse pour bien moin.
      Les chiffres et les experts était là..il n'a aucune excuse, c'est un meutrier responsable dejà de millier de mort.
      Je fantasme de voir le déclin total de cette famille de psychopathe, avez vous vu le regard de Jared?
      À glacer le sang, comme Yvanka Trump et Mélania, on dirait la vieille série V, des aliens dans des corps d'humain venu voler nos ressources sans aucune empathie pour les terriens.
      Le soir ils reprennent tous leur forme grise coûteuse dans le bureau Oval en se disant dans leur langue combien les terriens sont épais et facilement manipulable, la planète idéale!!
      Mais non, tristement, ils sont humains...et ils ont été élus.

  • Yvon Pesant - Abonné 4 avril 2020 04 h 18

    Mépris. Méprise.

    Donald Trump a toujours tout fait dans le mépris. En le mettant et en le gardant en poste, son America Great Again s'est méprise,

    Lui, mondialement méprisé autant que méprisant tout le monde, les États-Unis d'Amérique sont devenus méprisables à tous égards, dans tous les sens du terme.

  • Hélène Lecours - Abonnée 4 avril 2020 07 h 38

    Les résultats

    Entièrement d'accord, Madame. Et tout ça est le résultat du libéralisme économique, sans contrôle pour ceux qui en profitent. Le "système économique". Rien ne semble les arrêter. Rien ne les arrête en effet et ce n'est pas seulement le fait de ce "petit président" mais aussi de sa grosse gang, incluant les nôtres qui adhèrent à cette philosophie parce qu'ils en profitent. D'ailleurs le mot PROFITER est le mot d'ordre que l'on nous assène depuis les années cinquante. Depuis l'après guerre. Voilà ce que ça donne en clair et en vrai. ça ne peut mener que là, à ces comportements écoeurants, disons-le. Présentement on veut bien paraitre, avoir de bonnes statistiques quand on se compare aux autres et remettre le système en marche le plus rapidement possible, quitte à nous faire payer la grosse facture à postériori. Merci pour cet article.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 avril 2020 12 h 42

      Le 7 mars dernier, Mme Vallet nous proposait une chronique "prédictrice", sous le titre: "La bonne question":
      https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/574435/la-bonne-question

      Certains, dans ces pages lui avaient reproché, selon eux, ses penchants, soi-disants, *gauchistes!

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 4 avril 2020 20 h 55

      Relisez Monsieur Grandchamp les explications que je vous ai humblement soumises et comparez avec le premier paragraphe de Madame Vallet, reprenez aussi mes explications dans les autres textes où vous y faisiez référence. La «bonne question» de la chronique en question concernait l'élection (potentiellement annulée). Il semble plutôt que Trump n'ait pas eu la sagacité de la Corée ou de Taiwan, simplement, car même s'il est méfiant de la Chine, ces pays qui ont connu d'autres épidémies savent la démesure du mensonge Chinois, ce qu'explique justement Christian Rioux aujourd'hui (ou hier). Vous réduisez à la question des penchants alors que ce qui est important, surtout pour un journal indépendant, c'est la constance des biais de Madame Vallet. La FDA va autoriser le Plaquenil . https://www.forbes.com/sites/rachelsandler/2020/03/30/fda-approves-anti-malarial-drugs-chloroquine-and-hydroxychloroquine-for-emergency-coronavirus-treatment/#3cac6b635e5d

      Trump croit que le docteur Raoult a vu juste alors que les médias dominants au contraire criaient à la controverse. C'est un peu tôt pour parler de «prédiction». Si au contraire le médicament arriver à avoir un effet important, l'économie pourra décoler, ce qui donnera raison à Trump. Une autre vidéo, allemande, cette fois, toujours par un expert, critique la panique et l'approche de «prévention» qui au final provoquera peut-être de pire maux avec le remède (la destruction de l'économie) que la pandémie. Pendant ce temps on entend encore très peu parler des Suédois.

      Ça n'existe pas «un grand président», Obama était une fraude avec son Nobel, il suffit de lire Dirty War pour s'en rendre compte. Bush I et Bush II ont détruit le Moyen Orient à partir de deux mensonges, Reagan a détruit l'Amérique du Sud avec ses Contras.

      Sur quelle planète vit Vallet? Trump utilise sa prérogative, il a été élu parce que le pt c'était América First. Ça enrage Madame Vallet, mais c'est compréhensible.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 avril 2020 09 h 31

      @ M. Gill
      « Il a démantelé des équipes compétentes, notamment au National Security Council, et a écarté du revers de la main les résultats d’une simulation sur la réponse à une pandémie organisée lors de la transition par l’équipe d’Obama. «

      « Make America great again »! Ce pays ayant la plus forte armée du monde et ayant une industrie militaire la plus puissante; ce pays ayant des bases militaires nombreuses aux 4 coins du monde. Ce pays où beaucoup de citoyens sont armés et où la NRA règne en maître.

      Eh bien ! Le président de ce pays, au lieu de mettre le focus pour amener ses scientifiques à travailler depuis des semaines sur la prévention du virus; au lieu d’organiser un mouvement de citoyens pour prévenir et, à la limite, s’organiser comme le fait le Québec. Eh bien, ce pays tout puissant est « sans armes », gouverné par un président incompétent et misérable dont les positions depuis janvier représentaient le déni! Triste!

      Un petit microbe, chinois par surcroît, fait périr de très nombreux américains, en sol américain; pis toutes les puissantes armes américaines sont impuissantes! « Make America great again », en effet!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 avril 2020 09 h 42

      @ M. Gill

      Les 33 valse hésitations de Trump sur le virus:https://wapo.st/2WSvA7R

  • Pierre Labelle - Abonné 4 avril 2020 07 h 43

    "Petit président"

    Oui, on ne pouvait trouver meilleure appellation pour qualifier cet être irresponsable. Quand on pense que ce moins que rien est à la tête des USA, notre voisin, attention danger!!!

    • Raymond Gauthier - Abonné 4 avril 2020 09 h 50

      « Petit » ???
      Ce n'est pas un « petit » président. Bien au contraire : c'est un MONSTRE !
      « Monstrueux président » eut été plus juste comme appellation.

      Raymond Gauthier

    • Hélène Lecours - Abonnée 4 avril 2020 14 h 51

      Ne pas oublier que ce "petit président" qui écoeure bien du monde est là parce qu'il est bien entouré et qu'on a voté massivement pour lui. C'est ça le plus inquiétant. Vole plus bas que ça et tu meurs. Ce sont des rapaces dans l'âme et tout ça au nom de Jésus Christ.

  • François Beaulne - Abonné 4 avril 2020 08 h 06

    Aux américains d'y voir

    On aura beau multiplier les qualificatifs de toutes sortes à l'égard de Trump, avec raison, il incombe aux Américains eux-mêmes de s'en débarrasser et de nous en débarrasser du même coup.
    Ses boufonneries, son attitude condescendante envers tout ce qui n'est pas <américain>, ses insultes gratuites pour tous ceux qui ne pensent pas comme lui, son style de <bully> à la cowboy vulgaire, sans classe et sans empathie ont fait leur temps.
    A partir d'auhourd'hui les Américains devront être tenus responsables aux yeux de l'humanité et redevables de maintenir en fonction ce pirate sans scrupules.
    A eux d'y voir aux prochaines élections qui approchent à grand pas.

    • Françoise Labelle - Abonnée 4 avril 2020 10 h 32

      Une minorité peut imposer leur déplorable en chef au reste du monde parce que leur système électoral est biaisé (en faveur des campagnes) et parce que les jeunes ne votent pas, à tort.
      The Atlantic expliquait la gérontocratie américaine par l'offre et la demande.
      Demande: L'âge médian aux élections locales est de 57 ans, les plus vieux se reconnaissent dans les Trump, Biden et Sanders.
      Offre: Ce sont des vieux qui exercent le pouvoir dans l'administration privée et publique.
      «Why Do Such Elderly People Run America?» The Atlantic, 5 mars
      «American democracy's built-in bias» The Economist, 14 juillet 2018

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 4 avril 2020 20 h 59

      Les autres pays ont juste à avoir une politique étrangère plus intelligente. C'est vraiment méprisant pour nous tous que pensez que l'on doive toujours être à la merci de ce que décident les Américains. Sauf que quand des pays s'opposent à eux, nos journaux les traitent aussi, s'alignant sur les Américains, de dictature, de régime despotique, etc. Il suffit de regarder le traitement contre Orban dans le Devoir cette semaine. Pourque le Devoir repiquait-il un article de Libération? Au lieu de TOUJOURS répéter sa ritournelle, Madame Vallet pourrait aider la souris que nous sommes à se protéger de l'éléphant américain en général, ainsi on serait moins à la merci du président qu'elle déteste. Mais elle résout toujours toute question à son incompétence, c'est vraiment pénible à la fin.