La vie à l’envers

La vidéo fait le même effet que des ongles griffant un tableau noir. On y voit d’abord l’actrice Gal Gadot expliquer à la caméra de son téléphone qu’en ces temps difficiles, il faut se soutenir, car nous sommes tous dans le même bateau. Puis, on enchaîne avec une brochette de stars qui, tour à tour, entonnent Imagine de John Lennon dans le confort de leur demeure. Elles chantent sur la terrasse, devant un foyer crépitant, confortablement installées dans un salon somptueux. Nous sommes tous ensemble, oui, tous ensemble dans cette galère, alors autant chanter en chœur.

Je suis obsédée ces jours-ci par les vedettes qui, dans la mise en scène de leur confinement, exhibent apparemment sans s’en rendre compte le luxe et les privilèges dont elles jouissent. On pose en pyjama dans un décor improbable. Certains se demandent quel jour on est, se vantant d’oublier le temps qui passe, comme pour faire la preuve d’un respect intégral des restrictions en vigueur. Ce rapport au temps apparaît lui-même comme une marque de privilège. Qui perd réellement le fil du temps ? Même lorsqu’on a perdu son travail, on n’oublie pas un instant le temps qui passe, car le temps qui passe rappelle l’argent qui manque, les ressources qu’il faut étirer, les échéances qui approchent…

Non seulement le culte de la célébrité n’a-t-il jamais semblé aussi vain que dans les circonstances actuelles — y compris dans sa mouture bien de chez nous —, mais rien ne souligne aussi bien l’iniquité des conditions dans lesquelles la pandémie est vécue. Seule Britney Spears l’a apparemment compris, appelant sur son compte Instagram à « se nourrir les uns les autres, à redistribuer la richesse et à faire la grève ». Plus rien ne m’étonne.

Pour le reste, le mot d’ordre est bien de faire comme si nous étions ensemble dans cette affaire, de bricoler un sentiment de cohésion, de formuler une énième injonction à l’unité, masquant toujours plus les fractures qui traversaient déjà les sociétés et qui aujourd’hui s’aggravent. Il s’agit de prétendre que dans l’urgence, la politique prend congé. Chantons !

Je me fiche de votre pouvoir. Vous vous croyez puissant ? Nous sommes ceux qui détiennent le pouvoir. Sans notre travail, que ferez-vous ? Nous avons le pouvoir. Nous faisons de l’argent pour vous. Ne l’oubliez jamais.

Alors qu’on s’émouvait il y a quelque temps des gens qui, en Italie, chantaient sur les balcons, on faisait remarquer ces derniers jours que les chants ont cessé. La tension monte, surtout dans les régions les plus pauvres. On commence à craindre la pauvreté encore plus que la maladie. Petit à petit, l’angoisse grignote la joie.

À mesure que le monde se recroqueville dans l’exiguïté des maisons, on découvre l’impossibilité de tout contenir à l’intérieur d’un seul logis. L’économie d’une vie entière doit désormais être pensée à l’intérieur de l’espace domestique, la maison doit tout contenir : le travail salarié lorsqu’il en reste, la nourriture à préparer, les enfants qu’il faut éduquer et distraire, les malades qu’il faut soigner. C’est beaucoup. Les murs craquent. Il n’y a pas assez de bras, pas assez d’énergie.

Les murs de la maison ne sont plus des remparts. Tout les traverse, tout nous traverse. Mais en même temps, ils nous étouffent. C’est comme si on avait retourné la vie à l’envers, comme une vieille chemise. Les coutures, les faiblesses, ce qui tient l’ensemble en un seul morceau, tout cela est bien visible. Et on voit bien que les cloisons menacent de céder. Mais alors que la vie se rabat sur le logis, et que tout en dehors semble s’effondrer, la valeur du travail est reconsidérée. L’essentiel, au fond, se révèle.

Il est curieux de nous voir ces jours-ci « découvrir » le sens et la valeur des métiers. Ceux qui nettoient, nourrissent, soignent, approvisionnent et tiennent les commerces, emballent et livrent ne peuvent plus être considérés comme des quantités négligeables. On « découvre » aussi ce qu’il en coûte de ne plus pouvoir compter sur celles qui gardent et éduquent pendant que d’autres font « tourner le monde ». Nous voilà forcés de réévaluer ce qui fait réellement tourner le monde.

Jeudi, dans les pages du Guardian, Chris Smalls, un employé d’Amazon congédié après avoir mobilisé d’autres travailleurs contre les conditions sanitaires dans les entrepôts de l’entreprise, s’adressait directement à Jeff Bezos. Il soulignait l’absurdité de présenter aujourd’hui comme des héros les travailleurs qu’on a toujours traités et qu’on continue de traiter comme des pions. « Nous ne voulons pas être des héros », écrivait-il, appelant plutôt à la responsabilité, à la juste reconnaissance de leur travail.

Si la pandémie a retourné nos vies à l’envers, peut-être remet-elle à l’endroit la hiérarchie de la valeur attribuée au travail. Or, peut-être faudrait-il être conséquent en refusant les hommages larmoyants qui ne s’accompagnent pas d’une correction concrète des rapports d’exploitation qui, évidemment, n’ont rien de neuf. Chris Smalls concluait ainsi sa lettre adressée à Jeff Bezos : « Je me fiche de votre pouvoir. Vous vous croyez puissant ? Nous sommes ceux qui détiennent le pouvoir. Sans notre travail, que ferez-vous ? Nous avons le pouvoir. Nous faisons de l’argent pour vous. Ne l’oubliez jamais. »

5 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 3 avril 2020 04 h 51

    Lacs de dollars

    L'argent circule de gauche à droite, de bas en haut. Et moins de haut en bas. Le contraire de l'eau, sauf la vapeur. Les riches, ce sont ceux qui savent accumuler des lacs des dollars qui circulent. Soit ils se tiennent près de gros flots de dollars et s'en accaparent un peu. Soit qu'ils fabriquent leurs propres ruisseaux de dollars qui se jettent dans leurs lacs. Les gens ordinaires sont ceux qui redirigent les flots dans ces lacs ou qui ajoutent leurs gouttes dans les ruisseaux. Ça prend combien de petits dégoutteurs pour remplir le lac de, par exemple, Bezos?

    • Steeve Gagnon - Abonné 3 avril 2020 09 h 31

      ça prend beaucoup de pauvres pour faire vivre un riche...
      Rien ne se perd, rien ne se crée, la croissance infinie est une illusion.

  • Pierre Rousseau - Abonné 3 avril 2020 08 h 32

    On n'est pas sorti du bois !

    Est-ce que la pandémie va aplatir la différence entre les couches sociales ? C'est très improbable. Les oligarques profitent justement de la pandémie pour en passer une « p'tite vite » aux citoyens. Les pipelines viennent de prendre la vitesse grand V pendant que les opposants se débattent avec la pandémie et avec les règles des autorités qui les confinent è la maison et les empêchent de se mobiliser. On interdit les rassemblements ? Qu'à cela ne tienne, les travailleurs des pipelines se retrouvent ensemble dans des camps de travail et leur emplois passent pour des services essentiels grâce à des gouvernements complaisants pour leurs bienfaiteurs.

    Pendant ce temps, la majorité des citoyens sont pris avec des problèmes quotidiens et se débattent pour rester en surface et ne pas couler. On ne se rend même pas compte que la pandémie va durer plusieurs mois et les autorités semblent l'ignorer en prenant des mesures qui, en principe, ne pourront pas durer éternellement. La Suède l'a compris : on est là-dedans pour longtemps et ils ont décidé de prendre des mesures moins draconiennes qu'ils croient pouvoir fonctionner pendant des mois et non pas les mesures contraignantes de bien d'autres pays, dont le Québec, qu'ils estiment ne pouvoir s'appliquer sur le long terme.

    Donc, après 1 mois ou 2 mois de confinement, les écoles fermées, que se passera-t-il dans les chaumières où on aura de la peine à survivre au jour le jour ? Tant que la majorité des gens ne seront pas immunisés contre le Covid-19, la pandémie va suivre son cours et on peut prévoir que ça prendra des mois à moins qu'un vaccin soit disponible. Néanmoins, il est fort probable que les riches vont continuer à s'enrichir et les autres vont continuer à essayer de survivre à la pandémie.

  • François Poitras - Abonné 3 avril 2020 10 h 24

    Violences

    Toute société est violence. Violence des lois et des règlements, des impôts, de la hiérarchie, des inégalités sociales, financières, intellectuelles ou esthétiques ; violence des clans, des castes, des normes et des statuts sociaux. Les simples rapports amicaux, familiaux ou amoureux sont empreints de violence. Ecce homo !

    L’acceptation de ces violences par tout un chacun tient dans le constat que la vie hors-société serait infiniment plus violente. De même qu'assurer sa survie dans une société anarchique. Écrire, un poil de crinière de licorne à la main (pour rester poli) n'y change rien.

  • Luc Le Blanc - Abonné 3 avril 2020 22 h 16

    Vivre par procuration

    Vu le succès de toutes ces émissions où des vedettes nous racontent leur vécu, leur histoire, leurs sentiments, leur vie, leur carrière, etc. comme si c'était nécessaire et de la plus haute importance, quelle surprise de les voir maintenant recrutées pour passer le message? Que ferait-on sans nos vedettes? Cela dit, quand je vois Véro nous parler de confinement, je l'imagine confortablement réfugiée dans un monster house de trois étages, une grande cour et une piscine. Je ne puis m'empêcher de penser que ça ne ressemblera pas à l'été du Montréalais moyen. La suite logique: transformer une pièce de ces maisons de vedettes en studio de télé pour leur permettre de poursuivre leur carrière et de continuer à nous raconter leur vécu. Bonsoir Bonsoir débute la semaine prochaine...