Chronique des petits cailloux

Il me semble qu’il n’y a jamais eu autant de petits cailloux gris sur les trottoirs, ceux que la Ville épand pour nous éviter de patiner sur la chaussée givrée.

L’envie de m’activer me prend. Quand on ne peut pas faire grand-chose ni trop s’éloigner, on peut au moins cultiver son jardin, s’occuper de ses affaires — comme dans Candide ou l’optimisme. Ce conte philosophique écrit par Voltaire après le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, qui fit entre 20 000 et 30 000 morts, remettait en question, entre autres, l’idée chère à Rousseau que la nature est bonne. Candide va d’un personnage à l’autre, se forgeant au fil des rencontres et du choc des idées, tiraillé entre l’optimisme de Pangloss et le pessimisme de Martin. À la fin, il réplique à son maître Pangloss que, dans le doute, on peut travailler à son bonheur, tenter d’améliorer sa condition et développer sa propre philosophie ; en d’autres mots, cultiver son jardin.

Il fait beau soleil, alors je sors avec mon balai de sorcière pour balayer les petits cailloux.

Je me penche pour ramasser une vieille feuille morte, croustillante comme une chips et couverte de verrues.

— Et puis, comment va l’arbre ? demande mon voisin Martin.

Le jeune érable planté il y a deux ans devant chez moi après la mort du frêne agrileux n’a pas fière allure. Le tiers de son feuillage était recouvert de pustules avant qu’il ne le perde à l’automne. Son écorce s’est fendue à quelques endroits.

— L’employée municipale a dit qu’on le laisse guérir sans intervenir, que ses blessures se cicatriseront d’elles-mêmes. En gros, il est pas joli avec ses boutons, mais il n’est pas gravement malade et s’en sortira.

Martin est plus ou moins convaincu. Il reviendra l’émonder bientôt pour lui donner une petite chance.

Je continue à ramasser les petits cailloux.

Le chat tigré de mes voisins passe en trottinant et disparaît dans la ruelle.

Une dame du quartier emmitouflée dans son manteau s’arrête à deux mètres de distance et détaille les limites de son itinéraire. Elle monte l’avenue, de Laurier jusqu’à Bellechasse… Je lui souhaite « bonne promenade », comme on disait « bonne journée » avant la pandémie.

Entre-temps, l’espace nettoyé a attiré mon petit voisin d’en arrière, celui qui a commencé à faire du skate l’été dernier. Il ose quelques figures — j’arrête de balayer pour regarder ses acrobaties. Gêné, il repart aussitôt vers la cour d’école.

Une chasseuse d’arc-en-ciel s’arrête et prend en photo celui que Charlotte a peint.

La voici qui vient en sifflant. Charlotte, 12 ans, 1re année du secondaire, programme de musique, elle joue de la clarinette une heure par jour depuis sa quatrième année. Son instrument est resté à l’école… elle n’a jamais autant sifflé ! Elle aura bientôt terminé La peste de Camus, son premier classique. Pas qu’elle soit soudainement éprise de littérature, mais on a un deal : 15 pages de La peste = un épisode de sa série télé préférée. Elle résume le chapitre lu :

— Noël arrive bientôt, mais les magasins sont fermés et les enfants n’auront pas de cadeaux. La situation s’améliore : la fièvre des patients disparaît et il y a moins de rats morts dans la ville d’Oran. Le visage des gens est moins inquiet, soulagé et parfois souriant. Tarrou a la peste. Le médecin Rieux essaie de le guérir, mais il échoue. C’était son ami.

— Comment tu trouves ça, La peste, Charlotte ?

— Je trouve ça le fun de voir comment ils communiquent. Pas d’Internet ni de télévision, juste des journaux imprimés ! J’aime ça comparer avec les décisions du premier ministre. Je peux aller écouter Pretty Little Liars maintenant ?

Balaie, balaie… Arrête de balayer.

Je remarque tout à coup un silence inhabituel. Le nombre de voitures qui circulent dans les rues du quartier a diminué, mais surtout, beaucoup moins d’avions volent au-dessus de nos têtes. C’est arrivé comme ça, paf ! au beau milieu de l’été 2018. Notre quartier si paisible est devenu une autoroute à avions sans qu’on ait notre mot à dire. Et là, tout à coup, le silence. Un silence bleu clair de fin d’hiver. Je me demande parfois à qui appartient le ciel de Montréal.

— Pas aux Montréalais, en tout cas ! répond en clopinant un vieux monsieur chaussé d’une botte
orthopédique.

Je continue de balayer les cailloux.

— Ça passe le temps… Il y en a pas mal plus qu’avant.

Je parlais des cailloux, mais l’homme a pensé que je parlais du temps — ça vaut pour ça aussi. Il s’assure que nous allons être corrects. Je m’assure qu’il va être correct. Je lui souhaite une bonne promenade, il répond : « Bon nettoyage ! »

Le chat des voisins est revenu, celui qui pisse sur leurs vinyles. Il s’étend par terre au soleil et se roule du bonheur d’être un chat sur le trottoir propre.

Ça y est, j’ai fini de balayer.

1 commentaire
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 avril 2020 09 h 46

    Normalité

    S'occuper de ses affaires, ça devrait être ça qui est normal...Ma cour est ma planète disait Buckminster Fuller.