Le sénateur dépité

Je ne connais pas André Pratte personnellement. Je ne l’ai jamais rencontré. Toutefois, j’ai eu affaire à lui à deux reprises, par courriel, pour des raisons professionnelles et, chaque fois, l’homme a été accueillant et diligent. Je le précise parce que ce n’est pas évident. Je suis identifié au camp souverainiste et Pratte est fédéraliste. Éditorialiste en chef de La Presse de 2001 à 2015, Pratte a souvent ferraillé contre le projet indépendantiste. Aussi les partisans de cette option ont-ils développé une aversion envers lui.

Ce n’est pas mon cas. S’il m’est arrivé souvent de le critiquer, je le considère néanmoins comme un interlocuteur de valeur. L’homme est intelligent, posé et a toujours préféré les discussions argumentées aux bagarres partisanes de ruelle. J’ai toujours trouvé que son fédéralisme de compromis, comme celui de son héros Wilfrid Laurier, s’apparentait à une résignation délétère pour le Québec, mais j’ai toujours reconnu son droit et son habileté à le défendre.

De nature discrète, Pratte n’a jamais vraiment parlé de lui pendant ses presque 40 ans de journalisme. Dans Sénateur, moi ? (La Presse, 2020, 352 pages), il livre, pour la première fois, quelques-uns de ses secrets personnels, tout en plaidant, avec son efficacité habituelle, pour l’utilité du Sénat canadien, dont il a été un membre de 2016 à 2019. D’un sujet qu’on pourrait croire assommant, Pratte tire un livre de qualité, sur les plans politique et humain.

Issu d’une famille bourgeoise de Québec, fils d’un père dur, voire écrasant, et anglophile — Yves Pratte fut président d’Air Canada et juge à la Cour suprême —, André Pratte révèle avoir fait une dépression, accompagnée d’une tentative de suicide, à 18 ans. Cet état, ajoute-t-il, continue de le hanter. Il a choisi de le combattre en s’investissant totalement dans le travail, dont il se dit un esclave, ce qui a entraîné l’apparition chez lui de migraines carabinées, un calvaire avec lequel il demeure aux prises. Ça n’explique pas, évidemment, ses idées politiques, notamment sa complaisance à l’égard de la famille Desmarais, mais ça rappelle qu’il y a des humains derrière les personnages de la scène publique.

En avril 2016, à 58 ans, Pratte est nommé sénateur indépendant par Justin Trudeau. Il a le profil idéal pour la fonction. Libéral centriste, fédéraliste attaché au Québec — il a voté Oui en 1980 —, il est bosseur et se dit allergique à la partisanerie. Comme il l’explique éloquemment en s’inspirant des Pères de la Confédération, le Sénat a été conçu, en 1867, dans le but « de protéger les intérêts des régions et des minorités linguistiques, religieuses et politiques ».

« Chambre de révision » des projets de loi adoptés à la Chambre des communes, le Sénat s’apparente à une sorte de « conseil des anciens » autochtone, selon la formule du sénateur ojibwé Murray Sinclair. Composé de non-élus — une critique qui revient souvent chez ceux qui souhaitent son abolition ou sa réforme —, le Sénat, note toutefois André Pratte, « est cependant, à certains égards, plus représentatif de la population que la Chambre des communes » puisqu’il compte 48 % de femmes et 11 % d’Autochtones parmi ses membres.

Selon la Constitution, le Sénat détient les mêmes pouvoirs que la Chambre des communes et peut donc amender, voire bloquer, un projet de loi. Cette situation est à l’origine de bien des critiques qu’on lui réserve. Comment justifier, en effet, que des non-élus, nommés sur une base partisane, puissent défaire des lois votées par des élus ?

Pratte dénonce la partisanerie qui règne trop souvent au Sénat et qui a mené à sa démission en 2019, mais il souligne aussi le sérieux du travail sénatorial dans plusieurs dossiers récents (aide médicale à mourir, cannabis, protection du consommateur). Selon lui, l’institution joue un rôle fondamental dans la révision indépendante des projets de loi. Il ne doit pas renoncer à son pouvoir de blocage, mais l’utiliser avec parcimonie, uniquement dans les cas où « les droits fondamentaux de Canadiens sont en cause ou lorsqu’un projet de loi va manifestement à l’encontre des intérêts d’une région ou du pays ». Ce rôle de médiateur du Sénat quant aux décisions du Parlement, dominé par l’exécutif, est précieux, écrit Pratte.

Pour des raisons d’ordre constitutionnel, conclut Pratte, l’abolition du Sénat ou l’élection de ses membres — deux mauvaises solutions, selon lui — se révèlent illusoires. Pratte plaide plutôt pour une réforme visant à rendre l’institution moins partisane, plus efficace et plus populaire.

Une majorité de Québécois souhaitent l’abolition du Sénat sans connaître son rôle et son travail, déplore Pratte, qui les invite élégamment à un exercice d’audi alteram partem. Ils ne changeront peut-être pas d’idée après avoir lu ce livre, mais ils seront plus éclairés.